Chercheur en médiation culturel!

Jacques Rancière, « Le spectateur émancipé », La Fabrique éditions, 140 pages, 2008

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Voici un petit ouvrage tonique, regroupant la matière d’une série de conférences données durant les 4 dernières années (dont une à Bozar). Le thème général en est la place de l’art dans les systèmes de socialisation en examinant la fabrication et la position du spectateur (du public au sens large), des artistes, des médiateurs de toutes sortes. En tant que tel, c’est un merveilleux recueil de réflexions pour animer le débat controversé au sein de tous les responsables des politiques culturelles. Cette prise de distance philosophique qui introduit du dissensus au niveau de pas mal d’idées reçues est salutaire pour maintenir une dynamique de remise en cause, ne pas laisser dormir la machine. Dans l’état actuel de la crise sociale (pour certains, il ne s’agit que d’une crise économique, mais celle-ci est à prendre comme une réelle crise de régime), mieux s’armer pour repenser la politique culturelle est indispensable pour refonder le capitalisme culturel. – Voici le titre des chapitres : « Le spectateur émancipé », « Les mésaventures de la pensée critique », « Les paradoxes de l’art politique », « L’image intolérable », « L’image pensive ».  À propos de « spectateur émancipé » : Si l’ensemble des institutions de programmes culturels se sent de plus en plus fragilisé par rapport aux impacts des industries culturelles, en misant sur la « médiation culturelle », force est de reconnaître que ce concept reste relativement flou (ou plutôt, au stade actuel, il est possible d’y fourrer à peu près tout ce que l’on veut). Pour certains, « médiation culturelle » semble n’être rien d’autre qu’une adaptation de ce que, dans les industries culturelles, on appelle le marketing, même si ce déplacement n’est pas opéré forcément de façon consciente, délibérée. Pour d’autres, et c’est la majorité comprenant probablement l’institution dans laquelle je travaille, la médiation est une méthode de socialisation à partir de l’art qui tend à expliquer ce que telle ou telle expression signifie. C’est une démarche explicative, en quelque sorte, entre quelqu’un qui sait et quelqu’un qui doit apprendre. Ce qui renvoie clairement à une relation que Jacques Rancières a beaucoup étudiée (une grande partie de son travail en découle), celle qui s’établit entre le maître et l’ignorant, comme modèle de la relation pédagogique fonctionnant grâce à une distance entre les deux pôles, distance qu’il faut maintenir et qui consiste à la part d’abrutissement dans les processus d’apprentissage cognitif. « Ce qui lui manque, ce qui manquera toujours à l’élève, c’est le savoir de l’ignorance, la connaissance de la distance exacte qui sépare le savoir de l’ignorance. » « C’est d’abord cet écart radical que l’enseignement progressif ordonné enseigne à l’élève. Il lui enseigne d’abord sa propre incapacité. Ainsi vérifie-t-il incessamment dans son acte sa propre présupposition, l’inégalité des intelligences. Cette vérification interminable est ce que Jacotot nomme abrutissement » (page 14-15). Quand nous parlons d’autonomie du spectateur (des publics de l’art en général) comme objectif idéal de nos missions publiques, il nous faut rechercher une autonomie qui échappe à ce cycle de l’abrutissement ainsi décrit. Ce n’est pas ce que font toutes les démarches pédagogiques qui instruisent hiérarchiquement sur les contenus de l’art, ce n’est pas ce que recherchent les pratiques qui entendent rendre les spectateurs « acteurs actifs du spectacle qu’ils contemplent », ce qui fonctionne en conservant toujours cette distance abrutissante, ce n’est pas non plus ce que favorise tout le marketing journalistique qui tourne en copiés collés à partir des dossiers de presse où est dit comment il convient de comprendre l’intention de l’artiste. Jacques Rancières propose de rechercher légalité des intelligences. Cette égalité est possible selon lui parce qu’il n’y pas d’ignorant qui ne sache déjà quelque chose. Et, « de cet ignorant, épelant les signes, au savant qui construit des hypothèses, c’est toujours la même intelligence qui est à l’œuvre, une intelligence qui traduit des signes en d’autres signes et qui procède par comparaisons et figures pour communiquer ses aventures intellectuelles et comprendre ce qu’une autre intelligence s’emploie à communiquer. » C’est dans la passivité supposée du spectateur que réside son rôle actif, l’exercice de sa sensibilité, son imaginaire, son intelligence. Ce qui revient à exercer son pouvoir « de traduire à sa manière ce qu’il ou elle perçoit, de le lier à l’aventure intellectuelle singulière qui les rend semblables à tout autre pour autant que cette aventure ne ressemble à