Ecole cul-de-sac

« Entre les murs », Laurent Cantet, 2008

 

Autre film d’école, palmé d’or à Cannes. Il a soulevé les passions et tout a probablement été dit à son sujet. Le film se laisse regarder quasiment sans ennui, c’est une reconstitution honnête et réaliste d’un certain climat dans lequel se pratique le métier d’enseignant, à certains moments, dans certains établissements. Le parti pris de tourner en huis clos scolaire enferme, forcément, la problématique dans une réflexion privée de recul, en autarcie, genre « l’école parle à l’école » (!?), contrairement à « Afterschool » où l’on suit le rythme de vie de l’adolescent, où les éléments déterminants de l’extérieur sont plus présents, créent des perspectives, dispositif qui donne quelque chose de discrètement spectaculaire à cette confrontation prof/élèves, de l’ordre de la performance à l’équilibre fragile (tout peut crasher et ces vies en devenir se ramasser, cet idéal de jeune prof se pulévriser en plein vol, le film faisant alors office de boîte noire). C’est une vraie classe, un acteur -écrivain-témoin qui a été prof, ce qui limite le poids des stéréotypes et des clichés. Il y a peu de construction emphatique, peu de racolage caractérisé. La matière est le français : sujet crucial dans le débat français, conscience que la qualité de la langue se barre, qu’elle est de plus en plus poreuse et hétérogène, signe d’une qualité d’enseignement à la baisse, toute cette angoisse inspirant la volonté de retour aux « fondamentaux », de revenir aux « anciennes manières » pédagogiques avec les normes d’autorité qui vont avec, sans oublier la politique d’intégration qui confère à l’acquisition de la langue française une place de plus en plus importante… Le profil de prof chois expérimente le fonctionnement à l’empathie, très « à l’attaque », très physique, la classe donnée comme de véritables rounds, cherchant par tous les moyens à faire parler, à faire fonctionner la langue collectivement, qu’importe le véritable programme, l’important est de s’exprimer, de réagir sur ce qui s’exprime à travers les interventions, intempestives ou non, hors sujets ou maladroitement rivées aux consignes, des élèves (méthode pas valable pour les mathématiques, par exemple). Cette manière ouverte, occupant imperceptiblement la place du héros, d’un idéal soumis à la question, rencontre ses limites dans une crise due à l’indiscipline d’une forte tête qui ne comprend vraiment pas que l’école travaille pour son bien. Conseil de discipline, états d’âme, ce jeune Africain ne va-t-il pas être renvoyé dans son bled, etc ? Finalement, c’est quand même la loi de la sanction qui prime et qui, après d’inconsistantes velléités de révolte solidaire des jeunes, restaure le calme et un bon climat de travail, l’élément perturbateur expulsé. Tout semble aller vers le mieux après le rappel des bonnes règles de domination traditionnelle : des progrès sont engendrés, même une supposée « pétasse » se révèle capable de capter des choses intéressantes dans « La République » de Platon, allez, ça roule. Première conclusion. Ensuite, arrive un autre mot de la fin, épilogue de l’épilogue, et, en fait, la vraie interrogation où devrait peut-être commencer le film : une jeune fille quitte la classe en avouant ne rien apprendre, ne rien retenir, ne pas savoir à quoi tout ça rime ni où elle va, paumée. Elle quittera la classe, comme la plupart des jeunes, sans réponse valable. Le film, brillante mise en scène de jeunes acteurs non professionnels, réalisation qui se veut presque documentaire file tellement vers l’objectivité que la prise de position de l’auteur est difficile à identifier (peut-être y avait-il une intention de prise de position au départ du projet et que le travail préparatoire au film, un an d’immersion auprès des jeunes de cette classe, dans la réalité quotidienne de l’école, a dérouté cette intention; comme quand « le nez dessus », on ne parvient plus à trancher, tellement les tenants et aboutissants sont emmêlés, et alors le projet glisse vers la formulation d’un constat). C’est presque un sans faute tant, l’air de rien, il a placé dans le scénario tout ce qui secoue les polémiques actuelles sur le rôle de l’école. Une sorte de condensé. Ce que m’inspire cette représentation cinématographique qui, par sa façade un peu neutre déroute la critique, est surtout la confirmation de l’incapacité à établir un réel dialogue entre élèves et profs. La langue ne sert plus à se faire comprendre, elle est plus que jamais une convention, vidée de sens, on joue à parler, parce qu’il faut bien (mais ce n’est certainement l’intention de l’auteur persuadé de montrer un dialogue effectif, chahuté mais dialogue) L’école est dépassée. Les réponses qu’elle donne sont minables et ne tendent qu’à maintenir une coquille vide symbolisant le rôle traditionnel de l’école maintenu coûte que coûte par la force (il ne faut surtout pas s’occuper de ce qu’il y a avant et après le temps d’école, c’est une question de survie). Les fragments de débats entre profs sont pathétiques, ils semblent bien des adultes fatigués, abandonnés sur le front. Ce dépassement de l’école par les populations qui ne peuvent plus voir ce qu’elle peut leur apporter est le résultat d’un projet de société mené depuis quelques décennies et qui est en train de vaciller spectaculairement du côté de son capitalisme financier. En même temps que l’on peut voir, là, dans ce film gentil symptomatique, son système éducatif à bout de souffle. Il me semble que le film permet ce type d’interprétation mais ne creuse aucune piste de ce genre, ne signe aucun engagement, délivre une pièce intéressante au dossier pour stimuler la conscience de l’ampleur de la problématique (le cul-de-sac éducationnel, intergénérationnel). Maintenant, je vais me contredire, après réflexion: c’est un mauvais film pour alimenter le débat sur l’école parce qu’il est ambigu sur la forme. Il se donne toute l’apparence du documentaire et prétend donc poser un constat fiable pour la réflexion. Mais il n’en est rien: des symptômes sont transformés en règle générale, la composition du temps réel n’est pas restituée, cette durée qui se remplit de moments différents… Il s’agit bien d’une fiction, d’un exercice de style fictionnel imitant le réel, et effectuant toute une série de raccourcis dans l’approche de la problématique et la manière de la mettre en scène, raccourcis qui évacuent la complexité de la question. Le format choisi -il faut montrer quelque chose en presque deux heures en évitant d’ennuyer- implique des clichés, un montage, une prise de position. Celle-ci est simpliste: on peut régler le problème par une présence musclée des profs et une bonne punition de temps en temps, on peut arranger le problème à l’intérieur de l’école. L’effet « cul-de-sac » que je vois n’est sans doute pas voulu !! C’est du cinéma « engagé » ou cinéma social approximatif.

Autres films de Laurent Cantet.

 

 

Une réponse à “Ecole cul-de-sac

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