Nouvelles abstractions françaises

« La peinture en question(s) », Aux Anciens Abattoirs, Mons, jusqu’au 08/02/2009. Cécile Bart. Etienne Bossut. Jean-Marc Bustamante. Christophe Cuzin. Dominique Gauthier. Bertrand Lavier. Mathieu Mercier. Miquel Mont. Pascal Pinaud. Daniel Walravens.

 

Écrire, composer de la musique, sculpter, filmer, peindre revient toujours à examiner un vaste lot de questions en suspens et consiste à trouver des solutions, à son niveau. Il y a toujours un « obstacle » à l’acte de création et il convient de le contourner, le détourner, l’absorber… Le bel espace des Anciens Abattoirs (idéalement restauré par Matador) est actuellement une sorte de vaste atelier où s’expose un lot coloré de ces questions/réponses. Une certaine approche de la peinture dépecée en objets, volumes et surfaces. Chez certains artistes (comme Michaël Borremans, Peter Doig), le questionnement sur la peinture conduit à un certain retour vers le métier « traditionnel », où l’on peint vraiment sur la toile des paysages, des natures mortes, des portraits… La peinture a été, pour des questions de modernité et de progrès, déplacée de son support ou remplacée par lui seul, déconstruite, éparpillée, réduite parfois à des symptômes ou des gestes évocateurs. C’est un peu la continuation de cette critique esthétique qui est montrée aux Abattoirs, à travers de nouvelles générations qui apportent un nouveau regard, surprenant, où la déconstruction, de fil en aiguille, devient construction, affirme des formes positives, de nouvelles visions du tableau (et non plus sa négation). Dans l’historicité de la toile fragmentée, déconstruite, de nouvelles conceptions du tableau émergent, s’appropriant d’autres surfaces peintes qui envahissent le quotidien. Et quelque chose s’inverse : la toile était désacralisée en objet utilitaire et ici, des objets utilitaires ou des usages utilitaires de la couleur sont « élevés » au statut de tableaux, d’objets d’art. La première œuvre qui capte l’attention est un désordre multicolore de gélules géantes (ou cartouches qui traversent le corps, se fondent dans l’organisme ?) éparpillées au sol, qui rappelle à quel point aujourd’hui, l’industrie est passée maître de colorer à la perfection une diversité incroyable de supports, y compris ces contenants médicaux que l’on avale pour se soigner. Cette surabondance de couleurs, de surfaces peintes n’a pas toujours été la règle… Des carrés de carrosseries de voitures, représentant une technologie très développée de mise en couleur, sont accrochés comme des tableaux monochromes, chacun exprimant l’essence d’une marque bien précise : le vert Wolkswagen, le bleu de Triumph, par ce lien à l’essence d’un design automobile, ce genre d’œuvre très industriel associe production capitaliste et émanation spirituelle mystérieuse (Pascal Pinaud). Jadis, on aurait exposé une palette d’usine avec quelques coulures de pinceaux : aujourd’hui, l’artiste fabrique avec soin la réplique d’une tablette, comme on construit le cadre de son tableau pour y tendre sa toile, et l’enduit de plusieurs couches de blanc, sans trace, immaculé. La discipline de l’abstraction n’est pas oubliée, mais elle n’est plus pratiquée en représentation abstraite sur un support, c’est celui-ci qui offre un dispositif d’abstraction en servant d’écran à des éléments de décor ou d’architecture, ainsi les toiles transparentes de Cécile Bart, fenêtres qui transforment les vraies fenêtres en vitres conceptuelles, la lumière du contre-jour mettant en évidence la trame de la toile et l’extérieur (paysage, morceau de cour) se trouvant fixé, figé. À prendre comme le simple rappel que la relation à l’art, à la peinture, transforme la manière de voir le monde, le sujet peint étant le cas échéant quasi transparent ? Il y a aussi la peinture pratiquée à même le lieu, et qui fait la jonction entre « peintre en bâtiments » et « artiste peintre ». Par exemple, « Peinture espagnole » (Daniel Walravens), deux tableaux en rouge et noir qui tissent des liens entre la tristesse espagnole (messe/corrida/bordel, selon un propos de Picasso) et l’usage ancien des lieux, l’abattage du bétail. Plusieurs histoires se rencontrent dans cette grande peinture murale et irradient une incroyable énergie. Ou encore, à l’extrémité opposée de la halle, les murs, certains détails d’architecture et les fenêtres sont pris dans un dispositif de couleurs vives qui crée un sentiment de décalage. La couleur joue et transforme la perspective, modifie la réalité… (Il est amusant de penser que ces procédés plasticiens ont leur équivalent, trait pour trait, en musiques). Le choix d’œuvres est cohérent et très bien installé dans ce lieu qui lui convient. La volonté est d’encourager les visiteurs à circuler entre les Abattoirs et le BAM qui consacre une rétrospective à Serge Poliakoff. Mais si, avec Poliakoff j’ai l’impression d’une abstraction comme aventure spirituelle, avec les œuvres exposées aux Anciens Abattoirs, j’ai l’impression d’abstractions avant tout matérialistes qui, secondairement, permet de faire jouer l’esprit; pour ma part, contrairement avec l’ancienne école moderne qui était sans ambiguïtés, dans ce cas-ci, je conserve un doute, l’ancrage critique n’est pas si évident, détournement de matériaux industriels vers le spirituel ou esprit inhérent au matérialisme, mais, « et si c’était juste pour faire joli? ». 

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