Chaos calibré en cinéma calme

« Caos calmo », Antonello Grimaldi, avec Nanni Moretti, Isabella Ferrari, Valeria Gollino…, 2008

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Au niveau des écrivains, on dit que certains écrivent de la littérature et d’autres « font des livres ». Ça ne veut pas dire que les livres « ainsi fabriqués » soient forcément de la mauvaise littérature, ni que l’ambition « d’écrire avant tout de la littérature » débouche toujours sur des chefs d’œuvre. Mais ça détermine néanmoins des niveaux d’exigence, des catégories différentes de procédés, des exercices différents d’attention. De même on peut dire que certains réalisateurs cherchent à réaliser du cinéma et d’autres « font des films ». C’est dans la partie honnête de cette dernière catégorie qu’il faut probablement ranger « Caos calmo » d’Antonello Grimaldi. Le réalisateur part d’un livre de Sandro Veronesi (je ne l’ai pas lu, j’ignore s’il s’inscrit dans un « projet littéraire » ou dans la bonne fabrication de livre). Je sens que, face au livre et à l’envie d’en tirer un film (de l’envie, c’est déjà pas mal), le réalisateur s’est avant tout demandé : comment rendre « ça » vendable sur grand écran, en salle. Il n’a pas choisi la voie : ce thème pose des défis au cinéma, comment les représenter, comment les explorer, les affronter… Le premier travail est de transposer le texte premier en scénario « rassurant » pour la transposition « réussie » à l’image (réussie, entendez avec un bon rythme, sans ennui…). Avant tout, reconstituer un fil narratif normatif, structurant. Le chaos intérieur, central, est vraiment calme. C’est l’histoire d’un mec dont l’épouse se tue accidentellement, il se retrouve seul avec sa petite fille. Il décide de « tout arrêter », étant bien nanti, il peut se permettre ce que l’on a en général très envie de faire après ce genre de choc, précisément ne rien faire, se laisser flotter, sombrer dans l’inactivité, glander, se désengager pour que le temps fasse son travail, remue les questions, les angoisses, toutes les relations troubles à la perte, jusqu’à retrouver une capacité à endosser son rôle ordinaire, ses responsabilités, le goût de la vie « d’avant ». Ce cadre, dégagé des soucis matériels, décide de s’exposer au travail du deuil, sur la place publique, en glandant dans un parc bien sympathique, face à l’école de sa fille. Ce n’est même pas, comme j’ai pu le lire dans certains résumés, qu’il décide vraiment de consacrer du temps à sa fille, en compensation. Il découvre une partie de la vie de son couple qu’il ignorait, conduire sa fille à l’école, c’est une réalité insoupçonnée, un rythme de vie en décalage, il tombe dans ce décalage et il y reste (bien entendu, sa fille joue un rôle). Mais avant tout, il décide de passer ses journées dans ce parc, jusqu’à la sortie d’école, surtout absorbé par ce que le fait de « se retrouver seul » déstabilise en lui. Il s’étonne d’abord de n’être même pas vraiment triste. Est-il vraiment affecté ? Pas simple de découvrir cette sorte de détachement qui peut s’installer en protection. De jour en jour, il noue des liens avec les habitués du parc, des gens qui passent à heure fixe, promeneuse, patron du bistrot où il prend ses repas… Les amis, frère, belle sœur, et certains collègues cadres viennent le voir, là, le consulter, l’informer. Des choses décisives sont en train de se décider dans les sphères dirigeantes de sa boîte. S’isole-t-il dans ce parc par stratégie ? Non, il s’en fout, ses motifs sont personnels, égoïstes… C’est l’histoire d’un grand vide, ses paradoxes, ses ambiguïtés, dans lequel surnage de petits riens, des échanges avec une enfant, quelques mots avec une parente, un journal, un coup d’œil avec une passante, un repas chez un ami… Au lieu d’affronter le vide, le scénario, donc, organise des choses rassurantes, pour remplir le cadre et ne pas trop accabler avec le temps décalé du deuil (au lieu de s’interroger, « quelle est la matière ciné de ce roman, qu’est-ce que le roman ne montre pas et que je pourrais chercher à représenter, le souci qui prédomine est de faire ressortir le fil qui assurer le succès du bouquin). Il y a ainsi quelques complaisances structurelles, des enrobages superflus (musiques…), des scènes anormalement longues (le sauvetage avant générique, oui, il y a des raisons à cette longueur, à l’intérieur de la scène, soit montrer une sorte d’érotisme sauvage involontaire des corps qui se débattent, mais pourquoi choisir un tel traitement qui n’a aucune continuation dans le film ?). Je me demande toujours, aussi, quelle est l’utilité des scènes de baise dans ce genre de film : cinématographiquement, elles n’apportent rien, elles n’enrichissent pas le sujet. Elles sont le plus souvent banales, standardisées, inspirées des performances pornos, elles semblent des passages obligés pour donner l’impression que quelque chose se passe, que quelque chose est à voir !? Alors que l’on se concentre sur des choses de ce genre, facile à montrer, on est évidemment plus du côté de la fabrication que d’un engagement esthétique (plus cinéma). Mais comme je le disais, au début, c’est un film honnête, pas déplaisant, parfois on sourit, parfois émouvant même, Nanni Moretti assume, remplit bien son job, la conception du rôle a été pensée pour lui (sans doute)… L’atmosphère et la vie en roue libre dans le parc sont bien rendues, on a envie de se couler dans ce « répit ». (PH)

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