aucune autre. Ce pouvoir commun de l’égalité des intelligences lie des individus, leur fait échanger leurs aventures intellectuelles, pour autant qu’il les tient séparés les uns des autres, également capables d’utiliser le pouvoir de tous pour tracer leur chemin propre. » Ce qui est une autre manière de décrire les contextes favorables aux phénomènes d’individuation individuelle et collective de Simondon, travaillés ensuite par Stiegler. C’est donc à l’exercice de mise en commun de cette égalité des intelligences que les institutions de programme devraient œuvrer dans leurs politiques de médiation. Ce qui les conduira d’autant plus à travailler avec des typologies d’esthétiques qui favorisent aussi cet exercice de l’intelligence individuelle et collective. Le dernier James Bond, par sa vitesse, l’enchaînement se son scénario, sa volonté de chasser l’ennui et donc de gérer le temps du regard, offre moins d’inventions personnelles d’histoires que le dernier film d’Harmony Korinne. Si Jacques Rancières n’exclut probablement, par principe, aucune œuvre, il fait des choix, et est capable de présenter des exemples d’esthétiques plus propices à l’émergence de la condition de « spectateur émancipé » (quand il parle des films de Pedro Costa). J’ai du mal à comprendre son rejet du travail des sociologues comme Bourdieu : en ce qui me concerne, sur le terrain, ces deux types de travaux et d’approches sont complémentaires. Leur confrontation est utile : parce qu’à penser strictement en philosophe, Jacques Rancières parle de l’ignorance comme d’une essence, un peu comme un principe égalitaire dans une tradition de pensée humaniste. Or, il s’agit alors d’une ignorance idéale et la société a différencié et complexifié aussi les niveaux d’ignorance. Il est difficile de nier la réalité de destruction non pas seulement de l’intelligence, mais de cette « bonne » ignorance préalable à l’intelligence, ce que Bernard Stiegler présente comme les nouveaux cas de « prolétarisation ». Sans doute que Rancières devrait mettre ses idées à l’épreuve des différentes formes de l’ignorance contemporaine. Dans le cas de cette prolétarisation, il devient difficile d’envisager cette description presque idyllique : « Nous apprenons et nous enseignons, nous agissons et nous connaissons aussi en spectateurs qui lient à tout instant ce qu’ils voient à ce qu’ils ont vu et dit, fait et rêvé. Il n’y a pas plus de formes privilégiées que de point de départ privilégié. Il y a partout des points de départ, des croisements et des nœuds qui nous permettent d’apprendre quelque chose de neuf si nous récusons premièrement la distance radicale, deuxièmement la distribution des rôles, troisièmement les frontières entre les territoires. Nous n’avons pas à transformer les spectateurs en acteurs et les ignorants en savants. Nous avons à reconnaître le savoir à l’œuvre dans l’ignorant et l’activité propre au spectateur. » La faculté de lier ce que l’on voit à quelque chose de déjà vu ou rêvé ou lu, de manière  ce qu’un début de nouvelle connaissance se noue, il est probablement utopiste d’imaginer que tout le monde conserve, aujourd’hui, cette faculté. Si l’on est d’accord avec le fait que cette capacité doit permettre une certaine élévation, compréhension du monde, etc. Le présupposé de Rancières est qu’il faut déjà avoir vu, lu, rêvé. Si l’on est d’accord avec le concept de prolétarisation culturelle, ces présupposés n’existent plus chez tout le monde. (La fracture culturelle et scolaire existe bien.) Mais je reste persuadé que, compte tenu de ces réserves et de la nécessité de joindre Rancières à, si pas Bourdieu, disons Bernard Lahire, que la philosophie de travail qu’il propose est la bonne pour cadrer les missions de médiation culturelle de nos institutions publiques. Du reste, nous avons bien défini La Sélec dans cet esprit-là, non pas un choix recherchant l’autorité prescriptive, mais un ensemble de « points de départ, des croisements et des nœuds qui nous permettent d’apprendre quelque chose de neuf », pour que chacun, à partir de La Sélec s’invente d’autres points de départ, de nœuds… (Très important aussi ses considérations sur l’évolution de la pensée critique –loin d’être inutile ou dépassée mais qui doit réinventer ses modes d’interventions et, dans la continuation, puisqu’il s’agit de critique sociale effectuée par le biais de l’art, ses réflexions sur l’actualité du concept d’art politique. Matières tout autant primordiales pour cadrer et encadrer des missions de médiation culturelle. Le genre de penseur avec lequel travailler pour redéfinir les axes d’institutions culturelles en difficulté, ou imaginer un programme pour l’ambition européenne d’une capitale culturelle régionale, exemple Mons 2015.) (PH)

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