Neige initiatique. Sanatorium, Bach et Thomas Mann.

« In Schnee », Joachim Schloemer, La Monnaie, Danse, 19 & 20 septembre 2008

 

 La neige n’est pas n’importe laquelle, elle est celle qui joue un rôle capital dans le roman « La montagne Magique » de Thomas Mann. C’est dit, mais à part ça ? Les premiers moments de ce spectacle de danse, je vais les passer à essayer de me souvenir du roman, de ce passage. Les gestes et les mouvements, signaux sémaphores en provenance d’une lecture enfouie et que mon cerveau essaie d’imiter en une gymnastique mimétique pour stimuler la mémoire… La scène est occupée par un grand abri rudimentaire de toile blanche. Des piles de chaises. Entre refuge de fortune, grande tente chamanique aux fantasmes, salle d’institution mal rangée. Lieu entre plusieurs lieux. Des images de montagnes sous la neige et le field recording de grands espaces glacés battus par les vents. Sur le devant vient gesticuler une sorte d’errant, entre monsieur bien mis et pauvre diable possédé. Sur les toiles, de l’intérieur, les ombres chinoises d’une échelle, une joueuse de violoncelle. Tout le spectacle, de 2h45, est accompagné par les 6 suites pour violoncelle seul de J.S. Bach. Jouées en alternance par trois interprètes intégrés au ballet, au décor, ou juste à côté.  Une sorte de marathon pour violoncelle ! À certain moment, cette musique réputée si proche des cimes spirituelles, par ses répétitions, ses variations, ses superpositions, crée aussi une sorte de « neige sonore », un brouillage des repères spatiaux et d’équilibre, comme quand, sur un écran, l’image disparaît. Même si les interprètes sont bons, la succession, un peu forcenée (se taper les six suites d’affilée), tape parfois sur les nerfs (comme peut le faire l’air d’altitude sur certaines natures humaines. De la tente se faufile une créature féminine qui prend possession du danseur, s’immisce dans ces vêtements, lui rentre dedans, se greffe à lui. Puis on découvre d’autres personnages, une asiatique gymnaste, une intellectuelle éperdue de poésie, une sorte de Méphistophélès de sanatorium, un étrange savant/philosophe terne… Les actions entre ces différents êtres m’évoquent bien, peu à peu, le climat général du roman de Thomas Mann : dans cet institut montagnard où l’on soigne les tuberculeux, la vie est régie par des règles très strictes, rigides, mais en même temps, le fait d’être confiné dans les marges de la vie sociale réelle et de côtoyer la maladie mortelle crée une étrange liberté spirituelle. Tout peut être agité, la fièvre stimule les illusions les plus folles, les manies les plus radicales et l’émergence des marottes délirantes… Et tout le roman exalte bien la dialectique entre conditions mortelles et besoin d’absolu. Sur fond de climat agité puisque Castorp, le « héros », quittera le sanatorium pour aller se perdre à la guerre… Mais « In Schnee » évoque le chapitre où Castorp s’aventure dans une promenade imprudente dans la neige et manquera y laisser sa peau. Il y sera la proie de rêves diurnes qui déchaînent en lui tout ce que sa nouvelle vie au sanatorium engendre comme fantasmes. Hallucinations musclées, échevelées. Libérations de désirs refoulés avec l’énergie du désespoir tournée vers l’espoir de « connaître enfin ça » avant la fin. Tout ce délire le conduira à une surprenante expérience de « proximité avec soi-même ». Le genre de truc qui transforme, qui intervient après une initiation ? Le contact avec la neige, l’immensité aveuglante, le froid, la solitude, le danger l’y a conduit. Cette expérience déconcertante –elle tombe souvent quand on ne s’y attend pas et on en sait pas trop quoi en faire !- est l’objet de la deuxième partie du spectacle, sur les deux dernières suites de Bach. Castorp regarde des images de neige, comme s’il s’agissait d’images mentales. Il joue avec la captation de ces images. Il revoit aussi (sur une vieille VHS) les images de la première scène du spectacle (la femme qui lui rentre dedans). Et tout est très calme. La danse est immobilisée, refoulée hors plateau, elle se limite, en bordure, aux frontières de l’espace intérieur du personnage, à quelques signes, quelques va-et-vient. Pour le reste, les corps sont au repos, à l’écoute, pris par quelque chose qui met fin à toute extériorisation. Perturbés. Repliés sur eux-mêmes. Placés sur pause. On entendra les suites jusqu’à la dernière note. (Le spectacle est aussi une longue réflexion sur « comment écouter la musique », quelle est la place de la musique dans notre vie intellectuelle et sensible, comment penser l’interprétation musicale, quels liens entre musique, littérature et danse… Il y a bien entendu des moments prodigieux avec des mouvements des corps en accord profond avec les mouvements musicaux, d’autres où l’émotion est moins sollicitée, jouant sur les dimensions « intéressantes », prospectives…) – (PH)

Suites pour Violoncelle seul de Bach.

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