Beauté et convulsions

« L’art de Lee Miller », Jeu de Paume, du 21 octobre 2008 au 4 janvier 2009.

jeudepaume

Beauté remarquable, Lee Miller est faite pour devenir mannequin (Vogue, 1927) et pour fasciner de grands artistes (Breton, Man Ray, Cocteau, Picasso…) qui y verront l’incarnation de la Muse. Elle sera le medium leur permettant de discourir et de représenter la Beauté idéale. Mais Lee Miller n’est pas qu’une plastique idéale, elle n’a pas vocation à rester une belle enveloppe mystérieuse, une image pieuse pour artistes. Elle a un sacré tempérament et nullement envie de rester du même côté de l’image. Mannequin et modèle, elle devient photographe et donnera sa vision de ce qui la regarde, des « systèmes » qui la font incarner la beauté, des ensembles de signes agités qui permettent de saisir tous les aspects de la beauté, ses coulisses. La beauté idéalisée par les artistes dira aussi ce qui se passe à l’intérieur de la beauté, ses entrailles. Il y a ainsi un premier flash, en marge d’une époque où elle travaille déjà/encore pour la mode, où elle réalise des portraits, autoportraits, natures mortes, quelque chose de tout à fait surprenant qui révèle son activité mentale en dehors des figures imposées, qu’elle voit autre chose : seins après ablations posés dans une assiette avec des couverts. Là, du coup, les sens sont éveils, ils savent qu’ils n’ont pas à faire à quelqu’un de banal. Pas une boniche. Tout est possible. Il y a aussi une formidable « main dans les cheveux » prémonitoire du potentiel à saisir décharges électriques du corps et de la pensée, et bien sûr, un classique, cette « main qui explose ». Plastique, elle crache le convulsif du beau (et Man Ray devient jaloux de son savoir-faire). Ses représentations de l’espace et du désert sont tout aussi exaltantes, portées par des cadrages et par un rendu des matières sans fin (sable, ciel, constructions en terre) qui accentuent l’aspiration du paysage infini, sans borne, tout en racontant son histoire intime avec cet horizon. L’intensité de l’accrochage s’accentue avec les clichés de guerre, certaines scènes de Londres sous les bombes, avec ce regard singulier qui s’affine, qui tombe de plus en plus juste pour, avec un cliché, un détail, faire exploser une charge énorme de témoignage du réel. Il y a une stupéfiante photo de bombardement à Saint-Malo, la photo est prise de l’intérieur d’un appartement, fenêtre ouverte, le cadre est constitué du calme bourgeois de l’intérieur, décor traditionnel ; au loin, sur les remparts de la ville, une bombe en plein impact, les gerbes de terre sont figées et ressemblent à de superbes végétations folles, tentaculaires. La destruction figée est sombre et terriblement belle, comme une convulsion guerrière pétrifiée, neutralisée. Mais le choc littéral se produit un peu plus loin. Quelques petits formats, 1945, en Allemagne. Jamais l’horreur prise de face. Jamais les victimes de la guerre (qui doivent figurer dans ses autres travaux de reporters). Mais une nature morte banale, petite-bourgeoise, anodine, des objets sans valeur sur une commode, dans l’appartement deHitler. Surtout, le « Suicide de la fille du bourgmestre de Leipzig » et « Gardien SS noyé dans un canal, Dachau ».Le corps de la fille, suicide en uniforme, posé rigide renversé dans un monumental canapé en cuir. Le corps du gardien flottant dans le canal comme cherchant à passer inaperçu, camouflé dans la mort liquide, suicide sans doute aussi. Suicide pour échapper aux remords, acte désespéré devant la conscience de l’entreprise criminelle à laquelle ils ont participé, ou suicide d’orgueil pour éviter de devoir renier l’idéal nazi, fidélité au Führer !? Impossible de résoudre le dilemme et, par ce fait même, ces photos symbolisent ce quelque chose du régime nazi qui s’est dérobé à la justice et à l’éclaircissement, s’est enfoui sous terre, s’est rendu insaisissable, y compris dans la mort, pour rester un principe vivant, près à revenir. Ces cadavres anonymes parlent de ça. De l’erreur totale, de l’horreur absolue. Le gardien est comme déjà en train de se décomposer, de disparaître dans l’eau sombre, de se dissoudre, il prend cette texture particulière des images qui hantent les pensées, des êtres qui hantent les lieux lugubres. La fille du bourgmestre a une dignité de marbre comme si en mourant elle avait voulu que ses traits et sa prestance, sculptés par l’idéologie nazie, se transforment en marbre éternel. La photo donne une sorte de texture commune au canal et au canapé. La charge ne s’en tient pas aux seuls clichés. Il y a le fait que, pour réaliser ces photos, ce genre de témoignage, Lee Miller ne s’est pas contentée de rester devant le plus spectaculaire de la libération. Elle a exploré l’état de l’Allemagne. Elle a fouiné, est rentrée dans les maisons, elle s’est imprégnée de l’atmosphère. Et l’atmosphère du régime qui s’effondre est très prégnante dans cette nature morte. En plongeant dans les meubles, si je puis dire, elle saisit à quel point l’horreur spectaculaire de l’ouverture des camps est corrélée à une mentalité qui sourd des maisons, des canapés, des cadavres des fidèles du régime qui jonchent villes et paysages, des objets ordinaires sur les commodes (elle a séjourné dans l’appartement de Hitler). Il faut cette imprégnation cafardeuse pour représenter en photo, de façon si bouleversante, le destin tragique de quelques individus, rouages infimes, pathétiques, d’une machine de destruction. Les convulsions de l’histoire figées dans la mort de deux individus acquièrent une sombre beauté, signe d’une paix maléfique. Le plus extraordinaire, en somme, est que ces photos, de 1945, pour peu qu’on ne les découvre qu’aujourd’hui (c’est mon cas) provoquent cette impression fulgurante d’un regard neuf, de flasher la mémoire et d’apporter des informations nouvelles au stock déjà important de connaissances visuelles cette période. Convergence du regard d’une femme, regard d’une reporter professionnelle et celui d’une artiste. Il faut voir les originaux pour percevoir le charnel, le morbide, la lucidité, cette palpitation de questions vertigineuses, derrière l’objectif, dans les entrailles de la Muse. (PH) Un DVD sur Lee Miller.

lee

 

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Une réponse à “Beauté et convulsions

  1. je garde un (très) bon souvenir de la vision du dvd documentaire que tu renseignes à la fin.

    cette femme est fascinante (et nous ne serons pas les premiers à qui elle aura fait tourner la tête). ce rapport trouble et changeant entre la beauté (presque les beautés, même: parfois assez ‘naturelle’, parfois beaucoup plus ‘construite’, ‘étudiée’ et ‘fabriquée’) et les horreurs (la guerre, les camps… ). modèle de photos de mode, égérie/muse du surréalisme et photographe de guerre: peu peuvent se targuer d’un tel parcours.

    si j’ai l’occasion d’aller à paris d’ici mi-janvier, je ne manquerai pas de visiter l’expo…

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