Archives mensuelles : novembre 2008

Beauté et convulsions

« L’art de Lee Miller », Jeu de Paume, du 21 octobre 2008 au 4 janvier 2009.

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Beauté remarquable, Lee Miller est faite pour devenir mannequin (Vogue, 1927) et pour fasciner de grands artistes (Breton, Man Ray, Cocteau, Picasso…) qui y verront l’incarnation de la Muse. Elle sera le medium leur permettant de discourir et de représenter la Beauté idéale. Mais Lee Miller n’est pas qu’une plastique idéale, elle n’a pas vocation à rester une belle enveloppe mystérieuse, une image pieuse pour artistes. Elle a un sacré tempérament et nullement envie de rester du même côté de l’image. Mannequin et modèle, elle devient photographe et donnera sa vision de ce qui la regarde, des « systèmes » qui la font incarner la beauté, des ensembles de signes agités qui permettent de saisir tous les aspects de la beauté, ses coulisses. La beauté idéalisée par les artistes dira aussi ce qui se passe à l’intérieur de la beauté, ses entrailles. Il y a ainsi un premier flash, en marge d’une époque où elle travaille déjà/encore pour la mode, où elle réalise des portraits, autoportraits, natures mortes, quelque chose de tout à fait surprenant qui révèle son activité mentale en dehors des figures imposées, qu’elle voit autre chose : seins après ablations posés dans une assiette avec des couverts. Là, du coup, les sens sont éveils, ils savent qu’ils n’ont pas à faire à quelqu’un de banal. Pas une boniche. Tout est possible. Il y a aussi une formidable « main dans les cheveux » prémonitoire du potentiel à saisir décharges électriques du corps et de la pensée, et bien sûr, un classique, cette « main qui explose ». Plastique, elle crache le convulsif du beau (et Man Ray devient jaloux de son savoir-faire). Ses représentations de l’espace et du désert sont tout aussi exaltantes, portées par des cadrages et par un rendu des matières sans fin (sable, ciel, constructions en terre) qui accentuent l’aspiration du paysage infini, sans borne, tout en racontant son histoire intime avec cet horizon. L’intensité de l’accrochage s’accentue avec les clichés de guerre, certaines scènes de Londres sous les bombes, avec ce regard singulier qui s’affine, qui tombe de plus en plus juste pour, avec un cliché, un détail, faire exploser une charge énorme de témoignage du réel. Il y a une stupéfiante photo de bombardement à Saint-Malo, la photo est prise de l’intérieur d’un appartement, fenêtre ouverte, le cadre est constitué du calme bourgeois de l’intérieur, décor traditionnel ; au loin, sur les remparts de la ville, une bombe en plein impact, les gerbes de terre sont figées et ressemblent à de superbes végétations folles, tentaculaires. La destruction figée est sombre et terriblement belle, comme une convulsion guerrière pétrifiée, neutralisée. Mais le choc littéral se produit un peu plus loin. Quelques petits formats, 1945, en Allemagne. Jamais l’horreur prise de face. Jamais les victimes de la guerre (qui doivent figurer dans ses autres travaux de reporters). Mais une nature morte banale, petite-bourgeoise, anodine, des objets sans valeur sur une commode, dans l’appartement deHitler. Surtout, le « Suicide de la fille du bourgmestre de Leipzig » et « Gardien SS noyé dans un canal, Dachau ».Le corps de la fille, suicide en uniforme, posé rigide renversé dans un monumental canapé en cuir. Le corps du gardien flottant dans le canal comme cherchant à passer inaperçu, camouflé dans la mort liquide, suicide sans doute aussi. Suicide pour échapper aux remords, acte désespéré devant la conscience de l’entreprise criminelle à laquelle ils ont participé, ou suicide d’orgueil pour éviter de devoir renier l’idéal nazi, fidélité au Führer !? Impossible de résoudre le dilemme et, par ce fait même, ces photos symbolisent ce quelque chose du régime nazi qui s’est dérobé à la justice et à l’éclaircissement, s’est enfoui sous terre, s’est rendu insaisissable, y compris dans la mort, pour rester un principe vivant, près à revenir. Ces cadavres anonymes parlent de ça. De l’erreur totale, de l’horreur absolue. Le gardien est comme déjà en train de se décomposer, de disparaître dans l’eau sombre, de se dissoudre, il prend cette texture particulière des images qui hantent les pensées, des êtres qui hantent les lieux lugubres. La fille du bourgmestre a une dignité de marbre comme si en mourant elle avait voulu que ses traits et sa prestance, sculptés par l’idéologie nazie, se transforment en marbre éternel. La photo donne une sorte de texture commune au canal et au canapé. La charge ne s’en tient pas aux seuls clichés. Il y a le fait que, pour réaliser ces photos, ce genre de témoignage, Lee Miller ne s’est pas contentée de rester devant le plus spectaculaire de la libération. Elle a exploré l’état de l’Allemagne. Elle a fouiné, est rentrée dans les maisons, elle s’est imprégnée de l’atmosphère. Et l’atmosphère du régime qui s’effondre est très prégnante dans cette nature morte. En plongeant dans les meubles, si je puis dire, elle saisit à quel point l’horreur spectaculaire de l’ouverture des camps est corrélée à une mentalité qui sourd des maisons, des canapés, des cadavres des fidèles du régime qui jonchent villes et paysages, des objets ordinaires sur les commodes (elle a séjourné dans l’appartement de Hitler). Il faut cette imprégnation cafardeuse pour représenter en photo, de façon si bouleversante, le destin tragique de quelques individus, rouages infimes, pathétiques, d’une machine de destruction. Les convulsions de l’histoire figées dans la mort de deux individus acquièrent une sombre beauté, signe d’une paix maléfique. Le plus extraordinaire, en somme, est que ces photos, de 1945, pour peu qu’on ne les découvre qu’aujourd’hui (c’est mon cas) provoquent cette impression fulgurante d’un regard neuf, de flasher la mémoire et d’apporter des informations nouvelles au stock déjà important de connaissances visuelles cette période. Convergence du regard d’une femme, regard d’une reporter professionnelle et celui d’une artiste. Il faut voir les originaux pour percevoir le charnel, le morbide, la lucidité, cette palpitation de questions vertigineuses, derrière l’objectif, dans les entrailles de la Muse. (PH) Un DVD sur Lee Miller.

