Cancer de prostate & femme idéale

Richard Ford, « L’état des lieux », Editions de l’Olivier, 2008, 729 pages.

 

Un roman américain présenté comme un des clous de la rentrée littéraire. J’ai une certaine difficulté à accrocher à cette écriture. Très dépouillée, presque sans style, justement, pour privilégier le ton direct favorable à l’immédiateté descriptive, pour décourager la transcendance littéraire et rester le nez sur les faits (divers et autres). Ce style « journalistique », finalement, qui bouleversa la conception des belles lettres à la française, à une époque, et qui aujourd’hui souffre de la proximité avec tout ce que « journalisme » a de vilain. Il est en effet désagréable en commençant un roman d’avoir l’impression de lire une gazette. L’effet « je plonge dans un livre pour un rapport plus profond avec l’écriture sur le monde » est fortement découragé. La piscine semble vide. C’est aussi une littérature qui invente des histoires le plus simplement possible au lieu de poser une écriture qui décrypte le matériau imposant accumulé d’histoires qui encombrent notre quotidien. Faut-il encore inventer des histoires alors que les journaux (télés, radios, papiers) ne font que ça, rapporter des histoires, des aventures, transforment l’actualité et l’information en histoires ?? (Ne faut-il pas trier, la littérature ne devrait-elle produire de l’anti-histoire ??) Néanmoins, même pour quelqu’un de relativement rétif, comme moi, à ce genre de choses, au fil des pages, «on rentre dedans », comme on dit. L’air de rien. Peut-être justement parce que durant une grande partie du bouquin, il ne se passe quasiment rien. On s’enfonce dans la lenteur d’une vie quotidienne sans grand relief, sans héroïsme. On prend des repères. On s’imprègne d’une atmosphère automnale qui s’étend progressivement sur cette région du New Jersey. Le personnage principal est Frank Bascombe, agent immobilier (activité qu’il considère d’une façon pas trop commerciale, plutôt comme une manière d’aider les personnes à trouver leur lieu de vie idéal). Le texte le saisit dans une phase de suspension, de roue libre magique, entre moment de grâce et préliminaire de chute irrémédiable, où le bilan de vie vient le prendre et le soulever comme une vague. Vague déclenchée par sa nouvelle condition, son nouvel état : on lui a découvert depuis peu un cancer de la prostate, et il apprend à vivre avec, c’est plus qu’une nouvelle organisation de sa vie, c’est une nouvelle relation à soi et aux autres. Ça se dessine même, pourrait-on dire, comme une nouvelle vie. Cette renaissance irrigue en lui l’énergie d’établir la philosophie de sa vie pour y bâtir l’harmonie de ses années en pente douce vers la mort. Philosophie qu’il construit autour des quelques événements marquants de sa vie. Ressassement. Ses relations amoureuses, réussites éphémères et péripéties des échecs classiques, les enfants, son fils mort, l’évolution de son métier, et donc, à travers cet environnement professionnel le liant fortement à l’imaginaire des gens (rêver de « sa » maison est une part importante de la vie de tout le monde), il se révèle fort sensible à l’évolution du paysage urbain, du contexte économique et forcément politique. Le lien à la nation américaine est bien quelque chose d’important dans l’ensemble du phénomène individuant qui le travaille. Le roman est situé dans la période où les résultats de l’élection sont contestés, en suspens aussi : Bush ou Gore !? Alternative qui clive la population. Frank Bascombe, confronté au cancer (image de sa mort) comme possible renaissance, évalue à quel point la mort de son premier fils l’a marqué et que c’est seulement maintenant qu’il va lui être possible de vivre harmonieusement avec. Les arrangements avec la mort l’accompagnent. Les arrangements divers avec tous les aspects de la vie. Il se révèlera doué pour les organiser, malgré quelques tempêtes. N’est-il pas agent immobilier, habitué à faire coïncider rêves de citoyens et dispositifs matériels pour les héberger ? C’est avec cette science de l’aménagement des flux de vie dans des volumes habitables qu’il va réussir à mettre de l’ordre dans sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Avec volupté. Il aura réglé, dans le laps de temps où il convient de préparer Thanksgiving toutes les questions de sa vie, comme une sorte de testament lui laissant la possibilité de jouir sans plus de souci les années restantes… Les relations difficiles avec son fils, la liaison passionnelle avec sa fille, son ex, son collègue, avec une belle dextérité pour établir que l’on peut s’aimer, « faire famille » sans évacuer pour autant les distances, les réticences, les difficultés à accepter tel ou tel aspect de sa progénitures… Il aura aussi réussi à définir ce qu’est l’amour pour lui et « récupéré » sa femme idéale (pages intéressantes sur les processus mentaux permettant d’arrêter une image nette et raisonnable de cette « moitié »). De manière plus tragique, mais participant au dénuement heureux de l’ensemble, il aura aussi définitivement solutionné la présence de voisins perturbants. Un livre que l’on transporte avec satisfaction. (PH)

5 réponses à “Cancer de prostate & femme idéale

  1. La rentrée littéraire… tous ces livres qu’on a envie de lire… Le Richard Ford me tente mais j’avais commencé un de ses précédents romans il y a quelques années, l’abandonnant très vite, sans doute parce que je venais d’acheter un autre livre plus tentant. En te lisant, je me dis que je devrais m’obstiner un peu plus, retrouver ce livre dans les tréfonds de ma bibliothèque.
    Sur la photo, d’autres livres m’ont attiré hier en passant à la librairie: le Thomas Pynchon, mais 1200 pages et 38 euros, c’est beaucoup pour un auteur que je ne suis pas sûre d’aimer. J’ai finalement acheté le dernier Dennis Johnson, un roman sur la guerre du Vietnam, et commandé le Brian Evenson, le livre pour lequel je m’étais déplacée. Notes de lecture dans quelques semaines !

  2. Intéressante réflexion sur cette littérature trop proche du journalisme (mais, dans le genre, Tom Wolfe est pire…), sur une forme d’écriture blanche, minimaliste, appliquée à la représentation d’un quotidien terne. J’avais pensé la même chose des « Corrections », de Jonathan Franzen, et de « Nos plus beaux souvenirs », de Stewart O’Nan – romans que j’ai beaucoup aimé lire, bizarrement, alors qu’ils ne correspondent pas non plus à ce que je cherche dans mes lectures…

  3. Justement, moi j’ai longtemps recherché ce genre de littérature mais depuis, je sens un besoin de diversification, d’où l’entrée de la science-fiction dans mes lectures, et mon intérêt toujours égal pour les récits de voyages.
    Jonathan Frantzen et Stewart O’Nan sont parmi les meilleurs écrivains de ce genre. J’y ajouterais aussi les romans de Laura Kasischke, toujours très proches du quotidien malgré une impression de drame, qui se dévoile tout d’un coup. Beaucoup d’autres écrivains s’essaient à ce genre de style mais ne réussissent pas aussi bien. Je pense à Tom Perrotta (Les enfants de choeur) ou Rachel Cusk (Arlington Park).

  4. Pingback: Ma rentrée littéraire « bruxelles-bangkok-brasilia

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