Caméras de désurveillance

Jordi Colomer, Jeu de Paume, 21 octobre 2008 au 4 janvier 2009

jordi

L’espace de cette exposition est sculpté, architecturé, et c’est rare pour une exposition d’installations vidéos. Les dispositifs de projection sont des volumes, des simulations d’immeubles, des esquisses de salles de projections, des baraques foraines, avec des ruelles, un dédale évoquant un réseau urbain, avec ses angles, ses petites places et où les images jaillissent de chaque coin de rue. Une ville miniature qui évoque ces constructions de gosses (récupération de boîtes d’emballage pour fabriquer de fausses maisons où l’on se projette le film de sa vie rêvée), maquettes, théâtre de marionnettes,  Il y a partout des alignements désordonnés de sièges, genre chaises basiques récupérées dans les écoles, dépareillées. Des projecteurs sont habillés de carton, comme certains objets fabriqués par l’artiste pour certaines performances. Il est rare qu’une exposition donne, dès la première perception, cette assurance de pouvoir s’asseoir à l’aise, d’être faite pour savoir. Il faut être assis pour regarder. Le premier écran, comme une enseigne lumineuse au-dessus de l’entrée, met en scène devant de vieux cinémas historiques cubains désaffectés, une sorte de bateleur dans la rue, hanté par les images vues sur grand écran dans les salles obscures, et devenu un revenant de cinéma, exalte le désir d’être vu, de transformer la rue et la circulation en écran de projection, gestes et propos incohérents, insignifiants… Dans la première salle trône une vieille roulotte un peu cheap, un peu kitch, dans laquelle deux télévisions montrent un poème cinématographique de Murnau (« Aurore »), chant du cygne du muet, et scène d’amour romantique un peu emphatique. Face à la roulotte, deux écrans plasmas où deux sourdes-muettes commentent le film avec sous-titres français/flamands. C’est le résultat d’une installation en temps réel dans un centre commercial bruxellois et ça s’appelle « Babelkamer » (« chambre bavarde »). C’est drôle, complexe, puissant sur la traduction et la transmission des émotions. Plus loin, dans un recoin au mur rouge vif, il y a ce montage sur « Les villes » : deux écrans, deux scènes quasiment similaire. Une femme suspendue par les mains à une corniche cherche à atteindre une fenêtre pour entrer dans la maison. Au fond, en contrebas, un jeu frénétique de cubes qui grandissent, se multiplient, mangent l’espace, disparaissent et recommencent leur croissance anarchique de champignons géométriques, sur une bande sonore de circulation effrénée. La symétrie ne dure pas longtemps, une des femmes, sur un écran, parvient à se rétablir sur l’appui de fenêtre et à rentrer dans la maison, l’autre tombe dans le vide. Le danger est réel, la ville est un monstre destructeur  qui avale. Cette réalisation tisse de façon originale des références/citations de Malevitch (Architectones), Hans Richter (ses animations) et des scènes de cinéma muet (Harold Lloyd).   Avec « En la Pampa », cinq épisodes en boucle, cinq écrans installés comme pour des projections en plein air. Cinq histoires absurdes d’un couple de hasard, dans le désert, et mettant à l’épreuve une phrase célèbre de Debord : « L’errance en rase campagne est évidemment déprimante ». Le désert immense, l’incongruité d’un homme et une femme qui s’y baladent comme s’ils étaient sur un trottoir, transportant un sac de courses, un sapin de Noël, lavant une voiture… C’est une stupéfiante allégorie de la manière dont, à partir de rien, de choses contraires et hétérogènes, des bribes décousues de vécus artificiels finissent malgré tout par former l’embryon d’une histoire, une narration, un rapprochement, fragile, tout aussi disposé à retourner aussi sec à l’état de sable. Avec la projection de l’Anarchitekton, la surprise est totale, la jubilation tout autant. Il s’agit de performances filmées dans quelques grandes villes (Barcelone, Brasilia, Bucarest, Osaka) où