Complot sublime des Lettres (lire Pynchon jusqu’au bout)

Thomas Pynchon, « Contre-jour », Roman Seuil, 1206 pages, 2008.

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C’est une des briques de la rentrée littéraire brandie unanimement comme événement majeur par la critique. Je pense qu’aucun critique littéraire n’avait pu en parler en se basant sur une lecture complète ! (Je sais, on peut très bien « parler des livres que l’on n’a pas lus », une thèse qui tient compte des théories de Gérard Genette, pour qui un livre ne commence pas au premier mot de la première ligne ; avant de l’ouvrir on en sait déjà quelque chose, par une chronique, par le titre, la couverture qui parle déjà du contenu et prédispose l’esprit à sa lecture, cette prédisposition stimulée aussi par des liens entre ce qu’évoque ces éléments mis en avant du nouveau livre et d’autres choses déjà lues. On circule d’un texte à l’autre, on crée ainsi des passerelles, des continuités de sens, des réseaux textuels. Pour peu que l’on soit lecteur un peu expérimenté, tout texte appartient à un ensemble et un nouveau livre est forcément déjà connu par certains de ses aspects, il correspond toujours à une attente, aussi diffuse soit-elle.) Pourtant, je dirais que dans le cas de genre de littérature, s’exposer à la durée qu’elle propose est presque « obligatoire », c’est vraiment à une expérience temporelle qu’elle invite. Ce n’est pas (j’y reviendrai, j’espère) par une construction particulière du récit impliquant une analyse singulière du monde et un style original que ce livre peut se distinguer. Mais par une immersion prolongée dans une pratique d’écriture idiosyncrasique qui permet à l’auteur de recracher sa « matière monde », le poids insupportable que le destin du monde fait peser sur sa machine nerveuse. Une écriture thérapie. Lors de sa parution, j’ai épluché une bonne partie des chroniques littéraires, toutes incluant les éléments clefs du dossier de presse : auteur fantôme, personne ne sait qui il est, etc… Art Press présentait une synthèse laborieuse du récit (mission inutile). Libération optait pour une voie originale : « voilà, disait l’article en substance, un livre déjà culte dont les fanatiques, quand ils en parlent entre eux, révèlent surtout à quelle page ils ont en arrêté la lecture ! Et de prendre l’exemple d’un arrêt de lecture à la page (disons) 173, et allons voir ce qu’il se passe à cette page et autour d’elle. »  J’ai lu 4 des livres précédents de Thomas Pynchon, je sais qu’ils m’ont fait forte impression mais serais incapable d’évoquer leur contenu ! Je suis attiré par la continuation de son travail en découvrant, par exemple, les affinités revendiqués entre son écriture, son imaginaire et certains musiciens rock (Sonic Youth, entre autres). Le lire reviendrait ainsi à instruire les modes narratifs de certaines musiques rock actuelle. Je n’ai pas lu le livre collectif sur Thomas Pynchon mais ce que j’ai pu lire de plus intéressant sur lui se trouve dans « La totalité comme complot » le premier chapitre d’un livre de Fredric Jameson traduit aux Prairies Ordinaires. Notamment ceci à propos de Vente à la criée du lot 49 (dont soudain, je me souviens très bien !) : « L’inventivité représentationnelle de ce roman réside dans le fait que le complot se trouve assimilé au média lui-même, ici au service postal, où la contradiction entre propriété privée et production sociale se trouve re-dramatisée par le biais de la réapparition énigmatique de systèmes « privés » de livraison de courrier. Mais le récit de Pynchon tire moins sa force de la technologie futuriste des médias contemporains que du fait qu’il les dote d’un passé archaïque. » Et plus loin : « En effet, ce récit, qui cherche à contaminer ses lecteurs, mais aussi à doter le présent d’une culture de la paranoïa impalpable mais généralisée, suscite une inquiétude de mauvais augure… » Un trait qui me semble constitutif du style et de l’entreprise de Thomas Pynchon et exploité ad nauseum (1206 longues pages) dans Contre-jour ! Une telle somme, on la traîne durant pas mal de semaines, surtout quand lire n’est pas la seule occupation, et forcément on ne peut en parcourir toutes les pages dans une disposition égale : certains jours, la lecture est calme, consciencieuse, d’autres difficile, lecture endormie, l’attention chancelle, les yeux se ferment, d’autres encore elle est particulièrement perspicace, palpitante, extralucide, avant de traverser des chapitres d’ennuis mal identifiés… Donc, je n’ai, bien entendu, pas toujours pu garder le fil scrupuleusement, surtout qu’il était déjà, au départ, fort embrouillé et j’ai bien conscience de me prononcer en fonction d’éléments