Archives mensuelles : septembre 2008

Normal, Pierre

Pierre Normal, NP3398 À écouter fort. Première impression, culture sonore électronique un peu braque percutant le genre « chanson française », avec des embardées de vibrations brutes de voiture tunée. Puis petite chanson futée, flûtée qui glisse dans la techno une petite âme fragile, blafarde quête de « corps avec quelqu’un dedans, limpidité intangible, on n’est plus seul ». J’avais d’abord entendu « Usure intégrée ». Comme un mot-valise qualifiant une certaine fatigue robotique de nos circuits cérébraux et émotifs. Morceau un peu dur, penchant du côté de Programme. Et alors, content de voir surgir cette inspiration par chez nous (Belgique/Hainaut). Texte presque post-marxiste théorisant la désincarnation comme cœur de la production, la lutte des classes au pays des ordinateurs. Un tout petit quelque chose, alors, ravive le souvenir de la première écoute du premier Dominique A. (La Fossette). Claque mémorable. Mais je sens qu’ici, ce sera plus court, quand même. Il n’y a pas la même homogénéité radicale, pas la même détermination à la différence. Certaines chansons sont carrément plus hybrides au niveau des influences, je me surprends même parfois à penser à un mélange de Brigitte Fontaine et du Sttellla des débuts, quand l’humour loufoque était parfois limite tragique, proche de la détresse… A côté de textes constatant un état des lieux machinal, alarmant, d’autres sont portés par des souvenirs plus ruraux, découpage surréaliste dans des ambiances de village, avec des histoires légèrement étranges, anecdotes campagnardes un peu sombres, décalées « Novembre Tardif », « Carnaval avec Xavier », « Quel Talent ». De belles petites mélodies hagardes pour chanter contre le vent glacial des machines, en emportant des images grises de feuillages agitées, végétation de lithium dans l’orage… « Allez faire des rondes à l’aéroport envoyez des signaux lettres mortes… charisme de plante de bureau » (Myspace

 

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Diversité pas sérieuse

Dans la présentation du 2ème Forum de Grenoble, organisé par Libération, et intitulé « Un nouveau monde! », je tiquais sur l’article présentant l’approche de la diversité culturelle: « La diversité culturelle et la wordl culture ». Les deux animateurs y vont de leur approche de la thématique: Sarah Ouaja-OK (adjointe au maire à Reims, chargée de la culture) et Jean-Paul Goude (Artisan de l’image). la première déroule un discours un peu convenu mélant « diversité », « multiculturel » et « altérité ». Elle préconise des « mesures paritaires » pour « garantir le principe de diversité dans toutes les shères de la sociètè ». J’imagine des sortes de lois, le recours à des « quotas »!? le problème de ce genre de discours est qu’il reste trop flou quant aux forces par rapport auxquelles il convient de soutenir le principe de la diversité/altérité. Ces « mesures paritaires » suffiront-elles à contraindre le marché à promouvoir la rencontre de l’altérité dans toutes les couches de la société? Avant de penser à ce genre de « mesure », ne faut-il pas s’attaquer à un modèle politique qui prône l’intégration (ou l’expulsion?), soit le principe de négation de l’altérité? Ne vit-on dans une société baignée par les industries culturelles qui formatent, égalisent, uniformisent, éradiquent le concept d’altérité? Quelle mesure ira contre la puissance de cette industrie? Aucun média grand public n’a une action en faveur de la diversité culturelle… De son côté, Jean-Paul Goude est sympa, il fait un peu sa pub, en se présentant comme un champion précurseur de la diversité du fait d’avoir eu comme amante et muse Grace Jones (je ne suis pas certain que tous les coloniaux aient boycotté les rapports sexuels avec les Africaines), et en rappelant que son défilé aux Champs-Elysées pour le bicentenaire de la Révolution était un exemple de respect culturel (je me souviens surtout de quelques images intégrant à l’événementiel spectaculaire de rue, les principes « fusion » de la world music. Mais ma mémoire peut me tromper! Néanmoins, tout ça ne me semble pas très sérieux pour aborder un réel défi fondamental. Ce n’est pas crier cocorico, mais le colloque organisé en 2007 par la Médiathèque autour de Bernard Stiegler, Bernard Lahire et Armand Mattelart, avec la participation des universités libre de Bruxelles et catholique de Louvain-La-Neuve, me semble rester une garantie de sérieux comme introduction à la diversité culturelle.