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Enorme impasse

La plupart des quotidiens présentaient une info sur l’augmentation des personnes obéses. L’article le plus complet et instructif étant peut-être celui de Libération. Le plus révélateur de l’impasse cynique dans laquelle, sur ce sujet de santé publique, nous nous trouvons. Reprenons les informations de base: il y a actuellement 400 millions d’obèses dans le monde. L’OMS estime que d’ici 2015 (tiens, juste pour Mons 2015, un bon thème culturel) le nombre d’adultes en surpoids serait de 2,3 milliards avec plus de 700 millions d’obèses. L’article provient de deux sources: l’actualisation de ces prévisions chiffrées d’une part et, d’autre part, la décision de l’industrire pharmaceutique de renoncer à des recherches coûteuses qui semblent ne conduire nulle part (traitement par molécule). Dans un pavé « Une épidémie difficile à endiguer », le point est fait concrètement sur la situation: le phénomène atteint de plus en plus le sjeune sgénérations, les « messages sanitaires » de prévention ne récoltent pas le succès escompté, les régimes donnent des résultats éphémères, les interventiuons chirurgiques restent chères, pas accessibles à tout le monde et pas « anodins » (entendez, il y a des conséquences sur d’autres aspects de la vie). Le constat le plus choquant est dans la conclusion: l’obésité est corrélée avec un facteur important d’inégalité sociale, les recommandations d’alimentation saines se heurtent à des questions de porte-monnaie. Point. On passe à autre chose. Parce que les questions d’inégalité sociale et de revenus n’ont aucune perspective de solution, ce n’est pas la peine de s’y attaquer. Ce genre d’article ne fait qu’entériner un état de fait et, par là-même, répand les idées dominantes sur ces problématiques. Cela évoque l’approche de la pauvreté par le sociologue Bauman: la libéralisation de la société a conduit à rendre responsable le pauvre de sa pauvreté, le chômeur de son absence de travail, du fait même qu’ils cessaient d’être des consommateurs dignes de ce nom. Il n’y a fondamentalement aucune envie, aucun désir de résoudre ces problèmes. Notre société, nos politiques n’ont aucune envie, aucun désir de s’attaquer aux sources du problème, solutionner l’obésité en s’attaquant à ses causes réelles (le standing de vie, le comportement de consommation, le capital culturel, voilà encore un axe de travail pour soutenir une autre manière de penser une politique culturelle d’envergue, autre que celle basée sur l’événementiel). Par contre, finalement, on s’en remet tout de même aux industries pharmaceutiques qui, si elles relâchent leurs efforts, n’abandonnent pas leurs efforts (une bataille de perdue, pas la guerre): « les bénéfices potentiels sont trop importants pour que ce domaine de recherches disparaisse » (Derek Lowe, chercheur en pharmacie). Vous avez dit cynisme?

Culture capitale (sur le concept de « capitale européenne de la culture »)

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La désignation d’une capitale culturelle européenne en Wallonie connaît un intéressant rebondissement avec les 19.000 signatures liégeoises, entraînant une sorte d’opposition entre une ville où le désir d’être capitale est porté par la population (Liège) et l’autre (Mons) où ce désir a été précédé d’une ambition politique (qui a ses justifications). Dans le dossier que Le Soir consacre à cette affaire, Jean-Marie Wynants pose la vraie question : « Etre Capitale européenne de la Culturelle, pour quoi faire ? » et d’énumérer une liste de villes qui se sont succédées à ce titre « dans l’indifférence générale du reste de l’Europe. Curieux pour un programme censé favoriser les échanges et l’ouverture à la culture des autres. » Et c’est bien un euphémisme : l’avis de professionnels –par exemple pour les questions de productions musicales, des médiathécaires-  montrerait à quel point, par exemple, les nouvelles cultures musicales européennes circulent et s’échangent mal ! Cela signifie qu’aucun territoire mental commun ne se crée sur l’innovation et la créativité. Tandis que sur le « déjà connu », rentabilisé jusqu’à la corde…

