En attendant Silaz

Hélène Lenoir, « La Folie Silaz », Les Editions de Minuit, 220 pages, 2008

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Il faut expliquer le livre par ce qui ne s’y raconte pas et que toute la narration laisse entendre, allusive, l’acte originel qui, après un long travail, se traduit en cet acte d’écrire, de palper par les mots et les phrases les contours d’une scène, d’une relation. Contours palpés à travers les traces que ce passé a laissé dans les manières de vivre et de penser quelques personnages. Et l’on imagine que, sur le moment, les éléments de cette scène première se sont vécus sans démesure particulière. Le roman prend son sens dans l’impact démesuré que finissent par prendre quelques événements rares, ramassés dans une période courte de la vie de Carine. Un impact qui croît comme un cancer, à force d’interprétations, d’attentes trompées. Le texte sinueux enquête sur l’assimilation lente de toutes les dimensions traumatique de l’acte. Comment la collision avec le réel survient de façon banale et comment, avec le temps, ses répercussions s’amplifient comme une avalanche, comme une déviation au départ anodine, un simple changement d’itinéraire, mais qui se révèle bien plus tard « mortelle », fatale. Le roman et l’écriture d’Hélène Lenoir, l’air de ne pas y toucher, par petites phrases distantes, fouillent ces étranges blessures.  Au départ, une scène de séduction, violente. Brutale dans l’intensité de l’attraction et, presque, simultanément, celle de la répulsion. La force de la possession que l’on ne s’explique pas. « Il s’est assis sans rien dire à côté d’elle. Quand on lui a apporté son verre, il a commandé un double espresso, s’est allumé une cigarette sans filtre et la lui a tendue. Elle l’a prise. Il s’en est allumé une autre. Elle s’est sentie sa chose. Possédée, en cinq minutes à peine, parce qu’il se taisait, ne la regardait même pas en fumant tranquillement ce tabac fort dont elle n’avait pas la force de tirer une seconde bouffée. Elle ne pouvait pas non plus toucher à son verre alors qu’elle mourait de soif, ni décroiser ses jambes pour déplacer le classeur dont les bords lui entaillaient le ventre. Cette sensation de fondre tout entière comme les deux sucres qu’il s’était mis à dépiauter, à faire délicatement glisser dans sa tasse et à diluer en trois de cuillère dans son café brûlant. » L’attirance autant que la fuite, dans un cocktail paradoxal qui rend fou, peut-être d’ailleurs inspiré par la folie. Tant le personnage (Georges Silaz) à l’origine des tourments de Carine (mais aussi de sa sœur Muriel) reste inexplicable pour ses proches. Fou. La violence est déjà dans le genre de rapprochement entre Georges et Carine, rapport qui comporte une certaine charge de déviance. Entre une adolescence qu’il faut mettre à niveau en math et son professeur particulier. Quelque chose de fou, pas très balisé, où l’on voit bien le côté suicidaire, presque sublime de l’adolescente qui se sent défiée charnellement par une figure d’autorité, plus adulte, qui cherche à se donner de façon absolue, sans reste. Si, durant tout le roman, on parle de Georges comme d’un disparu, de quelqu’un qui se serait retiré du monde, c’est qu’il a bien fait le choix de s’engager dans une vie militante (l’humanitaire au Chiapas) plutôt que dans son amour. Choix qui résulte d’un conflit difficile à résoudre. Et qui a fait des dégâts. Ils ont quand même eu un enfant (Do) qui vit sa grand-mère, comme un être un peu indistinct, sans avenir particulier, sans devenir. Comme toujours dans les limbes, en attente de ses parents. Il est une sorte  d’appât que sa mère surveille, au cas où le père viendrait s’en occuper. Car si Carine a reconstruit sa vie loin de là, il s’agit d’une nouvelle vie qui repose bien sur ces fondations, un simple recouvrement. Elle est travaillée en permanence par ce qui la lie à ce passé. Essayer de comprendre, essayer que ça recommence. Évacuer le poids de cet énorme ratage, le poids d’une bêtise de jeunesse qui lui pourrit les tripes. C’est un texte friable comme du schiste. Avec beaucoup de petites strates, fines, longues, brisées, écrasées l’une contre l’autre. Comment la grand-mère s’accapare l’enfant. Comment le désir transgressif de l’adolescente irradie de lumière. Comment l’amante blessée et la sœur s’entraident et se haïssent. Comment le fils compense par la pire bouffe et la pire des sédentarisations téléphages. Comment la folie se transmet. Comment l’amant, le fils et le frère, perdu, imprévisible, injoignable, s’avère finalement, en fin de texte, plutôt facile à localiser et contacter pour quelqu’un de « normal », extérieur au drame originel… Mais les phrases d’Hélène Lenoir ne se perdent pas dans cette complexité, elles démêlent l’écheveau, dépouillent le complexe à la recherche du rien, pour ramener tout au rien. Elles donnent l’impression d’être rarement univoques, d’une seule pièce, plutôt basées sur la bifurcation et la duplicité. S’y croisent le narrateur et la pensée d’un personnage (sans toujours une ligne de démarcation très marquée, juste trois petits points, une virgule, le minimum de la ponctuation peut engendrer de grands changement d’orientation). Le discours direct et indirect s’y passent le relais. Le subjectif alterne à un commentaire objectif. Un acte et une contemplation. Une nature morte et une accélération événementielle. Un plan fixe et un travelling imbriqués. L’avant-plan et l’arrière-plan réunis. Monologues et dialogues peuvent empiéter les uns sur les autres. Un style très personnel, mais aussi un style très « édition de minuit ». (PH) Bibliographie.

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