Les conventions de l’intime (danse esquissée)

« IN-I », Juliette Binoche & Akram Khan, Danse, La Monnaie, 11 novembre

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 Juliette Binoche bénéficie, non sans fondement, d’un capital sympathie conséquent.  Ce n’est néanmoins pas uniquement sur base de cet acquis qu’il convient d’évaluer la réussite de son spectacle à la Monnaie. Je n’avais pas trop envie de m’exprimer là-dessus, juste un peu plus d’une heure pas désagréable, un peu vide mais pas ennuyeux. Mais la place que lui consacre la presse (une page et demie dans le Soir, la mention « exceptionnel » au JT de la RTBF…) incite à examiner plus en détail l’impression laissée par  cette tentative de danse. L’effort pour clarifier le léger sentiment de désappointement va creuser l’écart entre la perception et celle des médias. Le gros titre dans Le Soir mise sur la dimension de défi : « Le défi dansé de Juliette Binoche ». Il y a certes du défi, prester réellement en danseuse implique un investissement important, un travail monumental, beaucoup de sueur et de volonté, chapeau. Mais le mérite de cet engagement ne signifie pas que le résultat est une réussite et mérite d’être acclamé. On pourrait presque dire que le titre évacue la question d’examen la question de la réussite ou de l’échec : ce qui compte est qu’il y ait « défi dansé » de la part de Juliette Binoche (capital sympathie). Dans tout son article d’une page et demie, Jean-Marie Wynants, finalement, ne produit aucune critique sur le spectacle, et même il n’en parle pas du tout, il ne se prononce jamais. Le long article est un entretien où l’actrice raconte son aventure, sa recherche, son envie de danser, et comment ça s’est goupillé avec Akram Khan, comment ils ont travaillé ensemble. Inévitablement, ça représente une expérience humaine d’un certain poids, créer ce genre de chose en sortant de sa discipline, en apprenant une discipline aussi exigeante que la danse. On ne peut ressentir que de la sympathie et de l’estime pour l’histoire que Juliette Binoche raconte, l’histoire de son spectacle. Cette idée un peu folle, ce défi. Mais jusque-là on est dans le storytelling et aussi l’affectif. (Le programme vendu à La Monnaie consiste lui aussi en un dialogue entre l’actrice et le danseur. Aucun autre appareil critique n’est mis à disposition du spectateur.) Voilà donc un long article qui séduit par l’histoire que produit l’artiste, ses bonnes intentions, ses difficultés, ses bons sentiments, ses questions, ses « défis » et qui jamais ne s’aventure dans un engagement analytique de ce que ce travail raconté a accouché. On est dans l’affectif. Qu’est-il dit du spectacle, directement ? Très peu de chose. Par exemple « la comédienne et le chorégraphe s’aventurent dans les territoires de l’intime. » Est-ce présenté comme nouveauté, comme s’ils étaient les premiers à s’y aventurer ? Que je sache une grande partie de la danse moderne s’est aventurée dans l’exploration de l’intime, des liens intimes avec le corps, des chemins directs et intimes entre les idées et le corps, des pressions du social sur l’intime, du dressage de l’intime à défaire en libérant les corps et en inventant de nouvelles gestuelles… Pina Bausch n’a-t-elle pas exploré de longue date les territoires de l’intime ? Donc, que « la comédienne et le chorégraphe s’aventurent dans les territoires de l’intime », rien que de très normal, mais qu’en rapportent-ils, qu’ont-ils à nous en présenter ? J’aurais tendance à dire : rien de neuf, pas de surprise (la petite surprise est un « truc » de scénographie, un effet spécial, Juliette Binoche qui reste scotchée au mur) ! L’ensemble est hybride, entre cinéma, théâtre et danse. Mais une hybridité trop soft pour réussir à faire exploser des conventions. Donc, ça reste conventionnel. La scène démarre au cinéma ? On mime le cinéma, avec l’écran, ses jeux d’ombre. Le lendemain de la première nuit d’amour, il y a l’inévitable confrontation avec les contingences hygiéniques, on mime des séances pipi de façon un peu facile et longue (gentille), de l’explicite littéral. La danse moderne nous a habitué à plus de créativité mordante pour nous mettre le nez dans ces « contingences ». Les textes n’ont rien d’extraordinaires, un peu bateau, ni mauvais ni « beaux », ce ne sont pas des mots qui parviennent à saisir un point de vue singulier sur l’intime. Des données biographiques bien exprimées. Juliette Binoche atteint un niveau de danse remarquable, c’est impressionnant, belle performance. Néanmoins, elle n’est pas au niveau de la danse professionnelle exigé pour un vrai spectacle de danse. Elle n’en fait pas mystère, c’est dit dans le programme. Ça se sent quand même, les limites sont perceptibles. Ça ne dérangerait pas en soi si ces limites devenaient un élément exploité du spectacle impliquant un travail plus créatif sur le non-dansé. Ce n’est malheureusement pas le cas. Il y a néanmoins de très bons moments, de belles passes à deux et quelques fois Akram Kha est éblouissant, donne le tournis. La musique n’a rien d’extraordinaire, elle est platement efficace (genre BOF qui fait vendre), avec une tendance désagréable (pour moi) à la « fusion ». La scénographie d’Anish Kapoor est dépouillée, belle, une muraille qui varie de nature selon le jeu des lumières. Et on ne peut évacuer ce sentiment : outre le travail important consenti par les artistes, ce qui fait marcher le schmilblick (un peu plus d’une heure), c’est aussi l’extraordinaire machinerie de l’opéra, le lieu, les infrastructures, les moyens investis dans la « magie » (décors, lumières…), le budget dépensé, tout ça distrait, fascine… Dans l’ensemble, et pour être un peu expéditif, on pourrait dire que ce spectacle est à la vraie création de danse moderne ce que le porno chic est à un film de cul un peu crade. Ou l’inverse? Et finalement, le public ne se trompe pas tellement, en sortant, dans la cohue des vestiaires, beaucoup de dames honorables s’extasiaient sur Juliette Binoche, « elle est si jolie, elle irradie, elle est si mince » et entendu plusieurs habitués se déclarer « mitigés, c’est pas désagréable, il y a de bons moments, mais c’est loin d’être un grand spectacle. » Le coût de l’opéra et Gérard Mortier. Il est difficile en se retrouvant dans ce lieu prestigieux où j’allais souvent, avec bonheur et exaltation, sous « l’ère Mortier » prolifique (en créations de qualité et en dépassements budgétaires), de ne pas songer à l’information récente lue dans la presse : Gérard Mortier renonce à New York, les budgets alloués étant insuffisants, ceux-ci ayant été diminués suite à la crise financière (qui a frappé bien des sponsors de l’art et des institutions culturelles aux USA). Les responsables qui négociaient avec Gérard Mortier savaient ce que coûtent des ambitions dans le domaine de l’opéra, ils ne pouvaient pas s’attendre à autre chose. Mais d’un autre côté, la décision de M. Mortier n’est-elle pas décevante ? N’était-ce pas le moment d’aller dans une autre direction ? De relever le défi de fonctionner avec des budgets minimums pour traiter l’opéra différemment ? D’être créatif et inventif avec des moyens pauvres ? Rompre avec une tradition qui, à côté, dans les meilleurs des cas, d’une réelle créativité sur le répertoire, implique aussi de simplement entretenir le prestige du lieu de l’opéra ? (PH) PS: c’est dans l’édition du 13/11 que Jean-Marie Wynant publie un petit compte-rendu du spectacle...

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