Libération textuelle

La coutume est de chroniquer un livre quand il est lu. Ici, je ne résiste pas, je déroge à la règle, les premières pages m’ont trop fait plaisir. (Tout en dégustant le menu « plaisir » du restaurant L’essentiel, à Périgueux). Pas seulement plaisir, ça m’a ému. On y raconte la naissance d’une revue dans les années 70. Il y a l’énergie des fondateurs et les obstacles à surmonter. Obstacles des autorités intellectuelles : soumettre ses textes à d’autres, s’entendre systématiquement dire que c’est trop long. Obstacle matériel : comment imprimer une revue qui a de la gueule avec trois fois rien. (Positivement, je dédie cet article à Philippe Delvosalle. Négativement, à tous les tristes qui ont toujours peur qu’un texte soit trop long, « parce que les gens ne lisent plus ».) Extrait : « Et c’est ainsi qu’était née l’idée d’avoir notre propre revue, un endroit où on aurait pu faire ce qu’on veut, écrire comme on le souhaitait, développer des terrains qui nous intéressaient, décrire et critiquer tout à ka fois, bref, faire de la sociologie. La question de la taille des papiers était aussi importante. On voulait échapper aux formats prédéfinis. Publier une note d’une page aussi bien qu’un texte de la dimension d’un petit livre. Et aussi pouvoir publier vite… » (Là, les larmes me montent aux yeux. Le texte sans doute, mais aussi la mise en bouche : une crème de potiron avec une émulsion à la cardamome, très belle et fine association.) La première tentative aura lieu avec Jérôme Lindon, la conclusion est savoureuse : « Mais cela ne nous convenait pas vraiment. La revue était mince, de petit format et les papiers devaient être courts. »  (Un morceau de bar fumé, émergeant d’une petite marée d’émulsion au fenouil, sur une duxelle de  champignons des bois, avec un Bergerac blanc sec très fruité, avec des parfums de fruits rouges) Alors, pour la maquette, suit la description du bricolage, mais surtout la radicalité : c’est du côté des fanzines de BD que ces fondateurs d’une nouvelle de sociologie iront chercher leur inspiration, leur modèle. Ils vont cumuler toutes des options que les âmes sensibles déconseilleraient (les mêmes qui castrent les textes). « … tout cela dans un apparent désordre, mais qui prend sens et dont la nécessité s’impose au lecteur dès qu’il a pénétré dans le corps du texte. » (Succulent : la moitié de pigeon goutte de sang, caramélisée aux dragées, pastilla de foie gras, des bettes fondantes et champignons des bois, avec un verre de bourgogne.) Et cette anecdote liée à la finition de la maquette qui nécessite quand même d’ajuster ici ou là, et qui restitue tout un climat de travail dans lequel on aimerait plonger :  « « allez Bourdieu, coupez-moi ces trois lignes, ça ne rentre pas dans la page » ; il faisait d’abord un peu la gueule, le patron, puis il obtempérait, taillant dans le concept, réécrivant autrement, de façon à dire quand même ce qu’il voulait dire, avec encore moins de mots et c’était souvent mieux. » Il s’agit de la création de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, fondamentale, une des plus importantes revues de sociologie du XXème siècle qui a marqué par son contenu et son graphisme. Les extraits sont tirés d’un ouvrage de Luc Boltanski, co-fondateur : « Rendre la réalité inacceptable ». Ouvrage qui accompagne la réédition d’un texte fondateur publié dans les premiers numéros de la revue : « la production de l’idéologie dominante ». J’ai découvert les « Actes » au début des années 80 et ça m’a marqué. Par le look et l’écriture. Au moment de sortir une nouvelle revue pour la Médiathèque : « La Sélec » en devant composer avec toutes les préventions contre l’écrit, ce témoignage me va droit au cœur. Jubilation. (Rappel du Corbières blanc qui accompagnait le foie gras poêlé aux agrumes).

 

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Une réponse à “Libération textuelle

  1. Je suis resté un peu à vous lire, alors je vous laisse ma petite trace de passage (plus qu’un commentaire). Je viens de réagir à un livre que je n’ai pas lu (réaction sur le titre, un commentaire, un résumé et une interview de l’auteur). Mais j’estime que si on est sincère on peut tout ce permettre. Je reviendrais au revoir.

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