Parmi ces anciennes cités capitales, on reconnaît à Lille une réussite hors du commun, je n’en disconviens pas, même si je me souviens, dans la presse française, avoir lu des avis divergents d’acteurs de terrain, avis qui semblaient cohérents même s’ils ont vite été relégués parmi les « éternels grincheux ». Sur le fond, il faut bien reconnaître que ce concept de « capitale culturelle » et la manière de l’incarner, n’a pas contribué à développer un projet culturel, ni même l’ébauche d’une identité européenne (qui ne pourrait démarrer que grâce à un projet culturel ambitieux pour l’Europe). Encore faut-il s’entendre sur « projet culturel ambitieux » : pour beaucoup cela consiste à monter et présenter des grands spectacles avec des artistes de renoms, développer une sorte de vitrine ou prestigieuse ou populiste, mais vitrine quand même. Investir dans l’événementiel. Et c’est là que ça coince, que l’on patine, c’est cet écueil qui empêche de passer dans une autre dimension que devrait définir une politique culturelle qui reste à inventer. Une politique culturelle doit reposer sur une vision d’avenir quant à l’utilisation de l’intelligence collective dont la société a besoin pour affronter les défis de son développement, c’est une vision qui implique de soigner tout ce qui va solliciter et stimuler les cerveaux. En partant du principe que la matière grise fait aussi partie des ressources collectives et que l’on ne peut en laisser l’exploitation aux seuls exploitants du marché. Une politique culturelle implique de mieux équilibrer les influences entre institutions de programme et industries de programme. Actuellement, le déséquilibre est flagrant en faveur des seules industries. Une faveur qui coûte cher puisqu’elle a permis l’emballement du capitalisme financier, elle a fourni le « mental » favorable à la financiarisation dérégulée. Il y a plusieurs années (3 ou 4 ?), lorsque j’étais encore impliqué dans la vie culturelle montoise, j’avais transmis aux autorités montoises et quelques responsables culturels, une note de réflexion pour chercher un autre concept de capitale culturelle européenne. Ce serait déjà une formidable contribution à une nouvelle Europe culturelle (et donc aussi plus sociale). Une formule qui ne mettrait pas en avant la grande-parade-dans-la rue-le-développement d’infrastructures-le-boom-touristique-et-économique et puis quoi ? La première exigence devrait d’être utile pour l’ensemble de l’Europe et des européens (et non pas tirer de l’Europe le plus possible pour des intérêts avant tout locaux, même s’il en faut), c’est le rôle d’une capitale de rayonner. Par des idées, par une ébauche d’un projet commun que les capitales suivantes s’approprient, font avancer. Il faut insister sur la place démesurée prise par l’événementiel dans le cadre de ces « capitales culturelles », événementiel comme ressort essentiel de la mobilisation populaire (au lieu d’un lent travail sur le sens) et comme moyen de remplir les caisses du tourisme (honorable, ce n’est pas la question). Toute cette logique de l’événementiel instrumentalise la culture (à travers elle, les comportements, l’esprit, les goûts, le désir, la libido), fragilise encore plus le statut des institutions de programme face aux industries de programme. Cet événementiel nécessite des investissements énormes et n’est rentabilisé par toutes une série de consommations, pas seulement de l’événement, mais de toute une série de produits annexes (merchandising et Horeca). Pour atteindre cette rentabilisation marchande et non spirituelle, on spécule sur les goûts et les désirs des « gens » et le recours massif au marketing est essentiel. Il n’y a plus de différence entre institutions et industries culturelles. Le projet culturel européen est celui des industries (la seule culture « qui rapporte » à court terme, l’événementiel est bien dans la logique du court terme). C’est bien cette spirale de la marchandisation du temps de la culture par celui du retour rapide sur investissement qu’il faut rompre par l’action concertée autour du concept de « capitale européenne ». Ce sont des objectifs ambitieux à mettre sur la table pour renouveler l’approche, lancer de nouvelles pistes, de nouvelles manières de faire. Les ouvrages de Bernard Stiegler, « Constituer l’Europe », sont toujours de bonnes bases de travail. Extraits au hasard : « Désormais se développent des technologies de contrôle computationnelles, qui sont d’une efficacité extraordinaire parce qu’elles permettent la convergence et le contrôle de toutes les instances de laa production et de la consommation industrielles. Elles intègrent la recherche, le développement, la conception au sens du design et du marketing, la production, la logistique et la distribution par des système « just in time » qui réagissent en temps réel ou du moins en quelques heures aux codes-barres de la distribution, ce qui permet une organisation et un contrôle très fins de la consommation au bout de la chaîne. » Cette organisation est appliquée, par les industries culturelles, aux œuvres de l’esprit et de la socialisation par la culture. Une capitale européenne de la culture doit aller contre ces principes d’organisation de la consommation au service de la marchandisation des compétences humaines qui s’exercent (ou ne s’exercent plus) en amont de l’acte de consommer. « Ce qui est nouveau, c’est que le contrôle qui est moins social qu’industriel et computationnel s’exerce pour la première fois par la culture – mais d’une façon paradoxal, parce que ce calcul calcule la réduction de toutes les singularités à des particularités. » Prendre ces questions à bras le corps pour redonner une réalité politique à un grand projet culturel publique, nécessaire à l’émergence d’une Europe plus social (la culture c’est surtout l’activation de compétences sociales) et mieux régulée financièrement, n’exclut pas de faire la fête et de s’amuser ! (PH)


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Complot sublime des Lettres (lire Pynchon jusqu’au bout)

Thomas Pynchon, « Contre-jour », Roman Seuil, 1206 pages, 2008.

