La musique la plus triste du monde est…

Guy Maddin, « The Saddest Music of the World », VS0465

1933, épicentre de la Grande Dépression : la ville de Winnipeg, capitale mondiale du chagrin où tout tourne autour de la brasserie locale (la Muskeg). La tristesse donne soif, et le marketing de la brasserie semble bien d’exploiter ce filon sans vergogne. Toute la ville fantôme et glaciale semble une sorte de campement précaire où la seule occupation est de faire fonctionner les pompes. La patronne (Isabella Rossellini) organise un concours international de la musique la plus triste, histoire de hâter la chute de la Prohibition. C’est déjà pas mal gratiné ainsi ? Mais ce n’est encore rien, rien que la surface ! Par en dessous se noue et dénoue une histoire loufoque, le destin de quelques personnages liés et déliés dans une trame sordide et démente (à découvrir sur écran). Un sommet d’absurde et d’humour noir qui pourrait sembler trop lourd pour décoller. Guy Maddin emballe ça de façon enlevée, frappée, comme un conte de fée hollywoodien rongé d’acide. On dit que c’est le premier film pour lequel il a disposé d’un budget honorable, mais il n’a pas renoncé pour autant à sa marque de fabrique : une esthétique baroque et (faussement) foutraque. Avec lui, on revient aux sources du cinéma où chaque image invente, donne consistance à un imaginaire qui ne peut naître que sur pellicule, dans la tête d’un cinéaste qui ne pense pas « adaptation d’un best seller » mais pense « cinéma ». C’est du cinéma original au sens profond du terme. On est sans cesse entre le dépressif et le clinquant, le film progresse comme un somnambule sur ce fil improbable départageant/partageant le noir sans fond et la comédie badine. Presque tout est en noir et blanc, avec un grain, des halos, des flous, des porosités, la surface du film n’est pas imperméable, on y adhère, elle aspire, on traverse facilement l’écran pour s’identifier aux sentiments outrés, se vautrer avec ravissement dans les égarements, jouir des turpitudes, alors qu’à priori rien d’objectif ne devrait faciliter cette identification. (Pas de racolage pour rendre les personnages « proches », « universels », ici on joue sur le singulier.) C’est sans doute la façon fantaisiste, détournée, de rendre la rudesse de la pauvreté, la violence des rapports, juxtaposées à une poésie paranormale qui s’y incruste et des regards, des expressions, des plans qui happent… Au passage, le concours où s’affrontent de vrais musiciens du monde entier (Chinois, Africains, Ecossais, Espagnols…) rappelle à quel point la tristesse est sujet fréquent des musiques traditionnelles, combien elle est l’âme des musiques. Le concours mettra aux prises les tristesses authentiques et celle fabriquée pour le show, calibrée pour gagner la prime (le candidat américain). Affrontement qui se précisera dans le duel entre deux frères ayant vécu le même traumatisme familial : l’un ayant disjoncté pour devenir un sommet de déréliction hypocondriaque, l’autre ayant muté en une sorte d’optimiste inoxydable, confinant au cynisme éblouissant (Mary McKinney), cynisme inconscient hilarant dans sa naïveté vacharde. Ni le gagnant ni la manière dont se dénoue le traumatisme familial qui engendre tout ce gâchis d’une tristesse incommensurable (jusqu’au fou rire) ne sont prévisibles, il faut regarder le film. Il est passé très peu en salle. Il est depuis peu édité en DVD, c’est un film de 2003. Le circuit ne respecte plus l’urgence inhérente aux chefs d’œuvre. Quelle tristesse. (Filmographie de Guy Maddin à la Médiathèque) – C’est un (ex) collègue, Pierre Coppée, qui m’a fait découvrir le cinéma de Guy Maddin. Lire ses textes…

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