Barbecue du dimanche

Soleil et vent de nord-est, pas de chaleur, mais la lumière qui allume l’envie de barbecue. Ca commence par la préparation du zaalouk (salade d’aubergines/Mahgreb). Confire au four aubergines et tomates arrosées d’huile d’olive. Puis extraire les chairs. Les faire revenir dans l’huile d’oilve, à feu doux une bone demi-heure en remuant, avec un peu d’ail, beaucoup de persil et de coriandre fraîche, sel, poivre, cumin (en fin de cuisson). Laisser refroidir. (L’idéal est de le manger très frais quand il fait très chaud, mais bon…)

Légitime outrage?

Anecdote surprenante, symptomatique d’une dégradation des relations entre citoyen et politique ? Nerfs qui lâchent dans le quotidien ? Un Français voit débarquer sur son lieu de travail, sept ou huit policiers, suite à un mail insultant envoyé à Mme Rachida Dati. Vraiment bête et grossier, vraiment le genre « je ne me contrôle plus » ou « je vous parle comme j’ai l’impression que vous me parlez dans les faits ». Le type, (un peu dérangé ?), avoue envoyer des commentaires salés aux différents organes officiels du pouvoir « pour tester la limite de la liberté d’expression à l’ère du sarkozysme. » (Libération, 19/09/08).  Il risque, en correctionnelle, six mois d’emprisonnement et 7500 euros d’amende (il a déjà perdu son boulot).  La démarche n’est pas forcément fûtée. Le « délit d’outrage » a été institué en France pour défendre l’autorité des personnages publics, mais la voie pénale, procédurière, ne pourra restaurer la confiance et l’estime sans quoi il n’y a pas d’exercice sain de l’autorité. La violence symbolique, exercée par le pouvoir sur les citoyens, est actuellement vécue de plus en plus comme déplacée, non justifiée. À proportion de la perte de contrôle du politique sur ce qui détermine les conditions réelles de la vie quotidienne des citoyens. La vie est envahie par une culture de la marchandisation, de l’exploitation des émotions et des facultés mentales, l’esprit et la sensibilité sont bafoués tous les jours, et les décideurs laissent faire, sans vergogne (sans construire un autre choix). On ne peut que constater l’absence de politique culturelle publique qui prendrait soin du devenir spirituel de chacun et de tous et empêcherait que des citoyens soient obligés, pour se soulager, de se salir à envoyer des mails orduriers à du personnel politique ! La place publique est livrée au marketing (quand le modèle économique de celui-ci se cassera la gueule, l’Etat viendra financièrement à sa rescousse). Même si les propos de ce Français sont inacceptables, ne pas en comprendre la cause et enclencher un tel appareil répressif révèle l’ampleur du cynisme de l’état. C’est tous les jours que nous ressentons, dans le corps et l’esprit, l’effet d’un décalage méprisant, grossier, brutal, de la part « de ce qui dirige le monde » (flou paranoïaque qui englobe le politique et révèle que l’on ne sait plus à quel saint se vouer!). Prenons de bêtes exemples : on nous répète sentencieusement, presque pour culpabiliser : « il va falloir changer vos habitudes, pour sauver la planète, et notamment utiliser les transports en communs. » Mais est-ce que ça implique, matin et soir d’être traité comme du bétail dans des métros bondés ? Côté boulot, emploi, le ton est aussi à la performance, l’efficacité, l’évaluation des résultats, la mobilité, la formation continue, la remise en cause, « il faut s’apprêter, dans un futur proche, à devoir apprendre plusieurs métiers au cours de sa vie. » Et haor sur les chômeurs que l’on culpabilise sans vergogne. Que constate-t-on, par exemple, en Belgique ? Le politique est plutôt stable dans son emploi et, depuis plus d’un an, n’a obtenu aucun résultat concret et durable pour organiser le pays. Cela signifie entre autres que, depuis plus d’un an, il n’y a plus aucune proposition de lois, et que beaucoup d’élus, faute de grain à moudre, s’offre un chôamge doré. On dira que les élections permettent de dire son fait au politique mieux qu’un putain de mail grossier. Oui et non, pas si simple. Le pétage de plomb reste possible, compréhensible, il faut en mesurer les risques. Mais au risque de radoter (mais ce blog a vocation de répéter ça sur tous les tons) : inverser la tendance doit commencer par l’invention d’une nouvelle et réelle politique culturelle publique. 

La peinture, la peau qui pense.

