L’être, le pli des mots

François Dagognet, « Les noms et les mots », Editions Les Belles Lettres, 2008, 115 pages

 

Que se passe-t-il avec les mots, les noms, le fait de nommer, désigner, parler, écrire, penser ? Dans une langue remarquable, concise, claire et musicale même quand il s’agit d’expliciter des processus complexes, voire fumeux, François Dagognet écrit une partition qui va droit à l’essentiel et (nous) rappelle l’essentiel. Pour autant il ne s’agit pas de célébration gratuite de l’esprit du mot, le livre se tourne bien vers des applications concrètes : les deux annexes sont consacrées à la pédagogie. Comment enseigner la langue maternelle, non pas dans une idolâtrie nationaliste de celle-ci, mais pour favoriser une relation constructive et épanouissante aux mots. En lisant cet ouvrage, on peut, par exemple, éprouver un certain malaise à l’égard des débats suscités par le film « Entre les murs » et qui concernaient l’apprentissage du Français. Comme si les termes et la dynamique des éléments de ce débat étaient déterminés par une certaine réalité et un certain contexte, qui altèrent déjà la relation aux mots, et rendent impossible de se concerter avec les « savants des mots ». Comme s’il y avait une complexité-simple, fondamentale, que l’enseignement et l’enseignant ne voient plus et sont impuissants à actualiser dans leurs actes (programme, pédagogie). Le savant entretient le contact avec l’essentiel mais sans sacralisation d’aucune sorte, chercheur inlassable et non gardien du temple. « Grâce à ces mots-signes, nous parvenons à organiser le monde qui nous entoure : bref, sans les mots, nous nous perdons nous-mêmes ; avec eux, il n’est rien que nous ne maîtrisions. » Ce dysfonctionnement dans la politique de l’esprit est couru et comme constitutif de l’organisation marchande de notre société : je veux parler de cette séparation entre la réflexion pure et les pratiques, les réels penseurs ne sont plus invités par le politique pour élaborer des politiques culturelles, les acteurs de terrain considèrent que « les grandes idées » ne leur sont d’aucun secours… Et ainsi, les occurrences sont nombreuses où, quand il s’agit de décider, l’idée est déconnectée de l’acte ou plutôt, celui-ci est déjà pré-déterminé par des idées pré-fabriquées, on ne retourne pas assez à ce qu’il y a de plus vif et évolutif dans l’idée (les enseignants traitent les problèmes de l’enseignement de la langue dans e cadre de leurs problèmes théorisés d’enseignants, on ne leur donne pas le recul d’aller plus loin ?). « Les noms et les mots » tisse des lignes mélodiques, figuratives et théoriques entre la naissance des mots (et toute cette matérialité poétique qui essaie de saisir comment s’est formée la première matière du premier mot) et leurs élaborations les plus utilement sophistiquées (jamais gratuites). « Nos ruminations les plus secrètes correspondent à un parler incessant, un langage quasi muet Une micro-physiologie a montré –courbes en main- que le sujet, dans le silence et la solitude, ne cessait de s’agiter –une fièvre motrice imperceptible parce qu’empêchée. Les lèvres bougent (à peine), les mains ne restent pas en place. Il s’agit là sans doute du résidu d’un lointain passé (au tout début, la danse et des attitudes) mais aussi d’une participation corporelle qui subsiste, parce quelle donne à la parole son ancrage. » Y a-t-il meilleure manière de planter le décor pour ce théâtre magique où surgissent les mots, les noms, les paroles ? Ce théâtre d’ombres entre la matière, les choses et la manière de les mimer par des signes en évolution constante mais toujours ancrés dans l’origine, quelle que soit leur sophistication ? Un frémissement original est ainsi appréhendé et il gagnera plus loin un statut de rémanence troublant : « Il sera montré, plus tard, que lorsque nous entendons, nous accompagnons le dire par un imperceptible et indispensable frémissement du bout des lèvres ; entendre revient à parler silencieusement, et nous le signalons parce qu’il s’agit là d’un reliquat du premier « langage d’action » partiellement intériorisé. »(Avant de regrouper noms et mots dans une même approche, François Dagognet se penche sur le rôle des noms : « L’être est inscrit implicitement dans les plis des sons qui les désignent. ». Avec, bien entendu, une belle étude proustienne.) Les propositions pédagogiques qui concluent l’ouvrage sont intéressantes même si elles ne sont pas toutes « nouvelles », elles incluent certains éléments basiques. Mais elles ouvrent des pistes intéressantes entre l’approche savante et ludique et surtout elles prennent comme base de travail, la langue dans son état le plus actuel, sans aucune idée préconçue de purisme quelconque. Une dimension qu’il faudrait peut-être creuser pour rendre perceptible le mystère fascinant de la langue et donc les dépoussiérer de leurs dimensions grammaticales austères et stériles (règles chiantes qui ne servent à rien), c’est l’illustration du fonctionnement de la langue par les ressources des neurosciences. Montrer comment ça se passe dans le cerveau quand on parle, quand on cherche à comprendre et se faire comprendre, comment le cerveau cherche à réparer les lésions du langage. Tout un panorama « technologique » qui ouvrirait des parallèles attractifs avec d’autres technologies de la communication que manipulent les jeunes (et/ou qui les manipulent). C’est peut-être un détail pour vous, pour nous ça veut dire beaucoup : ce livre est un superbe objet sobre, par son format, son papier, sa typographie, ses feuilles à découper… (PH)

 

Extrait sur la dictée :

« Il s’ensuit qu’une épreuve comme la dictée en perd sa validité. Nous pensons qu’elle est maintenue parce qu’elle avantage, de façon souterraine, donc habile, ceux qui ont vécu au milieu des livres et des écritures ; dès l’enfance, ils ont été modelés par tout un ensemble culturel (des paroles, du vocabulaire, les discussions, les lectures). Mais les moins cultivés ne sauraient se retrouver dans un tel imbroglio au milieu d’arguties sans fin et qui contribuent à entretenir et à consolider la hiérarchie, celle qui favorise la bourgeoisie des lettrés (…). Et cette même orthographe mal comprise ne va pas sans volatiliser quelque peu le savoir : elle accuse la perte idéelle, elle sert également les habiletés de la rhétorique, se prêtant aussi à la rêverie, parce que les mots n’opposent aucune résistance aux divagations. » Plus loin, à propos de la dictée et des « jeux à la Pivot : « … ils réduisent l’orthographe à un fouillis d’exceptions et de complications ; notre vocabulaire en sort disloqué et sûrement fragilisé. »

 

 

 

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