Galerie de fantômes

Bruno Perramant, « Nouveaux spectres », galerie In Situ

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Voilà une exposition que j’ai traversé, sur le moment, presque sans m’en rendre compte. À peine le temps d’enregistrer le soupçon de « quelque chose qui se passe », une action furtive, un mouvement intrigant, mais pas assez explicite pour déclencher une réponse, rester, scruter, questionner, enquêter. Face à la toile, dans l’instant du regard confronté, comme souvent, je suis pris en défaut, « ça m’échappe », je suis dans le défaut, ce qui fait défaut, une absence de repères. Comment corriger cette faiblesse d’acuité du moment face aux arts plastiques (manque de formation, de culture, de structure inculquée) ? Je me repose souvent sur  les vertus de l’après-coup, en même temps, je trouve intéressant et fascinant de contempler les oeuvres à partir de cette position prise en défaut… sorte d’éponge avide ! Le « défaut de » est sans doute aussi une condition pour sentir, percevoir, recevoir… Toujours est-il que depuis cette visite à la galerie In Situ, un peu plus chaque semaine, cette exposition vient me hanter. Par le biais d’un souvenir tangible, une carte postale, emportée à défaut d’une meilleure pièce à conviction, et posée sur le bureau, comme une question. L’exposition s’intitulait « Nouveaux spectres » et présentait un strict ensemble de toiles, des grands formats, certains en triptyques. Sur les toiles étaient représentés, selon la convention visuelle la plus universelle, des fantômes classiques, des êtres indistincts faits de draps et de vide, avec des trous pour les orbites sombres et creuses des yeux disparus. C’était étrange, pas courant et sans information spécifique, ça versait un peu dans l’illustration anecdotique, folklorique (le travail, en général excellent de ces galeries, est faible quant à l’accompagnement : à part une notice minimale, pas grand-chose à se mettre sous la dent quand on n’est pas initié ; précisément, ce sont des lieux d’initiés, de connaisseurs.) L’artiste affirmait un retour à la peinture figurative, au métier de peintre dans ses dimensions concrètes et historiques tout en choisissant de représenter des « choses » censées être immatérielles, irreprésentables, qu’il serait plus « naturel » de traiter avec d’autres médiums. Bizarre et désorientant. Ce hiatus était forcément voulu. Je ne suis sans doute pas resté assez longtemps face aux toiles pour être en résonance (tous ces processus culturels demandent du temps). L’attitude des fantômes dans leurs trônes, le déplacement d’objets comme le grimoire, les lieux d’apparition des fantômes évoquant des palais, des coins de cathédrales, des couloirs de cultes occultes, les pompes voilées du pouvoir, tout ça me faisaient bien penser à d’autres œuvres, faisaient références à… !? Je suis allé un peu chercher des informations sur Internet (on ne trouve pas énormément, et souvent ça donne l’impression du recyclage du même communiqué de presse, avec des formules similaires sur le « questionnement de notre société de l’image », quelque chose du genre). Mais ici ou là étaient évoqués Vélazquez (conséquence de sa résidence à la Villa Médicis), Bacon… (Une constellation d’indices qui auraient du faire tilt!) Et effectivement, dans le plan des tableaux, certaines couleurs, certains traitements des ombres criantes, ça fourmille de liens. Dans la manière de restituer les tissus, les reflets aveuglants, les surfaces de chambres comme des miroirs sans tain, le surgissement d’objets fantasques présentés comme ordinaires, une préciosité macabre esquissée comme les vestiges d’un abîme, les étoffes animées de présences fantomatiques siégeant dans les insignes du pouvoir religieux, aux lieux d’émanations obscures des forces du sacré et de l’esprit, sur des carrelages sombres, usés, luisants. Dans la manière de jouer avec des codes connus, utilisés précédemment, à d’autres moments de l’histoire de la peinture, j’ai tout de suite pensé aux techniques de « sampling » utilisées en musique pour retraiter des matériaux déjà existants. Je trouve aux peintures de fantômes réalisées par Perramant, une texture de sampling pictural. Ce n’est pas « inspiré d e », ce ne sont pas des « évocations » de symboles recyclés, détournés, mais il y a une épaisseur comme si la matière ancienne était là, retravaillée, transformée, couches sur couches. Ça traite d’une permanence des fantômes dans ce qui détermine notre vie et ses pompes représentatives, et la peinture est elle-même hantée (jusqu’à, sous certains angles, se présenter comme un pur exercice de style quant a travail du plissé), elle n’est faite que de fantômes, (re)peindre aujourd’hui c’est affronter ces/ses fantômes, comme un retour à l’histoire, à l’héritage, en commençant par saisir ce qui les constitue. Ces êtres comateux qui (nous) jugent, qui attendent l’éternité, qui terrifient dans leur impersonnalité livide, inconsistante. Dans un monde de l’image envahi par une surabondance de fantômes technologiques, d’effets spéciaux qui banalisent le spectral et ridiculisent les anciennes manières de se représenter le surnaturel, en revenir à représenter de la sorte l’immatériel, avec des pinceaux, de la couleur et une toile, c’est comme rappeler la consistance des spectres au niveau de ce qui nous détermine (et qui peuvent aussi surgir sur le passage d’un chien, messager malgré lui d’au-delà).

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Une réponse à “Galerie de fantômes

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