Georges Didi-Huberman, « La peinture incarnée », Editions de Minuit, 1985, 170 pages (incluant « Le chef-d’œuvre inconnu » de Balzac.)

 

Une analyse fascinante ou autopsie fantastique du texte de Balzac. Une suite de réflexions s’enchaînant et s’articulant au fil de plusieurs thèmes et concepts (qu’il est nécessaire de croiser) : « Le doute (la sapience) du peintre », « L’incarnat », « Le pan », Le doute (le désir) du peintre », « Le détail », « Le doute (le déchirement) du peintre ». L’objectif est de dépasser l’approche qui ne verrait dans cette nouvelle que l’histoire d’un peintre devenant fou, incapable de voir que sa peinture ne représente plus rien (« rien, rien »). Le peintre Frenhofer veut connaître, pour les maîtriser, les limites de son art, que sa peinture soit à même de capter le vivant, de confondre le réel et ce, en réalisant le portrait d’une femme qui glisse du côté de l’absolu. Pour capter cet absolu, il commence par la surface, il cherche à « rendre la peau » sur sa toile en communiquant l’illusion que, réellement, le sang l’irrigue. Toile aux replis palpitants comme ceux d’un vrai corps. C’est un fantasme central -restituer l’incarnat- de la peinture et Didi-Huberman en retrace l’histoire des techniques et inventions (pigments, maniement du pinceau, jet de couleur…). On entre là dans « la plus folle exigence de la peinture ». Il creuse aussi les liens entre le personnage inventé par Balzac et les parallèles posés avec Pygmalion et Oprhée (Pygmalion obtiendra des dieux que l’illusion de vie soit conférée à sa statue réalisée pour fuir les femmes trop semblables aux prostituées et Orphée échouera par perversion à ramener Eurydice des enfers, situation non exempte d’hystérie). Or, à force de vouloir restituer le tissu de la peau dans toute sa complexité vivante – comme un fou qui veut insuffler vie à son œuvre tout en même temps qu’il donne l’impression de vouloir extirper sa Vénus de cet enfer des couleurs- le peintre troue et traverse l’enveloppe corporelle de son modèle idéal. Il perfore et rentre dans la chair. Il ne voit plus rien, il touche, et il projette en couleurs, en couches de peinture, les impressions de ce toucher de plus en plus exacerbé, de plus en plus dans la chair du sujet adoré. Il dilacère son modèle. Il en résulte une sorte de pan de peintures superposées, qui happe le regard, un chaos de couleurs, « où l’on ne voit rien », et pourtant la femme peinte y est. Sous formes d’entrailles peintes, entrailles de la peinture. (Schelling écrivait « La chair est le vrai chaos de toutes les couleurs », cité par Didi-Huberman) De cette « muraille de peinture » jaillit un détail, un pied, d’un réalisme saisissant, le reste chu d’un désastre, le seul morceau que le gouffre de peinture n’a pu avaler, ou qu’il rejette condescendant. Ce pied miraculeusement vivant, Balzac le compare à un morceau de marbre de Paros qui resterait intact dans une ville en ruine. Le détail survivant est comparé à un morceau de sculpture de pierre. (Ce sera l’occasion de (re)plonger dans des considérations antiques où les veines du marbre étaient la marque de vaisseaux sanguins figés, susceptibles de se réanimer.) Là où les témoins ne verront rien dans la toile achevée, le peintre persistera à y discerner ce qu’il y a enseveli. La langue précise de Didi-Huberman est vraiment exaltante, dans son vocabulaire, dans ses tournures au service d’un esprit puissant et raffiné élaborant la possibilité de penser avec la peinture. « La peinture pense. Comment ? C’est une question infernale. Peut-être inabordable pour la pensée. », ce sont les premiers mots du livre où l’on mesure l’ambition, il ne s’agit pas d’ajouter un commentaire littéraire à une oeuvre de Balzac. Bien des éléments de cette langue que Didi-Huberman invente pour ses recherches esthétiques devraient se transposer aux domaines des musiques (actuelles) pour les inscrire dans une critique intelligente, facteur indispensable de reconnaissance. (Je lisais quelques pages de ce livre en soulignant des phrases et des mots, un soir très tard sur les quais de la Gare du Nord. A côté, sur le banc, un jeune lisait le Coran en psalmodiant à voix basse, en balançant le torse. C’était la juxtaposition de mondes diamétralement opposés par le biais de deux livres de connaissance. J’ai rarement senti une telle différence par rapport à un voisin de fortune.) (PH)

Maison où Balzac situe l’action du « Chef d’oeuvre inconnue »:

Neige initiatique. Sanatorium, Bach et Thomas Mann.

