Shen Yuan change l’espace.

 

Shen Yuan, « Le degré zéro de l’espace », Galerie kamel mennour, 9 septembre – 18 octobre 2008.

 

 Shen Yuan est une artiste chinoise née en 1959. Après avoir œuvré au sein de l’avant-garde revendicatrice (de par son constat esthétique, politique et sociale, du malaise de la société), elle quitte la Chine en 1989 au moment de la répression du mouvement démocratique (Tienanmen) et s’installe à Paris. Il ne faut certainement pas la réduire à son origine nationale pas plus que l’intégrer dans une universalité passe-partout. Son expérience particulière en Chine, l’exil dans les circonstances que l’on connaît et l’implantation dans une autre culture lui ont procuré des conditions d’individuation peu communes et l’autorisent à porter sur une réalité, certes mondialisée, un questionnement plastique neuf, qui échappe à l’enlisement. C’est cela sans doute le sentiment de fraîcheur critique que l’on ressent en glissant peu à peu dans son univers, à la galerie où elle expose sous l’intitulé « le degré zéro de l’espace ». Un drôle de titre, complexe. Cela peut évoquer un certain état du régime communiste où l’espace intime est réduit à sa plus simple expression, stade oppressif de la démocratie, à partir de quoi il ne reste qu’à s’exiler. À la fois espace d’exclusion et espace où débute une reconstruction, mince comme une feuille de papier (page blanche), espace morbide et force motrice. Une des installations (« Unconfortable shoes ») réactive l’image des « semelles de vent », ces chaussures qui vont tellement vite qu’elles ne touchent quasiment jamais le sol, juste un effleurement, elles n’altèrent donc jamais le sol, ne laissent aucune trace. Cela relève de la magie et enchante l’imagination mais cela constitue une métaphore de l’exil infini, celui de ses pas qui ne se posent jamais, ne peuvent jamais s’arrêter. Ce sont ces arabesques de chaussures collées au mur et qui écrivent : « Elles sont parties pourtant elle n’ont nulle part où aller. » Ce sont de jolis chaussons colorés et fleuris de femmes qui expriment un message dramatique avec grâce, humour et légèreté – on peut aussi imaginer le sort de femmes répudiées et qui n’ont aucun refuge, ces pantoufles collées au mur  blanc apparaissant comme des traces solitaires dans la neige, sans but. Le contraste entre la consistance sous tension et la forme qui prête à sourire laisse entendre que dans ce « nulle part où aller », autre privation d’espace, il y a des chances à saisir… L’installation (sonore) des sèches cheveux est particulièrement marquante. Ils pendent au bout de leur fil électrique, désolidarisés, à des hauteurs différentes. Oscillent doucement, tournent sur eux-mêmes. De façon aléatoire et en ordre dispersé, très individualistes, ils s’enclenchent, soufflent et font se dérouler au bout de leur souffle, une langue de papier (comme les mirlitons). L’esprit qui souffle alternativement par ses langues qui s’époumonent, seules, ou en groupes (mais alors chacune dans une direction opposée), est dispersé, ne se constitue jamais en un tout collectif harmonieux, efficace. La langue, dans cette suspension impuissante d’expirations intempestives, dans ces sifflements d’occlusives qui s’évitent, ne trouve jamais son espace où se constituer. Il s’en faut d’un cheveu, mais elles ne se parlent jamais. Il suffirait d’un rien, qu’on programme autrement le moteur de l’installation… (Sous le bricolage kitsch, c’est très iconique et puissant, comme une représentation d’une Pentecôte laïque post-industrielle contrariée, cherchant à se diffuser par l’électro-ménager déclassé, objets utilitaires jadis affectés aux soins du corps… ) Il y aussi, dans une autre salle, ce refuge sommaire, le squelette d’une chaise en bois, un matelas approximatif où les cauchemars ont brodés en perles de sueurs et de sang quelques phrases type de l’exil, sur le tabouret se trouve du reste le matériel à couture, le bricolage du rêve, et, en lieu et place d’une maison, une télé où des ouvriers installent des cloisons, compartimentent un espace quelqconque, sommaire. Voilà encore une autre version de l’espace zéro, quelques rudiments à partir de quoi il faut s’acclimater, laisser une empreinte comme embryon d’une nouvelle symbiose avec l’environnement, tout en effectuant un saut dans l’inconnu…  Au sous-sol (« Le Tube »), des photos associant des lieux bien identifiables comme chinois, mais envahis de surplus, de déchets, de rebuts sont pendues à un fil au-dessus d’un espace de terre craquelé, comme une langue ancestrale desséchée, où courent des animaux d’époques géologiques diverses, constitués en matériaux recyclés. C’est présenté comme la base de son travail, là où elle cogite « ses coups », où elle décrypte les rites urbains dans la décomposition… Si les installations sont vives, colorées, acidulées, dans la cour, l’artiste a réalisé un travail monumental : un bloc de pierre taillé dans la masse, une réflexion sur le gigantisme catastrophique du barrage des Trois Gorges (regarder le film Still Life). Le genre d’expo qui donne l’envie de venir revoir, plusieurs fois, pour mieux sentir et écrire ce qu’elle transmet.

 

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