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C’est une des briques de la rentrée littéraire brandie unanimement comme événement majeur par la critique. Je pense qu’aucun critique littéraire n’avait pu en parler en se basant sur une lecture complète ! (Je sais, on peut très bien « parler des livres que l’on n’a pas lus », une thèse qui tient compte des théories de Gérard Genette, pour qui un livre ne commence pas au premier mot de la première ligne ; avant de l’ouvrir on en sait déjà quelque chose, par une chronique, par le titre, la couverture qui parle déjà du contenu et prédispose l’esprit à sa lecture, cette prédisposition stimulée aussi par des liens entre ce qu’évoque ces éléments mis en avant du nouveau livre et d’autres choses déjà lues. On circule d’un texte à l’autre, on crée ainsi des passerelles, des continuités de sens, des réseaux textuels. Pour peu que l’on soit lecteur un peu expérimenté, tout texte appartient à un ensemble et un nouveau livre est forcément déjà connu par certains de ses aspects, il correspond toujours à une attente, aussi diffuse soit-elle.) Pourtant, je dirais que dans le cas de genre de littérature, s’exposer à la durée qu’elle propose est presque « obligatoire », c’est vraiment à une expérience temporelle qu’elle invite. Ce n’est pas (j’y reviendrai, j’espère) par une construction particulière du récit impliquant une analyse singulière du monde et un style original que ce livre peut se distinguer. Mais par une immersion prolongée dans une pratique d’écriture idiosyncrasique qui permet à l’auteur de recracher sa « matière monde », le poids insupportable que le destin du monde fait peser sur sa machine nerveuse. Une écriture thérapie. Lors de sa parution, j’ai épluché une bonne partie des chroniques littéraires, toutes incluant les éléments clefs du dossier de presse : auteur fantôme, personne ne sait qui il est, etc… Art Press présentait une synthèse laborieuse du récit (mission inutile). Libération optait pour une voie originale : « voilà, disait l’article en substance, un livre déjà culte dont les fanatiques, quand ils en parlent entre eux, révèlent surtout à quelle page ils ont en arrêté la lecture ! Et de prendre l’exemple d’un arrêt de lecture à la page (disons) 173, et allons voir ce qu’il se passe à cette page et autour d’elle. »  J’ai lu 4 des livres précédents de Thomas Pynchon, je sais qu’ils m’ont fait forte impression mais serais incapable d’évoquer leur contenu ! Je suis attiré par la continuation de son travail en découvrant, par exemple, les affinités revendiqués entre son écriture, son imaginaire et certains musiciens rock (Sonic Youth, entre autres). Le lire reviendrait ainsi à instruire les modes narratifs de certaines musiques rock actuelle. Je n’ai pas lu le livre collectif sur Thomas Pynchon mais ce que j’ai pu lire de plus intéressant sur lui se trouve dans « La totalité comme complot » le premier chapitre d’un livre de Fredric Jameson traduit aux Prairies Ordinaires. Notamment ceci à propos de Vente à la criée du lot 49 (dont soudain, je me souviens très bien !) : « L’inventivité représentationnelle de ce roman réside dans le fait que le complot se trouve assimilé au média lui-même, ici au service postal, où la contradiction entre propriété privée et production sociale se trouve re-dramatisée par le biais de la réapparition énigmatique de systèmes « privés » de livraison de courrier. Mais le récit de Pynchon tire moins sa force de la technologie futuriste des médias contemporains que du fait qu’il les dote d’un passé archaïque. » Et plus loin : « En effet, ce récit, qui cherche à contaminer ses lecteurs, mais aussi à doter le présent d’une culture de la paranoïa impalpable mais généralisée, suscite une inquiétude de mauvais augure… » Un trait qui me semble constitutif du style et de l’entreprise de Thomas Pynchon et exploité ad nauseum (1206 longues pages) dans Contre-jour ! Une telle somme, on la traîne durant pas mal de semaines, surtout quand lire n’est pas la seule occupation, et forcément on ne peut en parcourir toutes les pages dans une disposition égale : certains jours, la lecture est calme, consciencieuse, d’autres difficile, lecture endormie, l’attention chancelle, les yeux se ferment, d’autres encore elle est particulièrement perspicace, palpitante, extralucide, avant de traverser des chapitres d’ennuis mal identifiés… Donc, je n’ai, bien entendu, pas toujours pu garder le fil scrupuleusement, surtout qu’il était déjà, au départ, fort embrouillé et j’ai bien conscience de me prononcer en fonction d’éléments lacunaires. J’ai dénombré au moins 130 noms de personnages. Chaque nom est soigneusement inventé comme pour désigner une essence. Le nom/personnage est la plupart du temps éphémère, il déclenche juste ses ondes, son énergie limitée pour propulser l’action un peu plus loin, dans un sens ou un autre. Il y a une poignée de héros qui traversent tout le roman dont, précisément, quelques membres de la famille Traverse qui transmettent les gênes de l’anarchie, le goût de la dynamite – les armes, l’art de l’explosion –au propre comme au figuré- est une obsession de Pynchon, c’était déjà un thème fort de son livre précédent – et traînent, durant les 1173 premières pages, la haine et le désir de vengeance. Venger le Père, l’as masqué du plastiquage « robin des bois », le roi du feu d’artifice lâchement assassiné, est ainsi un des multiples thèmes de ce Contre Jour, la clef de voûte de la parano, ressort de cette imagination littéraire hors du commun et, en quelque sorte, l’énergie qui engendre ce monde hallucinant. Extrait : « « Un toubib vous l’expliquerait sans doute, mais il existe une étrange relation entre les explosifs à la nitro et le cœur humain ». désormais, chaque fois qu’une charge explosait, même hors de portée des oreilles, ça déclenchait quelque chose dans la conscience de Lew… ce fut même bientôt le cas avant que ladite explosion se produisît. Partout. Il contracta rapidement une dépendance à la cyclomite, qu’on pourrait qualifier de zélée. » Il est difficile de caractériser le genre. Thomas Pynchon ne s’enferme dans aucun code précis. Ça commence comme un roman d’aventure pour adolescents du siècle