« In Schnee », Joachim Schloemer, La Monnaie, Danse, 19 & 20 septembre 2008

 

 La neige n’est pas n’importe laquelle, elle est celle qui joue un rôle capital dans le roman « La montagne Magique » de Thomas Mann. C’est dit, mais à part ça ? Les premiers moments de ce spectacle de danse, je vais les passer à essayer de me souvenir du roman, de ce passage. Les gestes et les mouvements, signaux sémaphores en provenance d’une lecture enfouie et que mon cerveau essaie d’imiter en une gymnastique mimétique pour stimuler la mémoire… La scène est occupée par un grand abri rudimentaire de toile blanche. Des piles de chaises. Entre refuge de fortune, grande tente chamanique aux fantasmes, salle d’institution mal rangée. Lieu entre plusieurs lieux. Des images de montagnes sous la neige et le field recording de grands espaces glacés battus par les vents. Sur le devant vient gesticuler une sorte d’errant, entre monsieur bien mis et pauvre diable possédé. Sur les toiles, de l’intérieur, les ombres chinoises d’une échelle, une joueuse de violoncelle. Tout le spectacle, de 2h45, est accompagné par les 6 suites pour violoncelle seul de J.S. Bach. Jouées en alternance par trois interprètes intégrés au ballet, au décor, ou juste à côté.  Une sorte de marathon pour violoncelle ! À certain moment, cette musique réputée si proche des cimes spirituelles, par ses répétitions, ses variations, ses superpositions, crée aussi une sorte de « neige sonore », un brouillage des repères spatiaux et d’équilibre, comme quand, sur un écran, l’image disparaît. Même si les interprètes sont bons, la succession, un peu forcenée (se taper les six suites d’affilée), tape parfois sur les nerfs (comme peut le faire l’air d’altitude sur certaines natures humaines. De la tente se faufile une créature féminine qui prend possession du danseur, s’immisce dans ces vêtements, lui rentre dedans, se greffe à lui. Puis on découvre d’autres personnages, une asiatique gymnaste, une intellectuelle éperdue de poésie, une sorte de Méphistophélès de sanatorium, un étrange savant/philosophe terne… Les actions entre ces différents êtres m’évoquent bien, peu à peu, le climat général du roman de Thomas Mann : dans cet institut montagnard où l’on soigne les tuberculeux, la vie est régie par des règles très strictes, rigides, mais en même temps, le fait d’être confiné dans les marges de la vie sociale réelle et de côtoyer la maladie mortelle crée une étrange liberté spirituelle. Tout peut être agité, la fièvre stimule les illusions les plus folles, les manies les plus radicales et l’émergence des marottes délirantes… Et tout le roman exalte bien la dialectique entre conditions mortelles et besoin d’absolu. Sur fond de climat agité puisque Castorp, le « héros », quittera le sanatorium pour aller se perdre à la guerre… Mais « In Schnee » évoque le chapitre où Castorp s’aventure dans une promenade imprudente dans la neige et manquera y laisser sa peau. Il y sera la proie de rêves diurnes qui déchaînent en lui tout ce que sa nouvelle vie au sanatorium engendre comme fantasmes. Hallucinations musclées, échevelées. Libérations de désirs refoulés avec l’énergie du désespoir tournée vers l’espoir de « connaître enfin ça » avant la fin. Tout ce délire le conduira à une surprenante expérience de « proximité avec soi-même ». Le genre de truc qui transforme, qui intervient après une initiation ? Le contact avec la neige, l’immensité aveuglante, le froid, la solitude, le danger l’y a conduit. Cette expérience déconcertante –elle tombe souvent quand on ne s’y attend pas et on en sait pas trop quoi en faire !- est l’objet de la deuxième partie du spectacle, sur les deux dernières suites de Bach. Castorp regarde des images de neige, comme s’il s’agissait d’images mentales. Il joue avec la captation de ces images. Il revoit aussi (sur une vieille VHS) les images de la première scène du spectacle (la femme qui lui rentre dedans). Et tout est très calme. La danse est immobilisée, refoulée hors plateau, elle se limite, en bordure, aux frontières de l’espace intérieur du personnage, à quelques signes, quelques va-et-vient. Pour le reste, les corps sont au repos, à l’écoute, pris par quelque chose qui met fin à toute extériorisation. Perturbés. Repliés sur eux-mêmes. Placés sur pause. On entendra les suites jusqu’à la dernière note. (Le spectacle est aussi une longue réflexion sur « comment écouter la musique », quelle est la place de la musique dans notre vie intellectuelle et sensible, comment penser l’interprétation musicale, quels liens entre musique, littérature et danse… Il y a bien entendu des moments prodigieux avec des mouvements des corps en accord profond avec les mouvements musicaux, d’autres où l’émotion est moins sollicitée, jouant sur les dimensions « intéressantes », prospectives…) – (PH)