lacunaires. J’ai dénombré au moins 130 noms de personnages. Chaque nom est soigneusement inventé comme pour désigner une essence. Le nom/personnage est la plupart du temps éphémère, il déclenche juste ses ondes, son énergie limitée pour propulser l’action un peu plus loin, dans un sens ou un autre. Il y a une poignée de héros qui traversent tout le roman dont, précisément, quelques membres de la famille Traverse qui transmettent les gênes de l’anarchie, le goût de la dynamite – les armes, l’art de l’explosion –au propre comme au figuré- est une obsession de Pynchon, c’était déjà un thème fort de son livre précédent – et traînent, durant les 1173 premières pages, la haine et le désir de vengeance. Venger le Père, l’as masqué du plastiquage « robin des bois », le roi du feu d’artifice lâchement assassiné, est ainsi un des multiples thèmes de ce Contre Jour, la clef de voûte de la parano, ressort de cette imagination littéraire hors du commun et, en quelque sorte, l’énergie qui engendre ce monde hallucinant. Extrait : « « Un toubib vous l’expliquerait sans doute, mais il existe une étrange relation entre les explosifs à la nitro et le cœur humain ». désormais, chaque fois qu’une charge explosait, même hors de portée des oreilles, ça déclenchait quelque chose dans la conscience de Lew… ce fut même bientôt le cas avant que ladite explosion se produisît. Partout. Il contracta rapidement une dépendance à la cyclomite, qu’on pourrait qualifier de zélée. » Il est difficile de caractériser le genre. Thomas Pynchon ne s’enferme dans aucun code précis. Ça commence comme un roman d’aventure pour adolescents du siècle passé (disons « à la Jules Verne »), mais ensuite les genres et les tons se mélangent, feuilleton, science-fiction, fantastique, burlesque, policier… Sans que ça corresponde à la volonté délibérée de construire une forme hybride. Le cerveau de l’auteur semble fonctionner ainsi, traversant des registres différents, puisant dans les forces que chacune de ces conventions met à disposition de son désir de fuir en avant dans son invention romanesque et, aussi, d’une certaine façon, effaçant les traces de son style, de son origine, de son identité littéraire elle-même. Le récit réaliste de la vie dans les villes minières aux USA au début du siècle cohabite avec les histoires d’aéronefs capables d’emprunter les couloirs du temps (le club des Casse-Cous) ou d’autres engins permettant de voyager sous le sable à la recherche de villes mythologiques. « Contre jour » est un fleuve large qui charrie l’ambition d’être « le » roman panoptique qui révèlera le grand complot qui inspire l’univers, agit le monde et régit toute vie humaine. À la surface de ce fleuve délirant, de multiples petits tourbillons, parfois infimes, qui s’imbriquent les uns les autres. Tourbillons téléguidés par une quantité incroyable d’organisations occultes, scientifiques, militaires, politiques, et une masse non moins importante d’électrons libres. Organisations et électrons libres étant indispensables les uns aux autres. « Pera était une ville frontière achevée, un petit état, un microcosme des deux continents, où tous complotaient… » Il y a une légion de ce genre de petites phrases explicites ! Autre part : « Des visiteurs aux dispositions mathématiques avaient prétendu y discerner des motifs récurrents. D’autres, doutant de leur solidité, avaient souvent peut de marcher sur ce réseau argenté… comme si Quelque Chose l’avait construit… Quelque Chose qui attendait… et qui saurait exactement quand l’ensemble devait se dérober sous le visiteur imprudent… » En maints endroits aussi, l’évocation de ce « quelque chose » indispensable à l’architecture dérobante du complot. Ça pullule, sous toutes les variantes ! Les confréries, les sociétés secrètes sont nombreuses, la plus importante étant la S.O.T., les Sectateurs de l’Obscure Tétractys. Les enjeux, dans la narration, sont colossaux et tissés à partir de « fondamentaux » inépuisables (ça participe du recyclage bien compris) : la bonne vieille ville engloutie où l’on découvrira la Vérité enfin, où l’on s’emparera de la Puissance Suprême, où l’on deviendra Eternel… Qui sait !? À moins qu’elle ne soit qu’un site spirituel que l’on accède par l’intérieur ? « Il existe donc une région souterraine encore inconnue, permettant d’accéder à l’Invisible géographie, et –a question mérite d’être posée- pourquoi pas à d’autres sciences ? » Ressources énergétiques et stratégiques.Tout le monde est sur la piste d’une énergie nouvelle qui révolutionnera le monde et donnera l’ascendant sur « l’autre » et sur la piste de « l’arme absolue » Ce faisant, Thomas Pynchon ne se tourne pas vers le futur mais amalgame, superpose