Les amours tardifs de l’amateur d’art et de l’iconoclaste

Agustina Bessa-Luis, « La ronde de nuit », Métaillié, 2008 pour la traduction française, 2006 pour l’original, 318 pages.

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Dans les lettres portugaises, elle vaut au moins autant que Saramago et Lobo Antunes et mériterait autant d’attention que ses collègues masculins. Son style ne paie peut-être pas de mine, ça démarre comme une conversation qui tâtonne, hésite entre des millions de souvenirs charriés par sa mémoire : par laquelle commencer pour être la plus parlante ? Les premières phrases sont ainsi des mises au point sur les images retenues, celles qui servent d’amorce au récit, à son débit, et qui tremblent encore, fraîchement extraites de l’oubli. Et à chaque changement de plan, de scène, d’orientation, les mots et les phrases effectuent ce travail de mise au point qui, en même temps, révèlent les strates du récit. Elle a une respiration narrative bien à elle. Elle impose à ses romans une dynamique qui lui est propre, en passant au rayon X des potins mondains, transformant des faits divers en bribes d’épopées, fouillant les poubelles de l’anecdotique, cassant des idées reçues, introduisant des éléments de philosophie et sociologie, avec ce ton de vieille dame aussi indigne que savante, en train de charcuter au scalpel les sujets de son histoire, tout en bavardant de choses et d’autres, de la pluie, de désir, de voitures, de fringues, de fleurs, du Portugal… Je trouve qu’elle conduit ses narrations de façon pendulaire : elle commence en braquant la caméra sur une personne précise, élabore certaines évolutions, une partie de sa biographie, nous égare en quelques ramifications plus complexes et, après plusieurs dizaines de pages, voire plusieurs chapitres, elle va attaquer le même personnage, sous un autre angle, presque comme si elle le présentait pour la première, revenant en arrière, éclairant un développement parallèle, repartant dans un autre sens. Avec chaque fois une nouvelle impulsion, comme un nouveau départ (ce charme puissant des « premières phrases »). Et quelques fois, cela introduit des visions très différentes du même personnage. Par exemple ici la figure masculine centrale, une fois imperméable à la jalousie et plus tard transformé en jaloux corrosif. C’est que, sur une vie, les changements, les modifications, les mouvements d’humeur sont monnaie courante. Elle en tient compte, elle joue avec, son propos n’est pas de les expliquer, d’en retracer tous les cheminements, mais de les acter, d’embrayer sur ce que cela apporte comme propositions nouvelles, rebondissements, changement d’orientations voire de désorientation. Pendulaire et aussi louvoyante, elle piste ses héros en reniflant tous les objets qu’ils ont touchés et imprégnés de leurs odeurs. « Toute personne vivant plus de cinq ans dans une maison (d’aucuns diront sept, le temps nécessaire aux cellules du corps pour se renouveler) laisse un peu d’elle-même dans ce qu’elle a touché. Je dirai plus : dans tout ce à quoi elle a participé, jour après jour. C’est que certains épisodes, parfois, ne se laissent pas facilement emporter, tant ils se sont fixés à tout ce qui les a concernés. Maria Rosa était persuadée que même un rideau qu’un chat a éraflé en garde quelque chose comme un sentiment de défense e ne tombe plus aussi bien que les autres. » Le décor principal. Généralement elle est l’observatrice experte de la haute société portugaise, de ses fondements, de ses aléas, de ses règles intérieures, de ses évolutions et révolutions. Ici, aussi, la trame générale est celle du déclin progressif d’une famille noble, au ton de monarchie de province », avec l’évocation des périodes fastes où l’on vivait sur un grand pied dans l’inaction, les souvenirs restants évasifs pour la période de la dictature, et puis progressivement comment la modernité rentre en collision avec la tradition et la morgue de cette noblesse, imposant de s’occuper d’argent, de travailler, de spéculer, de s’impliquer dans la politique (la noblesse devient carriériste, affairiste). C’est un contexte général, le crépuscule de la famille concernée par « La Ronde de Nuit » étant de plus généré par des « gènes » spécifiques et des biographies singulières, des caractères qui ne se reproduisent plus ou pas assez, des incapacités à s’adapter. Ce lent et long crépuscule s’effectue en liaison, on pourrait dire en contemplant une toile magistrale, au cœur du patrimoine de la famille, « La ronde de nuit » de Rembrandt. Est-ce une copie ou l’original, longtemps ce dilemme a fait aussi partie de l’héritage familial et s’est placé au cœur d’un esprit de spéculation. Ce tableau qui montre un groupe de personnages mélangés, nobles, officiers, peuple, amorçant un mouvement vers une action indéterminée (les interprétations divergent), ne leur a peut-être tendu le miroir d’un groupe humain au bord de la disparition, l’anéantissement. Au fil des déménagements, selon l’espace disponible dans les manoirs occupés, la toile a rythmé le destin de la famille Nabasco. Et surtout de Martinho. Celui-ci, suite au divorce de