passé (disons « à la Jules Verne »), mais ensuite les genres et les tons se mélangent, feuilleton, science-fiction, fantastique, burlesque, policier… Sans que ça corresponde à la volonté délibérée de construire une forme hybride. Le cerveau de l’auteur semble fonctionner ainsi, traversant des registres différents, puisant dans les forces que chacune de ces conventions met à disposition de son désir de fuir en avant dans son invention romanesque et, aussi, d’une certaine façon, effaçant les traces de son style, de son origine, de son identité littéraire elle-même. Le récit réaliste de la vie dans les villes minières aux USA au début du siècle cohabite avec les histoires d’aéronefs capables d’emprunter les couloirs du temps (le club des Casse-Cous) ou d’autres engins permettant de voyager sous le sable à la recherche de villes mythologiques. « Contre jour » est un fleuve large qui charrie l’ambition d’être « le » roman panoptique qui révèlera le grand complot qui inspire l’univers, agit le monde et régit toute vie humaine. À la surface de ce fleuve délirant, de multiples petits tourbillons, parfois infimes, qui s’imbriquent les uns les autres. Tourbillons téléguidés par une quantité incroyable d’organisations occultes, scientifiques, militaires, politiques, et une masse non moins importante d’électrons libres. Organisations et électrons libres étant indispensables les uns aux autres. « Pera était une ville frontière achevée, un petit état, un microcosme des deux continents, où tous complotaient… » Il y a une légion de ce genre de petites phrases explicites ! Autre part : « Des visiteurs aux dispositions mathématiques avaient prétendu y discerner des motifs récurrents. D’autres, doutant de leur solidité, avaient souvent peut de marcher sur ce réseau argenté… comme si Quelque Chose l’avait construit… Quelque Chose qui attendait… et qui saurait exactement quand l’ensemble devait se dérober sous le visiteur imprudent… » En maints endroits aussi, l’évocation de ce « quelque chose » indispensable à l’architecture dérobante du complot. Ça pullule, sous toutes les variantes ! Les confréries, les sociétés secrètes sont nombreuses, la plus importante étant la S.O.T., les Sectateurs de l’Obscure Tétractys. Les enjeux, dans la narration, sont colossaux et tissés à partir de « fondamentaux » inépuisables (ça participe du recyclage bien compris) : la bonne vieille ville engloutie où l’on découvrira la Vérité enfin, où l’on s’emparera de la Puissance Suprême, où l’on deviendra Eternel… Qui sait !? À moins qu’elle ne soit qu’un site spirituel que l’on accède par l’intérieur ? « Il existe donc une région souterraine encore inconnue, permettant d’accéder à l’Invisible géographie, et –a question mérite d’être posée- pourquoi pas à d’autres sciences ? » Ressources énergétiques et stratégiques.Tout le monde est sur la piste d’une énergie nouvelle qui révolutionnera le monde et donnera l’ascendant sur « l’autre » et sur la piste de « l’arme absolue » Ce faisant, Thomas Pynchon ne se tourne pas vers le futur mais amalgame, superpose toutes les tranches tragiques de l’histoire moderne. L’industrialisation, l’atome, les guerres mondiales, le colonialisme (Congo belge en tête), les Balkans, les totalitarismes, la Shoa, Hiroshima, Tchernobyl, la guerre en Irak, les menaces sur l’avenir de la planète… « Comme si ce qui se dressait là-bas dans la nuit, derrière les lignes, n’était pas exactement une arme nouvelle et terrible, mais plutôt l’équivalent spirituel d’une telle arme. Un désir de mort et de destruction dans le co-conscient collectif des masses. » Dans l’élaboration de son programme sociologique, Pierre Bourdieu avait comme objectif (entre autres) de combattre les tendances à « expliquer » le monde selon l’esprit du complot. Parce que ça n’explique jamais rien, ça ne dévoile rien, ça ne produit que de l’obscur. De toute façon, autant être prévenu, suite aux sombres menaces qui pèsent sur le monde, « toute la matrice géopolitique allait obéir à une nouvelle série de coefficients, dangereusement invérifiables ». On rentre dans le domaine de l’invérifiable…  Un roman n’a pas forcément l’objectif d’expliquer des processus sociaux, mais il peut contribuer à mieux comprendre certains mécanismes, participer à l’analyse de phases historiques. Ce n’est pas le cas. Le complot et la paranoïa sont l’essence de l’écriture de Pynchon. Psychanalytiquement, ça pourrait se confirmer par le caractère anal de pas mal de sensations décrites comme un sixième sens. Et je ne parle pas de relations homosexuelles, mais de sentir, deviner, cultiver les intuitions par l’appareil sensitif du rectum ! Dans une situation de danger par exemple ou de relations codées : « Cyprian devina une partie de ce qu’il ne disait pas. Après quelques tergiversations psychorectales… ». Au centre magique du roman, il y a un étrange matériau qui, en jouant avec la Lumière, permet de dédoubler le Monde, le réel, les personnalités. Tout est dans la lumière : aussi bien l’arme fatale absolue (Mal) que la solution énergétique pour la planète (Bien), et les savants sont sur les dents. Extraits sur la lumière : page 352, « (…) comment se peut-il que la lumière, cette chose si légère, puisse transmuter des métaux solides ? Ça semble dingue, non ? Ici-bas en tout cas, à notre humble niveau, à ras de terre, voire dessous, où tout est pesant et opaque. Mais considérez les régions supérieures, l’éther luminifère, qui s’insinue partout, comme un médium autorisant ce genre de changement, dans lequel l’alchimie et la science électromagnétique moderne, convergent, considérez la double réfraction, un rayon pour l’or, un pour l’argent, si on veut. » Page 774 : « L’âme elle-même est un souvenir d’un temps où nous nous déplacions à la vitesse et à la densité de la lumière ». Page 1206 : « (…) la lumière est incorporée comme source de puissance motrice –pas tout à fait un carburant- et comme un médium transporteur –pas tout à fait un véhicule- entretenant plutôt avec le vaisseau une relation très proche de celle qu’a l’océan avec le surfeur sur sa planche – un principe emprunté aux tenues éthériques qui transportent les filles de mission en mission (…) ». Structure du