Ma sorcière bien aimée

Philippe Garrel, « La frontière de l’aube », 2008, Avec Louis Garrel, Laura Smet, Clémentine Poidatz.

 

Un jeune photographe envoyé en reportage au plus près d’une star du cinéma est aspiré par un amour qui se révèlera un feu sombre dévorant, attisé par un manque effrayant. C’est d’abord une relation plutôt physique qui se veut sans attache réelle, sans obligation de lendemain, qui pousse librement, hommage à la bohème. Le photographe, du reste, est probablement plus fasciné par son modèle et, en la baisant, c’est comme s’il donnait chair à la beauté cadrée dans l’objectif. L’actrice vit forcément dans un monde d’artiste déréalisé, où l’on est, pour les autres, une image avant tout, un écran, une entité d’une autre nature que les communs des mortels, avec pas mal de difficultés pour nouer des relations simples, « normales ». Ils s’affrontent dans un jeu d’images en abîme. Elle demande la transmutation de sa chair cinématographique et purement fantasmattique en beauté banale, humaine, le défiant d’atteindre la vraie femme en elle (déchire et traverse l’écran, mon petit). Il est fasciné par cette beauté qui semble exclusivement bien foutue pour se transformer en images, envahir les écrans et apparaître dans les bains révélateurs, comme des mirages, et il s’en fout du reste. Déjà,ça ressemble à quelque chose de sombre, et désespéré: je baise une image, une ombre, une star. Ils sont tous les deux attirés par le jeu pervers avec leurs manques réciproques qu’ils aiguisent mutuellement, ils sont en miroir. « M’aimeras-tu encore si je devenais folle ? » interroge-t-elle comme si elle aspirait à cette folie pour revenir au réel, soit « m’aimerais-tu encore si je n’étais plus une star du cinéma, une machine à faire des photos,  un corps à zoomer ? ». Elle est tragique par détermination et esprit suicidaire. Il est sombrement romantique par défaut, un peu par coquetterie. Quand elle se détruira systématiquement, sombre et appelle au secours, il réagit mollement, par lâcheté, par incapacité à se rendre compte de la gravité, en partie parce qu’il se réfugie dans le sentiment qu’ils sont liés pour l’éternité, même séparés, qu’il ne peut rien arriver à leur « amour », un idéal, une idée. Il connaît ensuite une autre fille (forcément, il a de si beaux cheveux) avec laquelle se noue une relation un peu plus ordinaire. Au moment où il découvre un nouveau vrai bonheur, qui exige de sa part un engagement dont il n’a pas l’habitude (il ne suffit plus de paraître, de prendre des clichés), l’autre, la suicidée vient le hanter et lui rappeler qu’ils s’appartiennent et qu’elle l’attend. Le trouble est d’abord léger, une mauvaise digestion, juste des mauvais rêves. Puis, ça vire aux hallucinations et il perd pied. Et c’est là qu’intervient la critique la plus ordinairement prononcée sur le film : « on n’y croit pas un seul instant à ces hallucinations, quand elle apparaît dans la glace, pffft ! ».  Alors, si on compare avec les films de fantômes qui déploient des technologies pour essayer de convaincre le spectateur que ces âmes hantées sont réelles, si si, que ça peut vraiment débouler dans votre salon, soit, c’est incomparable, Garrel est une klette.  Mais on s’en fout de ces films qui essaient de faire prendre des vessies pour des lanternes. Ici, Garrel nous informe que le personnage a des hallucinations. Point. Avec retenue. Un fait biographique. Il voit des choses dans son miroir. Si cela vous arrivait, ce serait sans effets spéciaux, ce serait ainsi, tout simple. (Les apparitions sont déconcertantes de simplicité, elles ont l’air tellement banales qu’elles font douter du fantastique avant de démonter le sens du réel.)  C’est de la même manière qu’il filme le sexe : il est explicite que la star et le jeune photographe passent beaucoup de temps au lit, et que « ça prend entre eux » parce qu’ils ont des affinités au niveau de ces appétits. Pas besoin de filmer des scènes de sexe pour ça. Le cinéma, ce n’est pas de montrer du sexe quand on parle de sexe, ni de faire croire aux fantômes quand il est question d’hallucination. Ce n’est pas d’exploiter le voyeurisme. Garrel représente l’aura érotique, un peu maléfique, progressivement malsain qui ronge ces amants magnifiques de perdition. L’image est comme une seule peau où les détails de leurs âmes physiques font des tâches de lumières et de dépression. Un étrange camouflage…  Il y a ainsi un cinéma adulte qui ne se galvaude pas dans le raccolage (du sexe plus porno que le sexe), utilise des représentations d’un autre ordre (moins trivial !) pour réfléchir à certaines situations, certaines aventures extrêmes. Fabriquer des images sur l’attirance magique et occulte entre des amants n’exige donc pas absolument des images de cul. Bonen nouvelle. Le cinéma n’est pas condamné à faire plus réel que le réel, à être plus fantastique que le fantastique, en pratiquant l’écrasement des sensations. Le cinéma d’auteur invente ses conventions pour stimuler la pensée, l’esprit et les sens par des images qui ne doivent pas se confondre avec la réalité, sinon comme il la réfléchirait!? Bon, comment ça se présente ces extrémités amoureuses où l’aube trace sa frontière, départage la nuit et le jour? Garrel met en scène quelque chose autour de ces questions de cœur : comment on passe d’une histoire d’amour à une autre, et comment, au fond, il y a une énorme violence, quelquefois, pour effectuer ce passage, pour passer sur le corps et l’âme d’un amour défunt. Il identifie une zone mystérieuse, incontrôlable, dans l’expérience humaine. Certains vécus ont des effets imprévisibles, font perdre le contrôle. Le tout est conduit dans un noir et blanc à couper le souffle. Une photo remarquable, très plasticienne. Sans doute que ça joue un peu trop sur le physique des acteurs, c’est parfois énervant de facilité, au fond, surtout s’agissant de Louis Garrel (déjà embaumé au stade d’icône). Les dialogues me semblent la faiblesse, c’est peut-être là, qu’à certains moments, on a l’impression que ça ne tient pas la route, qu’effleure le sentiment d’un discours global un peu daté, vieille nouvelle vague. Est-ce un sujet pertinent, un objet de recherche « utile »? Mais ce sont des doutes fugaces, le rappel que les sentiments peuvent jouer avec le feu et ce qu’il y a de plus sombre est probablement toujours utile…  Il y a un jeu métaphorique, symbolique, un jeu d’indices pour atteindre le niveau d’une sorte de fable classique, intemporelle, une sorte de « dialogue à la Platon », sur certains tourments éternels de l’amour, qui développe son discours dans une dialectique cinéphile du noir et blanc, des textures érotiques de la lumière et de la nuit d’encre. Parce que la parole, manifestement, est en défaut, trouée, privée, pétrifiée dans la représentation cinémythique des amants. Ce n’est même pas qu’ils sont silencieux, les personnages, mais ils sont hors textes, saisis dans l’image, maladroits de la langue.  À voir.

Filmographie de Philippe Garrel. Filmographie de Louis Garrel.

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