Installation cardiaque (archives/Boltanski)

Christian Boltanski, « Les archives du cœur » (13 septembre/5 octobre). Festival d’Automne à Paris. Maison Rouge.

 – C’est le recyclage d’une installation précédente. Disons que, la première fois, il s’agissait d’une introduction, d’un préambule, d’un premier chapitre, et que l’histoire se poursuit ici. C’est une continuation, un développement. Par là même, l’artiste prend position quant à la clôture de l’œuvre : « quand est-elle finie ? » (question qui est au cœur aussi du texte de Balzac, « Le chef d’œuvre inconnu » et de ce qu’en tire Didi-Huberman). Une œuvre peut ne jamais finir, parce qu’elle continue à se développer dans la tête de l’artiste, c’est un concept qui évolue selon les pensées du concepteur, change de forme, nécessite des clarifications, stimule de nouvelles variantes, a besoin d’être mis à l’épreuve, d’être corrigé. Les installations de Boltanski vivent comme des histoires. On en reçoit le début, les premières phrases et images, puis elles cheminent, se transforment en mémoire vivante de quelque chose. Comment se présente « Les archives du cœur » ?  Dès les premiers pas dans le hall, la pulsion cardiaque est présente. On pousse les tentures rouges veloutées, draperies matricielles, pour se retrouver dans un vaste ventricule techno. Le beat est puissant, profond, pulsion dansante qui commande aussi le rythme binaire de l’ampoule, seul éclairage : jour, nuit, jour, nuit. C’est très physique, concret, immédiat, en même temps, absolument métaphorique : on entre au cœur de l’artiste… Au mur, des « cadres », des surfaces réfléchissantes. Impossible (selon mes yeux) de vérifier si ces supports sont illustrés, portent des images… Une grande nuit organique un peu étouffante, plongée dans une matière qui véhicule la mémoire. Les plaquettes sanguines luisent, défilent, emportent de faibles lueurs (des moments clefs rendus anonymes), reflètent des bouts de visages (projetés sur un écran, au bout de l’obscurité…). La mémoire comme flux et rétention abstraite, immatérielle, insaisissable… L’expérience est intéressante. Elle dure au choix 30 secondes ou 10 minutes, ce qui est déjà pas mal comme immersion. Mais il faut laisser couler du temps, en marchant, errant dans ce crépuscule d’hémoglobine, observant les signes changer dans le dispositif réfléchissant.  (Beaucoup de visiteurs entrent et sortent rapidement. Ca peut effectivement être vite vu, vite compris. Sans s’y abandonner, sans se lasser greffer ce rythme cardiaque d’un autre, sans devenir le réceptacle de ce qui jaillit de cette pompe, on ne doit pas ressentir grand chose de cette épaisseur métaphorique. ) Plus loin, il y a une petite salle d’attente, un appareil qui distribue des tickets et derrière une porte blanche clinique, avec une vitre comme pour les salles d’op’, vous pouvez, à votre tour, faire enregistrer les battements de votre cœur. Faire don de votre empreinte cardiaque aux « archives du cœur » de Boltanski (et si vous payez 5 euros, vous l’emportez sur CD, comme on emporterait l’urne de ses restes). Christian Boltanski explique qu’il a envie d’engendrer des « légendes ». Donner naissance à des histoires qui se colportent d’imaginaire en imaginaire, se transforment, traversent le temps, survivent à l’artiste. Ces archives du cœur seraient rassemblées sur une île japonaise. « Il y a une île dans la mer du japon où sont rassemblés tous les cœurs des hommes», mise à disposition de l’artiste par un mécène. Le dispositif présenter à La maison Rouge va circuler dans le monde pour récolter des coeurs de toutes sortes, de partout. Je reconnais que ça fonctionne, que ça engendre des images « qui restent » (l’intangible de l’œuvre d’art), et que ça interroge: le coeur, c’est quoi, de quoi est-il la trace !? En même temps, j’avoue une certaine déception face à la tournure des événements. Christian Boltanski a incarné, à une époque, une certaine posture critique, il éveillait les consciences, stimulait la mémoire résistante. Il me semble que cet aspect se dilue, mais, soit, toujours avec un génie certain dans le maniement des divers éléments (plastiques, visuels, sonores) qu’il fait battre au rythme de la société du spectacle, de l’événementiel. Y a-t-il un « message » par rapport à celle-ci qui place aussi le « cœur » au centre de tout son marketing culturel ? Le cœur comme beat universel, dépersonnalisant ? Oui, oui, un peu, puisque le projet est de montrer que tous les battements de cœur sont singuliers…

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