roman. Il remonte à bloc le ressort du grand thème d’une nouvelle apocalypse du Bien et du Mal et laissant lentement le mécanisme se libérer, il remplit 1206 pages serrées de circonvolutions délirantes, c’est le format pour se soulager, se vider (momentanément), sans pour autant « dire quelque chose ». Une sorte d’écriture thérapeutique. Il a un plan dans sa tête qui coïncide avec ce qui le pousse à écrire. Il reproduit une sorte de carte qu’il explore, tatouée au fond de son cerveau. Il n’y a pas vraiment de structure esthétique au roman qui signifierait une prise de position « dans l’histoire du roman ». Il travaille sa matière romanesque (son ADN littéraire) à la manière d’un potier la terre sur son tour, les formes, les traits, les styles étant commandés par les pulsions qui partent de ses synapses et impriment des mouvements dans la matière brute. La dynamique globale, en outre, fonctionne un peu sur le principe des improvisations épiques en free-jazz. Il a un cerveau excessivement bien rempli de connaissances très diverses (sciences exactes vulgarisées, cultures, sociologie, géographie, histoire, architecture) et les associations, les correspondances qu’il crée entre tous ces domaines sont souvent surprenantes, là, en brassant de l’archi-connu, il dégage bien souvent de svisions vierges, fortes, il renouvelle de façon conséquente une imagerie universelle. Pas de réelle structure mais quelques thèmes obsessionnels, un projet qui lui permet de construire-vomir sa matière littéraire, construire et reconstruire un labyrinthe de métaphores comme reflet de l’histoire de l’humanité, de tous ses traquenards, tous ses vices, toutes ses fulgurances, toutes ses beautés. Ressasser, comme n’importe quel adepte de la Théorie du Complot, une part de génie en plus. Ainsi, parmi la masse importante d’informations qu’il brasse pour donner cette impression de maîtriser toutes les données du passé-présent-avenir (à la manière des siècles passés où l’on pouvait se poser en savant absolu de ce que connaissait l’homme, et ça contribue bien, à l’aspect vieux jeu de l’entreprise littéraire de Pynchon), il y a celles qui a trait aux lieux choisis pour ses actions, son don littéraire de représentation fonctionnant comme Google Earth, a quelque chose de visionnaire! C’est surtout confondant, j’imagine, s’il s’agit de régions que l’on connaît, en ce qui me concerne, toute la partie qui se déroule entre Nieuport et Ypres, Ostende et Bruges (au moment où cette zone devient celle du massacre de la grande guerre, théâtre décisif du devenir européen). Pas tellement la description de parties de villes ou de paysages (ça s’obtient par photos) mais l’impression qu’il donne d’y avoir vécu, au point d’en traduire l’atmosphère, l’âme et qui conduit à penser: « tiens, je l’ai peut-être croisé là, sur la digue d’Ostende, sans le savoir! » (D’autant plus que Thomas Pynchon est un personnage mystérieux, caché). Du paysage réaliste, on passe aussi à l’absurde, ou au fantastique, au burlesque. C’est dans ce périmètre flamand qu’il situe le « musée de la Mayonnaise ». « On était au plus fort du culte de la mayonnaise qui avait déferlé sur la Belgique, et on trouvait à tous les coins de rue de gigantesques spécimens d’émulsion ovo-oléagineuse. » La musique. Thomas Pynchon semble parfaitement connaître la musique. L’évocation du travail de collectage des musiques, sur le terrain, dans les campagnes hongroises, situe les découvertes musicales au même niveau que les grandes innovations des sciences pures susceptibles d’ouvrir de nouvelles dimensions à la vie, transformer la Matière, apporter les Solutions. Le chant diphonique est l’objet de révélations bouleversantes. Des chorales surprenantes, des ensembles d’harmonicas délirants, des duos d’ukulélés… Sans oublier, en exergue, une citation vraiment pas placée là par hasard (la science du complot exclut le hasard), une phrase de Thelonious Monk « Il fait toujours nuit, sinon on n’aurait pas besoin de lumière. » Son écriture -les phrases assemblent leurs propositions, à certains moments, un peu avec une vélocité de guingois, à la manière de Mo,k, avec des arêtes lumineuses- regorge d’images musicales, des manières surprenantes de mettre des matériaux différents en liaison porteuse de sens poétique, des trouvailles pour exprimer ce qui se passe, au cœur de la matière, quand l’émotion inédite entraîne le mouvement, crée quelque chose qui n’existait pas quelques secondes avant. Tropisme du  baiser : « Ils étaient déjà trop près l’un de l’autre pour ne pas se tourner et se fondre dans un baiser aussi fluide que la solution à une énigme. » Spatialisation, du cristal au limon, le déhanchement communicatif d’une ville : « Les lustres, dont les dispositions cristallines étaient réservées à des espaces d’une exquise délicatesse, frissonnaient et carillonnaient comme si chacun était à même de sentir le moindre déhanchement du bâtiment dans le limon vénitien primitif en dessous. » Les dialogues, parfois (voire souvent) presque abstraits, existant par eux-mêmes, véhiculent aussi des formules surprenantes :  « Reef remarqua un jour sur Fulvio ce qui ressemblait à une carte ferroviaire exécutée à force de cicatrices. « Ça vient d’où, t’es passé entre deux lynx qui baisaient ? » ». Ce roman qui sonde les profondeurs des pires catastrophes qui guettent l’homme, se termine très conventionnellement, gentiment, tout le monde se retrouve, tout s’arrange, parents enfants, beaucoup d’enfants en perspective. Ça se termine avec le Désagrément, l’aéronef du club des Casse-Cous qui repart en voyage. Mais tout a changé, on a basculé dans un monde meilleur : « Ses ascensions se font désormais sans effort. Ce n’est plus une question de gravité – c’est une acceptation du ciel. » Bref si-vous-faites-partie-de ceux-celles-qui-ont-lu-le-dernier-Pynchon-en-entier-dites-moi-ce-que-vous-en-pensez!!!!! Playlist intuitive: Monk-Coltrane, « Epistrophy », EM7100/ Ornette Coleman, « Science Fiction », UC5726/ Steve Lacy Solo, « Only Monk », UL0416/ « New York Eye and Ear Control », X 600R/ Borbetomagus, UB6353/ W.Hooker & T. Moore, « Shamballa », UH7643/ Ikue Mori, Robert Quine, Marc Ribot, « Painted Desert », UM8255/