sa mère, restera vivre auprès de sa grand-mère, dans le berceau historique des Nabasco, et l’on découvrira qu’il aurait très mal vécu le fait d’être éloigné de « La ronde de nuit ». Le roman est aussi l’occasion d’une belle et troublante relation entre une grand-mère belle et hors du commun et un petit-fils considéré un peu comme un « mutant ». Quelque chose de très proustien. Le fil principal. Et l’on va voir Martinho accepter bien des choses pourvu qu’elles lui laissent la possibilité d’organiser sa vie en fonction de l’attraction qu’exerce pour lui la toile de Rembrandt. « Le tableau en arriva à prendre pour Martinho le sens d’un livre de devinettes. » D’une part, il va s’investir pour reconstituer l’histoire de l’œuvre et son cheminement jusqu’aux murs des Nabasco. Il veut tout savoir de la toile, mais pas dans une perspective de savant, pas pour écrire une étude, une interprétation définitive. Il veut vivre avec elle, la voir, s’y plonger, en ruminer les différents éléments qui la composent, et jouer, dans ses méditations, avec les variantes de l’interprétation. Parce que, pour raconter tel ou tel détail qui le frappe, son esprit essaiera plusieurs hypothèses, et l’on sait que les humeurs font varier les manières de percevoir le représenté d’une toile. « Il ne pouvait plus passer devant La Ronde de Nuit sans s’arrêter, comme si quelqu’un retenait ses pas. Le branle-bas dans lequel chacun prenait ses dispositions le fascinait. (…) « S’il y avait une place pour moi, j’abandonnerais tout pou l’occuper », pensa Martinho. » Ce n’est donc pas un spécialiste de l’esthétique, mais un amateur enflammé, passionné, qui en fait son univers. En fait, c’est une magnifique étude des us et coutumes des amateurs d’art, comment on vit avec une toile que l’on aime, comment on regarde, comment on y pense, comment elle occupe l’esprit. (Même si, le cas ira « trop » loin). « À ce point de ces recherches, Martinho perdit tout contact avec la réalité ». L’obsession devient totale, maladive. En même temps que d’autres aspects de sa vie affective (sa grand-mère l’a marié à une étrange fille) se contorsionnent, lui échappent. Ce n’est qu’à la fin que l’on comprendra en quoi sa fascination pour la toile ne pouvait qu’interférer avec ses autres émotions. « Martinho n’ignorait pas que ses recherches obstinées, autour de La Ronde, ses raisonnements en forme d’injonctions, s’accompagnaient pour lui d’un plaisir intense, qui l’émouvait jusqu’aux larmes ; Judite n’avait jamais eu sur lui cet effet-là. » Ne pas oublier non plus que Bessa-Luis autopsie globalement le corps de la noblesse portugaise, et que cette obsession de Martinho correspond aussi à ces marottes d’oisif qui remplissaient les vides existentiels de façon parfois morbide. Il faut du temps pour s’immerger autant de temps sur une toile ! Chef d’œuvre inconnu. Bessa-Luis écrit un remarquable pendant au « Chef d’œuvre inconnu » de Balzac. Dans la nouvelle de Balzac, l’obsession d’un peintre pour la beauté d’une femme, incarnant pour lui l’irreprésentable de la beauté, l’essence de ce qu’il cherche à saisir et à rendre visible, le conduit à peindre l’incarnation de l’invisible, c’est à dire rien, quelque chose que lui seul « voit ». Comme s’il voulait dissimuler le lien intime qui le lie à cette essence. Dans « La Ronde de Nuit », le mouvement s’inverse et s’installe du côté du regardant. La représentation est là, bien figurative et bien narrative, tout le monde peut vérifier qu’il y voit des choses semblables à ce que d’autres y voient (après, les interprétations divergent). L’image est manifeste. Mais à force de se perdre par amour dans ce tableau, l’amateur « déséquilibré » en vient à brouiller les équilibres entre vie réelle et représentation, et dès lors l’oeuvre doit disparaître, s’effacer. Trop regardée, elle s’évanouit. (La scène de son effacement est extraordinaire, manifestation iconoclaste en parfait miroir avec l’iconolâtrie d Martinho.) Et, loin de briser la fascination, cette disparition l’accomplit, alors que, lorsque le peintre chez Balzac se rend compte qu’il a peint le « rien », il est frappé d’horreur. Ici, dans la disparition de son œuvre fétiche, l’amateur est heureux parce que, finalement, il est le seul qui continue à la posséder, tellement il l’a intériorisée. « Martinho avait maintenant l’impression que La Ronde de Nuit s’emparait de lui (le terme exact est possession), comme un symbole dont la signification serait sa propre pensée. La personne ainsi illuminée se transforme en l’œuvre d’art elle-même. De la charge affective contenue en Rembrandt et ses modèles procédait l’image du monde dont se rapprocha Martinho. » Le chef d’œuvre inconnu, ici, est le devenir incontrôlable, ineffable, indicible d’une image bien connue, une fois qu’elle est absorbée dans la vie réelle, intérieure, fantasmatique du passionné. Elle disparaît, elle se confond avec la vie organique, avec la biologie globale de l’amateur d’art. (PH) (Augustina Bessa-Luis est régulièrement scénariste pour M. de Oliveira, dont deux films disponibles à la Médiathèque)

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