Suites pour Violoncelle seul de Bach.

La musique la plus triste du monde est…

Guy Maddin, « The Saddest Music of the World », VS0465

1933, épicentre de la Grande Dépression : la ville de Winnipeg, capitale mondiale du chagrin où tout tourne autour de la brasserie locale (la Muskeg). La tristesse donne soif, et le marketing de la brasserie semble bien d’exploiter ce filon sans vergogne. Toute la ville fantôme et glaciale semble une sorte de campement précaire où la seule occupation est de faire fonctionner les pompes. La patronne (Isabella Rossellini) organise un concours international de la musique la plus triste, histoire de hâter la chute de la Prohibition. C’est déjà pas mal gratiné ainsi ? Mais ce n’est encore rien, rien que la surface ! Par en dessous se noue et dénoue une histoire loufoque, le destin de quelques personnages liés et déliés dans une trame sordide et démente (à découvrir sur écran). Un sommet d’absurde et d’humour noir qui pourrait sembler trop lourd pour décoller. Guy Maddin emballe ça de façon enlevée, frappée, comme un conte de fée hollywoodien rongé d’acide. On dit que c’est le premier film pour lequel il a disposé d’un budget honorable, mais il n’a pas renoncé pour autant à sa marque de fabrique : une esthétique baroque et (faussement) foutraque. Avec lui, on revient aux sources du cinéma où chaque image invente, donne consistance à un imaginaire qui ne peut naître que sur pellicule, dans la tête d’un cinéaste qui ne pense pas « adaptation d’un best seller » mais pense « cinéma ». C’est du cinéma original au sens profond du terme. On est sans cesse entre le dépressif et le clinquant, le film progresse comme un somnambule sur ce fil improbable départageant/partageant le noir sans fond et la comédie badine. Presque tout est en noir et blanc, avec un grain, des halos, des flous, des porosités, la surface du film n’est pas imperméable, on y adhère, elle aspire, on traverse facilement l’écran pour s’identifier aux sentiments outrés, se vautrer avec ravissement dans les égarements, jouir des turpitudes, alors qu’à priori rien d’objectif ne devrait faciliter cette identification. (Pas de racolage pour rendre les personnages « proches », « universels », ici on joue sur le singulier.) C’est sans doute la façon fantaisiste, détournée, de rendre la rudesse de la pauvreté, la violence des rapports, juxtaposées à une poésie paranormale qui s’y incruste et des regards, des expressions, des plans qui happent… Au passage, le concours où s’affrontent de vrais musiciens du monde entier (Chinois, Africains, Ecossais, Espagnols…) rappelle à quel point la tristesse est sujet fréquent des musiques traditionnelles, combien elle est l’âme des musiques. Le concours mettra aux prises les tristesses authentiques et celle fabriquée pour le show, calibrée pour gagner la prime (le candidat américain). Affrontement qui se précisera dans le duel entre deux frères ayant vécu le même traumatisme familial : l’un ayant disjoncté pour devenir un sommet de déréliction hypocondriaque, l’autre ayant muté en une sorte d’optimiste inoxydable, confinant au cynisme éblouissant (Mary McKinney), cynisme inconscient hilarant dans sa naïveté vacharde. Ni le gagnant ni la manière dont se dénoue le traumatisme familial qui engendre tout ce gâchis d’une tristesse incommensurable (jusqu’au fou rire) ne sont prévisibles, il faut regarder le film. Il est passé très peu en salle. Il est depuis peu édité en DVD, c’est un film de 2003. Le circuit ne respecte plus l’urgence inhérente aux chefs d’œuvre. Quelle tristesse. (Filmographie de Guy Maddin à la Médiathèque) – C’est un (ex) collègue, Pierre Coppée, qui m’a fait découvrir le cinéma de Guy Maddin. Lire ses textes…