un double de l’artiste manifeste devant des exemples typiques de l’architecture urbaine contemporaine, industrielle, déshumanisante. Le manifestant brandit de magnifiques maquettes en carton reproduisant les motifs architecturaux, les symptômes architecturaux plutôt, devant lesquels il défile. C’est une manière d’attirer le regard sur ce que l’on ne voit plus à force d’y être confronté. Surtout pour les individus qui, dans les foules des grandes villes, sont avalés par ces architectures, ne les questionnent plus, finissent par leur ressembler mentalement sans doute. Ce que brandit d’abord le manifestant-artiste, c’est justement une image mentale de ces bâtiments, qu’il extirpe de son mental, des clichés qui le façonnent et transforment en caricature de carton. Et en l’agitant dans la foule, sur les lieux mêmes où naissent les images mentales de l’environnement architecturale qui façonne notre imaginaire spatial, avec des moyens désuets, à la manière de David narguant Goliath, il obtient un résultat immense et souriant, attirer l’attention sur le décor banalisé, souvent écrasant, réveiller une conscience, montrer qu’il ne faut pas grand-chose pour maintenir un espace critique, continuer à respirer. Un peu plus loin, Colomer nous présente une sorte de Père Noël à l’envers, errant dans les rues désertes, la nuit, et remplissant sa hotte de déchets, d’objets oubliés ou abandonnés (« Père Coco »). C’est avec une disponibilité et une curiosité toujours plus grandes que l’on découvre le grand travelling de « 2 Av », au cœur d’une cité ouvrière, toutes ces maisons identiques, avec leurs jardins dans lesquels chacun personnalise son territoire. Lieu de vie déterritorialisé, dépersonnalisé que les occupants réinvestissent, remplissent de leur vie peut-être ordinaire, mais privée, n’appartenant qu’à eux. Photo après photo, on suit lentement, au rythme normal d’un badaud, les scènes banales, les occupations, les corvées, les marottes, les divertissements, l’esprit d’entreprise au ralenti pour se sentir chez soi, pour défendre son chez soi, le marquer. Une anthropologie menée avec tendresse. Un travail artistique débordant de « points de vue » dynamiques, ludiques, inventifs, critiques, poétiques, sur la matière-image qui nous engloutit. Une exposition qui donne à respirer. Il est rare d’avoir à faire à un ensemble aussi riche d’installations vidéos qui ne lasse pas, qui est digeste, que l’on regarde en entier, cela tient au format, à la scénographie intelligente et accueillante, aussi au rythme des séquences filmées. Les déroulements narratifs sont diversifiés, il s’agit de temps d’images différents, montage scandés, films coulants, temps du reportage, séquences alternées, scènes en miroir ou qui se répondent, tout pour déjouer la monotonie. Cet ensemble de Colomer m’évoque une volonté de contrarier les caméras de surveillance qui entendent figer l’espace et les comportements en les surveillant et en imposant donc une manière de voir. Les caméras de désurveillance ouvrent l’espace, interprètent, projettent des images de libération de l’action dans le corps dominant et surveillant des villes panoptiques projettent avec générosité, au lieu de capter l’image, et de cadenasser la représentation de l’espace vital dans un dispositif de surveillance.

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2 réponses à “Caméras de désurveillance

  1. tu pouvais aussi mettre un lien sur Hans Richter (La Médiathèque a pas mal de ses films)
    > http://www.lamediatheque.be/med/rech_n.php?intervenant=hans+richter&ref=TW*

    et sur "Sunrise" de Murnau…
    > http://www.lamediatheque.be/med/rech_n.php?intervenant=murnau&titre=sunrise
    [on le sait depuis plus de quatre-vingt ans mais... quel film!!! ]

  2. * * *
    pour le 1er lien [H. Richter], rajoutez l’astérisque refusée par WordPress à la fin du lien pour qu’il fonctionne…
    * * *

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