Marcoeur toujours à l’heure.

Albert Marcoeur, « Travaux pratiques », NM1114

L’album commence par une bourrée, hommage clin d’œil, à la singularité terrienne : il y en a en Ré, en FA, en MI, en Sol, en Si, mais celle-ci est en LA, bien distincte et ne peut se confondre avec les autres. Il y a des mots et des noms pour identifier les différences, celles-ci sont multiples, infinies, basées sur des nuances, le savoir bien vivre implique de les entendre, de s’ouvrir au savoir-faire social qui permet de les distinguer. Elle est simple et majestueuse, mélancolique, chargée de souvenirs pudiques dans ses cordes amples. Et c’est plaisir de retrouver la voix d’Albert Marcoeur, tellement humaine et lunaire, un peu exorbitée, comme mise un peu hors d’haleine par les mots et les idées (ou cherchant à se mettre hors d’elle pour mieux les saisir ?). Delerme présentait son dernier album hier au JT de France2 (enfin, le JT de France2 diffusait la pub du dernier album de Delerme), j’ai malheureusement raté l’édition où c’était au tour d’Albert Marcoeur de venir parler de son œuvre, de son univers combien plus profond (mais justement…).  L’affaire qui reste la plus captivante sur terre pour se connaître et découvrir la réalité humaine, c’est l’autre sexe. Avec recul, expérience et l’eau à la bouche, Albert Marcoeur évoque donc cette fascination pour la femme comme quelque chose qui anime toute la vie (« c’est un métier à plein temps ») tout autant fondamental que volatile, insaisissable. Les plus belles femmes ne sont nulle part, « elles sont dans les aéroports, en transit, prêtes à s’envoler ». Une « futilité » qui excite le désir du collectionneur avant de conduire à partager le temps ensemble. Tendresse teintée de misogynie : « Les femmes, c’est comme les vieilles voitures, on peine à s’en débarrasser. Puis on les regrette, on les pleure, même celles qu’on démarrait à la manivelle. » L’essentiel étant qu’elles apportent de l’air, de l’oxygène, encore une fois de la différence, avant de nous annoncer « j’ai besoin de changer d’air », logique et fatal (pour apporter de l’air, faut aller en chercher). Ensuite, il fait le plein de statistiques ! Ça lui permet de dresser un certain portrait de ses concitoyens, de leur état de santé (physique, mental, culturel), de marquer une certaine préoccupation pour cet état des lieux et, en même temps, il en use pour se moquer de cette manière d’approcher la réalité, retranchée derrière des chiffres et aussi de la tendance à lire des statistiques, hors contexte, en s’en excluant (ça décrit forcément les autres, on ne se voit pas réduit à ce genre de descriptif caricatural). Et ça donne une superbe facétie à la Marcoeur : si ce « 1 »  Français sur 4, sur 5, sur 10, sur 6… qui a telle ou telle manie, qui est atteint de tel ou tel tic, qui marque telle ou telle préférence, qui consomme telle ou telle quantité d’antidépresseurs… Si « ce » Français, c’était toujours le même, un seul et même individu (l’autre) !!?  On pourra trouver cet album assagi, par le ton général, plus posé, mais certainement pas quant au fond. Avec une tendance à rendre les mœurs de plus en plus propres et contrôlables, politiquement corrects, (les médias qui épinglent les « monstres »), on en arrive à oublier que le désir sexuel est un mystère et se manifeste en dépit des lois, de tous les codes de bonne conduite, c’est aussi son rôle et sa fonction : c’est « Le diable » ! Cet artiste longue durée qui nous a épaté, il y a bien longtemps, avec des albums échevelés « à colorier » n’aime pas les vérités toutes noires ou toutes blanches à prendre comme tromperies. On se démène dans des questions bien plus complexes (et humbles), où « bien » et « mal » se mélangent, sont les revers d’une même médaille, ont la même importance pour essayer de se situer, tenter de s’en sortir. Albert Marcoeur milite pour un monde de nuances, sa langue le permet : « J’dis pas que faire mal, c’est bien/ je dis plutôt que si c’est bien, c’est déjà pas si mal/ J’ai déjà pas mal de mal à me faire du bien/ et dans mon bien-être, à être bien ! ».  C’est aussi avec nuance qu’il reste fidèle à son regard critique sur le monde et perpétue sa perspicacité pour tailler « dans le vif du sujet », remarquable mise en scène (la chanson comme court-métrage cinéma dirait Delerme, mais ici avec en prime le talent et la dimension « documentaire ») du voyeurisme de nos sociétés riches et confortables pour les misères du monde. Sans en faire des tonnes (comme ça pourrait être le cas avec Renaud), il place tous les éléments, toutes les pièces à conviction, et toutes les interrogations qui les accompagnent et laisse la place, c’est là son honnêteté, au manque de réponse, de solution, à l’impuissance phénoménale. C’est l’histoire du cas de conscience (remords, culpabilité) du baroudeur photographe de guerre, à travers lequel nous regardons les atrocités, à la télé, dans les magazines, en fond d’écran, de la guerre, des enfants guerriers, des enfants pris dans la guerre. Pour la diversité du talent: quel art dans la manière de saisir un instant de bonheur tout simple, instantané jambon-beurre au buffet de la gare, 16 vers, musique légère, toute l’atmosphère est rendue, sans rien de gaga (sans occulter les p’tits côtés glauques qui participent à la saveur singulière). Un album sage ? Oui, de cette sagesse intranquille, qui ne renonce pas à ses indignations, qui continue à vivre ses colères avec une belle maturité, sans renoncement. Cordes, percussions, textes, arrangements, enregistrement, un vrai travail d’orfèvres indépendants. L’objet est tout autant soigné, Marcoeur a toujours soigné tous les aspects de ses productions. Un vrai amateur au sens qui « aime » ce qu’il fait, le fait avec amour, ça se sent dans les moindres détails. Depuis les années 70, avec richesse, il cultive les jardins de la subjectivité, il aide au maintien d’une bonne écologie de l’individuation… Chapeau. (A la sortie du dernier Bashung, quelle débauche d’articles, d’interview, et de formules grandioses, du genre « un géant » -voire le « dernier des géants »?- S’il y a un réel besoin de « grands », n’oubliez pas Marcoeur! La grandeur ne se mesure à l’importance du plan média…)

Le site d’Albert Marcoeur.

Autre texte sur Albert Marcoeur.


 

 

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