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Message du trottoir.

Do you slick? Manière intéressante de faire passer son information, le pochoir sur le trottoir. Celui-ci, piétiné à la nuit tombante, dans un quartier de galeries d’art, beaucoup de mondes dans les rues, entrant et sortant des galeries. Le message est bien placé, efficace. Lien avec le 104 (nouveau lieu culturel)? Contradiction entre le « slick » et la « tête de mort » (sauf que celle-ci fait un clin d’oeil)? Le summum de l’adresse est bien d’obtenir que la mort se contente d’être ainsi facétieuse. La trace de semelles dans la couleur imprime un réseau d’empreintes digitales à même cette tête de mort plaisante. Rides personnelles, lignes de vie. Message désintéressé, pour une activité culturelle? Mais ayant déjà intégré les principes de la communication marketing, l’art de se vendre… Le sens de cette invitation me restera un mystère…

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Cycle et boue

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Je démarre, grisaille mais route sèche. Déjà dans la montée de Saint-Denis vers Thieusies, le gris devient franchement humide, plus que de la bruine. Un mélange de brouillard et fine pluie. Jusque Ecaussines, la flotte reste suspendue en l’air, trop pulvérisée pour imprégner le macadam. En arrivant à Ronquières, en haut de la vallée, le ciel est bouché, les arbres baignent dans l’ouate grise, la tour du ppan inclçiné n’est qu’une ombre dans la fine vapeur. La route commence à ruisseler. La montée vers Braine-Le-Comte, dans la forêt, raide, encaissée entre deux talus, avec les feuillages aux couleurs vives, le goutte-à-goutte est perceptible dans le sous-bois, sur le tapis de feuilles mortes, presque polyphonique. Les routes de campagne sont boueuses, surtout là où l’on récolte les betteraves, les tracteurs imposants entraînent de plus en plus de terre ; à certaines sorties de fermes, la route est couverte de terre et d’ornières. Tiens, j’aurai croisé deux fois une vache en liberté, une fois à Gottignies et une fois près de Silly ! Il n’y a pas de vent, l’allure est bonne. Je roule presque sans voir (la capuche), l’eau rentre petit à petit dans les chaussures, il y a une sorte d’imprégnation exaltante, je deviens aussi humide que l’extérieur. Je perçois juste des variations dans l’atmosphère, parfois plus sombre, parfois des sortes d’éclaircies dans le gris et l’averse. Ce rétrécissement des perceptions entraîne une sorte de réduction fonctionnelle, juste un principe dynamique, maintenir une bonne production de calories pour empêcher la flotte qui s’infiltre de refroidir le corps, et glisser le plus vite possible, être le plus véloce possible sur la piste vers l’arrivée! Cette réduction a aussi des dimensions de plaisir, une sorte d’évasion, d’évacuation de soi. L‘eau boueuse gicle jusqu’aux genoux, remonte en gerbe sur le dos, la musique des pneus est prégnante sur l’asphalte grasse, les gourdes ont un goût de terre. L’impression d’aller vite. Les pieds sont trempés et ça fait splitch splotch. À l’arrivée, passer le vélo au tuyau, s’extirper des fringues imbibées et terreuses, filer sous la douche. 80 kilomètres de bonheur finalement. Et les éclaboussures sur la casaque kitch sont du plus bel effet.

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Réenchanter l’école (la culture).

Considérations sur la crise systémique de l’éducation et ses conséquences pratiques – (Séminaire Ars Industrialis, Destruction et formation de l‘attention, 3) – Avec Jean-Hugues Barthélémy, Julien Gautier, Guillaume Vergne et Bernard Stiegler. Théâtre National de la Colline, Paris, 15 novembre 08