toutes les tranches tragiques de l’histoire moderne. L’industrialisation, l’atome, les guerres mondiales, le colonialisme (Congo belge en tête), les Balkans, les totalitarismes, la Shoa, Hiroshima, Tchernobyl, la guerre en Irak, les menaces sur l’avenir de la planète… « Comme si ce qui se dressait là-bas dans la nuit, derrière les lignes, n’était pas exactement une arme nouvelle et terrible, mais plutôt l’équivalent spirituel d’une telle arme. Un désir de mort et de destruction dans le co-conscient collectif des masses. » Dans l’élaboration de son programme sociologique, Pierre Bourdieu avait comme objectif (entre autres) de combattre les tendances à « expliquer » le monde selon l’esprit du complot. Parce que ça n’explique jamais rien, ça ne dévoile rien, ça ne produit que de l’obscur. De toute façon, autant être prévenu, suite aux sombres menaces qui pèsent sur le monde, « toute la matrice géopolitique allait obéir à une nouvelle série de coefficients, dangereusement invérifiables ». On rentre dans le domaine de l’invérifiable…  Un roman n’a pas forcément l’objectif d’expliquer des processus sociaux, mais il peut contribuer à mieux comprendre certains mécanismes, participer à l’analyse de phases historiques. Ce n’est pas le cas. Le complot et la paranoïa sont l’essence de l’écriture de Pynchon. Psychanalytiquement, ça pourrait se confirmer par le caractère anal de pas mal de sensations décrites comme un sixième sens. Et je ne parle pas de relations homosexuelles, mais de sentir, deviner, cultiver les intuitions par l’appareil sensitif du rectum ! Dans une situation de danger par exemple ou de relations codées : « Cyprian devina une partie de ce qu’il ne disait pas. Après quelques tergiversations psychorectales… ». Au centre magique du roman, il y a un étrange matériau qui, en jouant avec la Lumière, permet de dédoubler le Monde, le réel, les personnalités. Tout est dans la lumière : aussi bien l’arme fatale absolue (Mal) que la solution énergétique pour la planète (Bien), et les savants sont sur les dents. Extraits sur la lumière : page 352, « (…) comment se peut-il que la lumière, cette chose si légère, puisse transmuter des métaux solides ? Ça semble dingue, non ? Ici-bas en tout cas, à notre humble niveau, à ras de terre, voire dessous, où tout est pesant et opaque. Mais considérez les régions supérieures, l’éther luminifère, qui s’insinue partout, comme un médium autorisant ce genre de changement, dans lequel l’alchimie et la science électromagnétique moderne, convergent, considérez la double réfraction, un rayon pour l’or, un pour l’argent, si on veut. » Page 774 : « L’âme elle-même est un souvenir d’un temps où nous nous déplacions à la vitesse et à la densité de la lumière ». Page 1206 : « (…) la lumière est incorporée comme source de puissance motrice –pas tout à fait un carburant- et comme un médium transporteur –pas tout à fait un véhicule- entretenant plutôt avec le vaisseau une relation très proche de celle qu’a l’océan avec le surfeur sur sa planche – un principe emprunté aux tenues éthériques qui transportent les filles de mission en mission (…) ». Structure du roman. Il remonte à bloc le ressort du grand thème d’une nouvelle apocalypse du Bien et du Mal et laissant lentement le mécanisme se libérer, il remplit 1206 pages serrées de circonvolutions délirantes, c’est le format pour se soulager, se vider (momentanément), sans pour autant « dire quelque chose ». Une sorte d’écriture thérapeutique. Il a un plan dans sa tête qui coïncide avec ce qui le pousse à écrire. Il reproduit une sorte de carte qu’il explore, tatouée au fond de son cerveau. Il n’y a pas vraiment de structure esthétique au roman qui signifierait une prise de position « dans l’histoire du roman ». Il travaille sa matière romanesque (son ADN littéraire) à la manière d’un potier la terre sur son tour, les formes, les traits, les styles étant commandés par les pulsions qui partent de ses synapses et impriment des mouvements dans la matière brute. La dynamique globale, en outre, fonctionne un peu sur le principe des improvisations épiques en free-jazz. Il a un cerveau excessivement bien rempli de connaissances très diverses (sciences exactes vulgarisées, cultures, sociologie, géographie, histoire, architecture) et les associations, les correspondances qu’il crée entre tous ces domaines sont souvent surprenantes, là, en brassant de l’archi-connu, il dégage bien souvent de svisions vierges, fortes, il renouvelle de façon conséquente une imagerie universelle. Pas de réelle structure mais quelques thèmes obsessionnels, un projet qui lui permet de construire-vomir sa matière littéraire, construire et reconstruire un labyrinthe de