Annegarn ensoleillé noir

Dick Annegarn, « Soleil du soir », NA5077

annegarn

La lumière qui baigne le dernier album de Dick Annegarn est mélancolique, anxiogène, celle des derniers rayons, celle qui ramène chaque jour son refrain  aux accents de « The End », cette angoisse du soir, de la nuit qui vient, de la vie qui raccourcit proportionnellement aux ombres qui s’allongent. Le soir et les envies de boire, la kermesse des sentiments agités : « Je ne veux pas paraître piètre/Mais je ne veux pas de la vie d’une star au noir ». Ces luminosités à la fois chatoyantes, déclinantes et sombres bercent et épicent le blues d’Annegarn. Cette angoisse crépusculaire dans la tête et les mots se compensent dans le jeu magistral, bercé et heurté, de la guitare. (Le son est excellent, vous pouvez lire ailleurs toutes les anecdotes de cet enregistrement en 5 jours à New York, par exemple dans les Inrock). Les effets funestes de ce « Soleil du soir » sont exaltés par le rayonnement du soleil franchement noir qui écrase les multiples zones de conflit, à la surface de la terre, « Une faune aphone au Liban/Une zone atone au Golan » (Soldat). Le spleen crépusculaire est tout autant attisé par l’avenir de la planète et notamment le poids humain exponentiel, incontrôlable, de plus en plus destructeur de planète, abordé ici de façon burlesque et bancale, fable abrupte d’une nativité divine : « quelle poule pond tant ? ». Aux heures où le jour bascule, les interrogations sur tout ce qui peut protéger de la solitude et des peurs ancestrales refont surface, et le grand bluesman blanc de ruminer une surprenante méditation sur la famille, en évitant bien entendu la position conservatrice mais en laissant ouverte le besoin de se composer une famille, quelle qu’elle soit. Il faut être marcheur, connaître l’hypnose d’une journée de pas scandés dans la nature pour apprécier le large bonheur à la vue du village qui semble toujours le dernier, comme le rescapé (et pour apprécier aussi les accents mièvres de la chanson, mais il y a une tradition intéressante du « mièvre » à la Dick Annegarn). La montée de la nuit pousse à rugir comme un fauve, à libérer ses peurs primales, en allant chercher  les lumières et paradis artificiels de la grande ville, « Pas de lumière sur ma moto/Et ça peut me coûter cher, sur le boulevard des maréchaux.  (Le blues de Londres). Mais encore, l’appréhension de ce déclin du soir, invite à cultiver l’art de l’hospitalité, en y mettant des fleurs et des couleurs, une cordialité colorée, arrosée et sans façon, pour déjouer « le mal de vivre/Ce mal de chien », la mélancolie latente : « Les fleurs des nappes de nos tables/à la musique de nos voix/Tout est si doux si désirable/que c’en est une grande joie ». Passent encore quelques fantômes avec lesquels cultiver des affinités, des correspondances esquissées, ainsi le « Grand Jacques’ , et « Théo », célébration de la fragilité des conditions de la création artistique, dont la beauté flamboyante est sans cesse refroidie par le manque d’argent, liens entre spirituel et fric, chanson qui ressemble bien, en mêlant la magie de la peinture et celle du marché qui transforme l’art en argent pour vivre,  à un superbe coucher de soleil, poignant. « Théo c’est beau un tableau vivant/Théo, il faut que tu m’envoies de l’argent ». Le soir est aussi habité par les souvenirs, l’esprit hanté par tous nos anciens airs, obsessions, récurrences, rémanences, aspiration à la régression, à remonter le temps, à revenir en arrière en décadant joyeusement. Ainsi, la dernière chanson de l’album semble, en clin d’oeil, revisiter d’anciens titres, faire écho à des occurrences passées de Dick Annegarn, se référer à des succès comme des sommets d’inspiration légère, faciles où il devient difficile de grimper aujourd’hui : « Tous les matins je reviens refaire/La danse de l’insignifiance/Sublime décadence/Infime succulence/ Décadons, revenons au temps des Nérons/ Dégénérons, rendez-vous dans les bas-fonds ». L’ensemble est balancé assez « brut de décoffrage », peinturé au couteau, rocailleux et direct comme quelque chose qui doit sortir vite, sans finition, en gardant ses épines, ses accrocs, ses échardes. (PH) (Texte sur l’album précédent, « Plouc« ) (Discographie de Dick Annegran). (Le site de Dick Annegarn) (Des vidéos sur Youtube dont le clip de Michel Gondry)

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Une réponse à “Annegarn ensoleillé noir

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