Un ignorant chez Mark Manders

Mark Manders, « The Absence of Mark Manders », S.M.A.K., 13.12.2008 – 22.02.2009

 manders

J’ignorais l’existence de Mark Manders, artiste né aux Pays-Bas en 1968 à la carrière bien fournie (d’expositions, de reconnaissances, Venise, Kassel, Sao Paulo), et pratiquant la « sculpture-installation ». Il est bien spécifié dans les brochures d’accompagnement qu’il s’agit d’un artiste majeur peu connu dans les pays francophones, frontière intéressante à examiner (très peu d’infos en français sur le Net ! L’ambiance qui se dégage de l’ensemble des œuvres est très forte et singulière, elle frappe. Sans allégresse, au début, plutôt âcre, âpre. Comme ce paysage peint constitué de vieilles planches, bois et contreplaqué, avec vaguement de la peinture. C’est un univers étrange, ça ressemble à un champ de fouille archéologique représentant l’état mental de l’artiste. Un champ de ruines onirique, entre reflets d’Antiquité, restes de l’industrialisation, neurosciences symboliques. Les matériaux n’ont rien de noble, plutôt vieux, proche de la récupération, portant la trace de l’activité humaine, manifestement pétris à la main, ce sont réellement des objets exhumés. L’exhumation a, bien entendu, aussi, des relents sordides, morbides, qui se trouvent ici intégrés à ce que l’art a à dire sur l’artiste, sur ce qui le lie à ses rêves, ses cauchemars, à son travail introspectif de créateur se mettant en scène, à ce qui le lie aussi à tout ce qui l’entoure de réel. Les corps masculins sont sommaires dans leur idéalité figée, un peu hors du temps, un pied dans un type d’une autre civilisation, érigés en sculptures autour desquelles s’organise une activité. Les corps de femme sont  tout autant d’une sexualité androgyne, peu marquée, et comme des créatures inachevées, en cours d’invention (sculpture de glaise enveloppée de plastique) ou en cours d’ajustement, de réparation, sortes de momies gisant dans des zones laboratoires. Impossibilité d’aboutir à une représentation de femme idéale, objet du désir toujours se dérobant. Substituts de glaise en attente du souffle de vie ? Victimes de rêves d’amour brisés reléguées à la morgue ? Mais toujours placées dans des installations qui leur donnent un environnement mental qui usine leurs images, qui représentent l’investissement du mental qui les pense pour les imaginer, les maintenir en vie par le fantasme. Elles ne sont jamais loin d’une usine (un peu archaïque), prototype de machine fantaisiste à donner la vie ou d’une grande baignoire de glaise originelle pour nourrir, rajeunir leurs formes de chair. Il y a aussi des tuyauteries, des amas de vielles de cordes, des meubles usés, usuels, qui les attendent. Les figures sont très énigmatiques. Par exemple ces hommes raides, coupés en deux dans le sens de la hauteur, chaque partie attachée à l’autre par d’étranges attelles bricolées, vieilles planches, ficelles, terre, exhibées sur des socles, eux-mêmes posés sur des tables évoquant autant un bureau directorial qu’une table clinique. Les deux moitiés des corps sont chaque fois un peu plus qu’une moitié, si bien que cela ressemble à l’union bidouillée d’êtres jumeaux rassemblés en un ou à une manière foutraque de réconcilier  les parties gauches et droites de l’être. Réconciliation qui, vu les techniques utilisées, ressemble à un massacre, le résultat du massacre étant embaumé, transformé en sculpture. L’ensemble est installé avec des objets hétéroclites : les corps, glaises, planches, ficelles, tables, fauteuils : images complexes, troublantes. Avec quelque chose d’étouffant aussi. À l’instar de cette salle remplie de couvertures usagées, décolorées, étendues, superposées avec au centre de la salle, un petit poêle à bois. Le premier coup d’œil capte l’effet bigarré des couleurs et des dessins sur les couvertures. Avant d’être frappé par quelque chose de fragile, de grégaire. La quantité de personnes (symbolisées par les tissus poussiéreux) rassemblée là, autour d’un feu minable, pour essayer de se réchauffer, n’ayant probablement aucun autre refuge. La démarche globale, justement par la manière spécifique de rapprocher des objets hétéroclites (technique bien connue des rêves) qui forment des sortes de réseaux fait évidemment penser à certains textes sur l’art de Deleuze, aux agencements entre l’art et le réel. Mark Manders se révèle d’une grande fécondité pour travailler sur ces principes d’agencement. Ainsi, à voir dans une vitrine, comment un fémur, un sucre et une cuillère tiennent ensemble comme un seul nouvel objet (usage à inventer). Ses croquis témoignent d’une activité cérébrale qui pense en réseau, en manière de connecter, de relier, de joindre, de faire communiquer les énergies contenues dans diverses matières, formes, structures. Circuit de plomberies se continuant par un alignement de crayons puis par des sachets de thé… À partir de là, l’impression générale est moins « souterraine » et c’est le côté dynamique qui prédomine dans la perception de l’ensemble de l’exposition. Un génial inventeur associant des parties mortes et des parties vivantes pour maintenir une dynamique de vie qui soi prédominante (sans jamais censurer les bouts de cadavres d’où une énergie vitale est à extraire aussi). Il y a ainsi le surprenant tambour en forme de clavecin avec toutes ses annexes, ses rythmes vers d’autres sens, d’autres musiques, d’autres époques, d’autres mœurs, d’autres technologies. On peut y voir converger ainsi, à titre d’exemple, la fonction primale du tambour avec dans la partie vitrée des photos d’Indiens, des cadavres de rats ; des reproductions de peintures de la Renaissance, continuation de la cruauté civilisée et de ses musiques de salon ; un appareil à cassettes souvent origine d’irruption barbare de sons rythmés dans la vie collective, le tout tenant ensemble par des bouts de bois, l’ensemble ayant quelque chose de chic, d’incongru, d’improbable, de sophistiqué et perturbateur). Il y a l’extraordinaire machine à écrire. Toute petite, menue, posée devant l’immense paysage mental noir qui lui donne son sens. Une fabuleuse machine qui tient de la minoterie, de la sidérurgie, de l’appareil photographique. Recevoir du grain à moudre, absorber des matières premières, les traiter, retraiter dans l’imaginaire. Ces matières permettent d’engendrer des photos mentales qu’il faut développer, toute cette énorme mécanique de la pensée étant indispensable à ce que la machine à écrire garde son sens, écrire ce que l’on a dans la tête. On revient au vestibule de l’exposition, reliquaire du chiffre 5, réceptacle d’une accumulation obsessionnelle et ludique. Bric à brac fantastique. Coup d’œil sur un autre moteur de l’artiste : l’obsession, l’accumulation, la mise en commun, le génie de relier, établir des liens, rassembler des signes. En même temps, si cette accumulation de 5 est incroyable, elle est tout autant monstrueuse. Ils étaient dispersés, rendus discrets dans leur environnement, là, tous ensemble, les uns sur les autres, il y a quelque chose d’anormal, d’étouffant. Pression. Pression mentale. Heureusement les machines aux hautes cheminées sont là aussi pour lâcher la tension. Pas eu le temps de parcourir les salles présentant un nouveau choix des œuvres permanentes, ni l’exposition du peintre belge Werner Mannaers. Dommage ! (PH)

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