métaphores comme reflet de l’histoire de l’humanité, de tous ses traquenards, tous ses vices, toutes ses fulgurances, toutes ses beautés. Ressasser, comme n’importe quel adepte de la Théorie du Complot, une part de génie en plus. Ainsi, parmi la masse importante d’informations qu’il brasse pour donner cette impression de maîtriser toutes les données du passé-présent-avenir (à la manière des siècles passés où l’on pouvait se poser en savant absolu de ce que connaissait l’homme, et ça contribue bien, à l’aspect vieux jeu de l’entreprise littéraire de Pynchon), il y a celles qui a trait aux lieux choisis pour ses actions, son don littéraire de représentation fonctionnant comme Google Earth, a quelque chose de visionnaire! C’est surtout confondant, j’imagine, s’il s’agit de régions que l’on connaît, en ce qui me concerne, toute la partie qui se déroule entre Nieuport et Ypres, Ostende et Bruges (au moment où cette zone devient celle du massacre de la grande guerre, théâtre décisif du devenir européen). Pas tellement la description de parties de villes ou de paysages (ça s’obtient par photos) mais l’impression qu’il donne d’y avoir vécu, au point d’en traduire l’atmosphère, l’âme et qui conduit à penser: « tiens, je l’ai peut-être croisé là, sur la digue d’Ostende, sans le savoir! » (D’autant plus que Thomas Pynchon est un personnage mystérieux, caché). Du paysage réaliste, on passe aussi à l’absurde, ou au fantastique, au burlesque. C’est dans ce périmètre flamand qu’il situe le « musée de la Mayonnaise ». « On était au plus fort du culte de la mayonnaise qui avait déferlé sur la Belgique, et on trouvait à tous les coins de rue de gigantesques spécimens d’émulsion ovo-oléagineuse. » La musique. Thomas Pynchon semble parfaitement connaître la musique. L’évocation du travail de collectage des musiques, sur le terrain, dans les campagnes hongroises, situe les découvertes musicales au même niveau que les grandes innovations des sciences pures susceptibles d’ouvrir de nouvelles dimensions à la vie, transformer la Matière, apporter les Solutions. Le chant diphonique est l’objet de révélations bouleversantes. Des chorales surprenantes, des ensembles d’harmonicas délirants, des duos d’ukulélés… Sans oublier, en exergue, une citation vraiment pas placée là par hasard (la science du complot exclut le hasard), une phrase de Thelonious Monk « Il fait toujours nuit, sinon on n’aurait pas besoin de lumière. » Son écriture -les phrases assemblent leurs propositions, à certains moments, un peu avec une vélocité de guingois, à la manière de Mo,k, avec des arêtes lumineuses- regorge d’images musicales, des manières surprenantes de mettre des matériaux différents en liaison porteuse de sens poétique, des trouvailles pour exprimer ce qui se passe, au cœur de la matière, quand l’émotion inédite entraîne le mouvement, crée quelque chose qui n’existait pas quelques secondes avant. Tropisme du  baiser : « Ils étaient déjà trop près l’un de l’autre pour ne pas se tourner et se fondre dans un baiser aussi fluide que la solution à une énigme. » Spatialisation, du cristal au limon, le déhanchement communicatif d’une ville : « Les lustres, dont les dispositions cristallines étaient réservées à des espaces d’une exquise délicatesse, frissonnaient et carillonnaient comme si chacun était à même de sentir le moindre déhanchement du bâtiment dans le limon vénitien primitif en dessous. » Les dialogues, parfois (voire souvent) presque abstraits, existant par eux-mêmes, véhiculent aussi des formules surprenantes :  « Reef remarqua un jour sur Fulvio ce qui ressemblait à une carte ferroviaire exécutée à force de cicatrices. « Ça vient d’où, t’es passé entre deux lynx qui baisaient ? » ». Ce roman qui sonde les profondeurs des pires catastrophes qui guettent l’homme, se termine très conventionnellement, gentiment, tout le monde se retrouve, tout s’arrange, parents enfants, beaucoup d’enfants en perspective. Ça se termine avec le Désagrément, l’aéronef du club des Casse-Cous qui repart en voyage. Mais tout a changé, on a basculé dans un monde meilleur : « Ses ascensions se font désormais sans effort. Ce n’est plus une question de gravité – c’est une acceptation du ciel. » Bref si-vous-faites-partie-de ceux-celles-qui-ont-lu-le-dernier-Pynchon-en-entier-dites-moi-ce-que-vous-en-pensez!!!!! Playlist intuitive: Monk-Coltrane, « Epistrophy », EM7100/ Ornette Coleman, « Science Fiction », UC5726/ Steve Lacy Solo, « Only Monk », UL0416/ « New York Eye and Ear Control », X 600R/ Borbetomagus, UB6353/ W.Hooker & T. Moore, « Shamballa », UH7643/ Ikue Mori, Robert Quine, Marc Ribot, « Painted Desert », UM8255/

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