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Il ne s’agit pas d’une conférence de Bernard Stiegler mais d’une intervention d’Ars Industrialis, association constituée pour éviter de penser seul, pour élaborer un terrain social de mise à l’épreuve des idées, bref un dispositif politique et critique pour réintroduire de l’intelligence dans la manière de penser le monde en connectant conceptualisation et travaux pratiques. Bernard Stiegler présentait et organisait les débats entouré de trois intervenants, certes impliqués par ses travaux et ses hypothèses, mais d’un point de vue de praticiens. Trois enseignants qui sont au contact avec les jeunes générations et exercent leur rôle de pédagogue en phase avec les problématiques de société actuelles, en puisant dans les livres-outils de Stiegler de quoi résoudre les obstacles à la fonction d’enseignant (commencer par produire une analyse, une compréhension, un diagnostic costaud). Face à la crise de l’école, qui se développe de façon larvaire depuis 10 ou 20 ans, lentement, comme une bombe à retardement (dont la date d’explosion se rapproche), nous entendons bien et beaucoup les discours dominants de « retour aux anciennes méthodes pour en revenir aux socles de compétences de base ». C’est une prise de position le plus généralement conservatrice voire réactionnaire qui ne conduira qu’à accentuer le décalage entre la mission première de l’école et la réalité (c’est à dire une construction du réel qui impose une certaine formation des cerveaux qui n’est pas celle que l’Etat est censé inculquer a priori), ou pour le dire autrement : une prise de position qui conduit à placer l’école en phase avec ce que la réalité de la société de consommation entend faire des cerveaux, se substituant de la sorte aux institutions publiques de formation  des esprits (pour en finir avec l’école).  Ars Industrialis entend traiter de la crise de l’école, réel nivellement vers le bas, mais de façon progressiste et d’abord en prenant le problème dans toute son ampleur, tous ses tenants et aboutissants. Ce qui est primordial. La visée étroite favorise le conservatisme. C’est fondamental, tant ces matières-là, de par la structure même des technologies de l’information, sont examinées selon des mises en équation équivalent à de faux débats. On se trompe d’emblée de question. Il est réjouissant d’entendre dire que les réformes successives des programmes scolaires a contribué à ôter le « goût du savoir » et que l’école, par là même, a participé à une « organisation méthodique de la perte de saveur » des savoirs, des actions d’apprentissage de l’esprit. Réjouissant d’entendre qu’il faut « réenchanter l’école pour réenchanter le monde. » (« Réenchanter n’est pas restaurer, ce n’est pas un retour en arrière ». Là où la volonté de reprise en main réactionnaire d’une dérive d’autorité entend imposer des règles et des punitions, ici on parle de faire comprendre l’autorité. D’autorité naturelle. Ce qui n’est possible que dans un ensemble où le désir d’apprendre est réinstauré, simuler, l’amour de s’élever par les connaissances largement partagé et compris. Dans l’autre cas, appliquer les sanctions d’une sévérité vide de sens ne pourra avoir que des conséquences encore plus négatives. Il sera largement question de saturation informative et cognitive qui altère les capacités d’attention et de fixation des nouvelles compétences critiques dans l’acquisition des savoirs à l’école. Saturation qui équivaut souvent à une stagnation, le marché de la consommation vendant, revendant et recyclant toujours le même. Stagnation qualitative. Cette tendance a été suivie et renforcée par l’école : les manuels scolaires ont appliqué les logiques de zapping, bel exemple où, en s’imaginant s’adapter au temps de la commercialisation des plaisirs et loisirs, on ne fait qu’en accentuer les tendances et on scie la branche sur laquelle son se trouve. (Ce sont des cas insidieux de détournement des missions éducatives que l’on connaît bien sur le terrain des opérateurs culturels.) L’école a eu tendance à se modeler selon le temps de la société de marketing alors qu’elle doit, au principe, bien s’en distinguer. Et cette distinction est indispensable à la continuation du désir d’apprendre, de s’élever. À l’inverse, en se dédiant de plus en plus au formatage des esprits selon les attentes du marché (culture d’entreprise, culture du management) l’école a sapé les réelles motivations culturelles, elle a tiré vers le bas les aspirations à la connaissance (quand in dit de cette façon générique « l’école », c’est bien entendu l’école pensée par les pouvoirs politiques successifs depuis 20 ans) Ainsi, la préférence pour la lecture d’auteurs moyens et franchement secondaire, soi-disant plus en prise directe avec l’imaginaire des jeunes, tendance qui s’est considérablement généralisée comme allant de soi, a certainement ruiné le désir des formes intellectuelles les plus élaborées et affaibli l’éducation au beau, encouragé la loi du moindre effort en faisant perdre le désir de comprendre l’autre. La pauvreté d’intervention scolaire en tant qu’accompagnement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a aussi laissé un boulevard pour l’usage de ces technologies vendu par les industries de programme et pour la prédominance des moteurs de recherche pensés par ces industries, ce qui représente une certaine main mise des entreprises privées et du profit sur l’accès aux connaissances. La configuration serait complètement différente si le moteur de recherche prédominant était « public », élaboré et financé par des institutions préconisant le « temps long de l’intérêt » et de la curiosité culturelle. Il y aura des témoignages de terrain, ceux d’enseignants fatigués qui eux-mêmes perdent l’amour du métier face à quelque chose qui les prive d’initiative et d’impact : les enfants deviennent infects, pas méchants, mais infects involontairement, incapable d’attention suivie, n’offrant aucune prise. De plus en plus de jeunes, au cours d’histoire, se désintéressent en disant : mais, m’sieur, j’étais même pas né ! » Apprendre un peu plus que ce qui est nécessaire à consommer ce que l’on propose d’acheter et manipuler comme objets occupant les pulsions, semble parfois à la plupart du temps perdu. Ce qui est rappelé est surtout le rapport de force entre institutions de programmes (pouvoirs publics investis dans l’éducation et la culture) et entreprises de programme (industries culturelles). C’est un rapport de force sur lequel le politique évite de se prononcer, ce n’est inscrit dans aucun agenda. Lors de la journée de réflexion du Conseil de la Jeunesse (Bruxelles) pour rassembler quelques idées à soumettre au politique, c’était le premier point que je soumettais : il faut que le politique prenne conscience et position sur cette question, sans quoi toute politique culturelle publique sera de plus en plus vide de sens. Et au moment où le G20 se réunit pour donner l’impression que le politique entend réguler la finance à l’échelle mondiale, il est illusoire de croire que l’on régulera le capitalisme financier sans agir sur le capitalisme industriel, l’un et l’autre travaillant ensemble aux mêmes objectifs de la marchandisation de toute matière humaine. Pour l’action que l’on tente de lancer à la Médiathèque pour redonner sens aux pratiques culturelles domestiques (avec La Sélec, dispositif critique qui renouvelle le goût d’écouter et d’entendre), ce genre de séminaire permet surtout de prendre de l’énergie. Celle d’une cellule militante qui fournit idées, arguments, outils de réflexions, pistes de propositions. Textes, enregistrements seront disponibles sur le site d’Ars Industrialis

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