Archives mensuelles : août 2008

Pour une jeune éducation permanente!

Culture et générations.

 Je voudrais rapidement revenir à cet article de Mr. Gheude où il oppose une vision ancienne de l’éducation permanente, basée sur des jugements de valeurs et une transmission verticale (hiérarchique) aux cultures jeunes qui naîtraient d’elles-mêmes, d’un principe universel de la jeunesse qui les dote d’une aptitude à la contagion virale à laquelle il ne nous reste qu’à adhérer. C’est faire table rase des liens entre générations et de leur importance dans l’avenir d’une société. Combien de jeunes acteurs de nouveaux courants, de nouveaux styles musicaux soulignent le rôle prédominant dans leur vocation d’un ancien, d’un musicien ou autre artiste de la génération précédente ? Des novateurs précédents qui ouvrent la voie. Combien de jeunes artistes déclarent quelque chose du genre : « c’est avec ce prof que j’ai eu le déclic », le prof pouvant être remplacé par un autre adulte de l’entourage ? Pour citer Paul Veyne dans son livre sur Foucault : « Les origines sont rarement belles ; les réalités et les vérités se construisent peu à peu, par épigénèse, et ne sont pas préformées dans un germe ». Il n’y a pas un germe autonome de la jeunesse. L’éducation permanente ne vise rien d’autre qu’à multiplier les chances pour les jeunes de connaître dans leur vie, via la culture, cette rencontre qui déclenche une créativité, une révélation de soi, une vocation. Pour les jeunes et les moins jeunes, car il n’est jamais trop tard. Et comme rien n’est vertical, l’éducation permanente prend son plaisir aussi à favoriser les transmissions d’héritages pour qu’ils se transforment et évoluent au contact des jeunes générations. (ph)

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Entre nature et autisme, langage des gestes

« Le moindre geste » de Fernand Deligny (1962-1971)

Film vertigineux dans le sens où il produit littéralement l’appel du vide. J’ai envie de m’y jeter, comme quand, sur une passerelle qui franchit un précipice, on éprouve le besoin maladif de le rejoindre, l’éprouver. Le film ouvre sur ce vide logé au cœur de toute pensée, de toute écriture (de soi, littéraire), vide essentiel à la formation du discours comme le silence à la musique. Précisément, Fernand Deligny, explorateur de l’enfance maltraitée, malade, mal formée, débile, autiste, – explorateur de tous les accidents de parcours dans les processus de croissance de l’esprit humain- réalise un film noir et blanc sur la déficience de discours, de parole. Il sonde ainsi les contours et consistances flous d’un « manque » fascinant.  Vide, absence, manque… espace non identifié puisque non-communicable, trou noir, qui pourtant se remplit progressivement de langage, d’expression, par les gestes, par les sons, les déplacements, et habitue nos yeux à son obscurité. Deux enfants autistes s’échappent d’une institution en Cévennes. Ils ne vont pas bien loin, ils sont mus avant tout par l’impulsion de constituer comme les conditions stables d’une vie normale. Ils s’installent à l’orée d’un village haut perché, dans une maison abandonnée. Autour de ce point fixe (« la maison »), ils errent, ils balisent l’environnement de leurs faits et gestes, « organisent » des cheminements réguliers, comme pour se familiariser avec toutes les choses, objets, herbes, cailloux, pour les intégrer à leur mental, pour qu’elles constituent une sorte de discours intégrant leur corps. Parce que ça parle sans cesse entre ces choses et eux, le silence est relatif. Talus herbeux, rivières, cailloux, carrière (où observer les hommes au travail et la manœuvre des engins, des machines). C’est une sorte de version absolue de l’école buissonnière. Dans une ruine, de bric et de broc, rassembler des bribes de roman familial, esquisse de foyer. Il y a une parole, de plus en plus présente, celle d’un des enfants, entre imprécations, mises en demeures, menaces, imitations de discours officiels et radiophoniques qui l’ont impressionné, inventions de toutes sortes (histoires, dialogues imaginaires), tentatives de mordre sur le réel en organisant faits et interventions, en relatant des faits-divers  factices qui, finalement, expriment ce qu’il éprouve, ce qu’il est en train de vivre. Rebuts de langage de toutes sortes, parole du maître, discours des institutions, échos cérémoniels, comme des cailloux ressassés dans la bouche pour tenter d’en tirer un savoir, un soi, un levier sur le monde, sur son monde à lui… Une plage où s’échouent les restes de tous les discours ordinaires, coutumiers, vidés de leur sens pratique, fonctionnel, et ramassés comme des coquillages, des bois flottés qui vont servir à un autre type de bricolage parlé. Puis, toutes les façons matérielles de penser à ce qui leur arrive : nouer des bouts de ficelle, faire la circulation, enfoncer des barres dans la pierre, ramasser des bouts de bois, et, au repos, leur attitude pensive si profonde qui nous semble étrange les sachant privés de capacité de communication « normale »… Ce par quoi des images montrent, en quelque sorte matérialisent cinématographiquement, ceci que dit Paul Veyne dans son livre sur Foucault: « quelque chose en nous en pense plus long à notre place que nous ne pensons nous-mêmes. » On touche ce qui, finalement, les rend si proche de nous et méritant d’autres traitements… Un des enfants tombe dans un trou sans pouvoir en ressortir. On verra l’autre amorcer des démarches pour l’en sortir, mais qui n’aboutissent jamais, n’embraient jamais sur leur suite logique. Les gestes initiés ne s’articulent pas à d’autres qui les rendraient efficaces. À partir d’un certain moment, il considérera l’autre comme mort, même s’il l’entend crier et gémir (« les morts, ça rêve »). Par contre, il va déployer une ingéniosité incroyable pour organiser des funérailles dignes de ce nom, un simulacre d’enterrement. Perdu dans un coin de ces Cévennes montrées dans toute leur austérité sauvage et leur pauvreté (étendues boisées peu hospitalières, hameaux en mauvais état, agriculture domestique limitée, industrie carrière aride…). Évidemment, c’est forcément un grand moment de cinéma. (PH)

Grand merci aux éditions Montparnasse.

 

Clair obscur sans trait d’union

« Clair Obscur », Jacques Foschia, CD1 solo, UF5745

 

 

 

 

 

 

 

Formellement, c’est un « remarquable CD de musique improvisée ». Brillant. Mais il se passe quelque chose d’autre qui habite, ici, la virtuosité de Jacques Foschia. Quelque chose dans l’instrument « joue de Foschia » exactement comme Jacques Foschia joue de son instrument. Comme qui dirait, ça sort des deux côtés, ça va dans les deux sens. (Cette sensation d’avoir à faire autant à des sons expulsés, jetés, exprimés, qu’à des formes sonores que le musicien veut happer, avaler, reprendre en lui, s’insinue peu à peu vers l deuxième et troisième morceau. Comme une volonté de rembobiner, de revenir en arrière, de remonter le son, de retrouver une origine. Des musiques « jouées en arrière » ? à reculons ?) Dialogue intime avec des entités invisibles, dématérialisées, d’un autre monde. Ce n’est pas même cette intimité qui, exhibée, intrigue l’écoute, plutôt le voile pudique qui l’entoure, l’enveloppe et suggère que là-dessous, comme les lèvres animées d’une plaie, une conversation palpite, s’installe dans son intemporalité. Voile qui murmure, tamise des lumières indirectes, esquisse des mouvements fantomatiques, lents, atténués. À travers une grande diversité, ce sont les variations du deuil qui s’expriment, dans leur complexité noueuse. Liens avec les ténèbres, ouverture vers la clarté, l’incompréhension. Les ondes de choc du mystère de la vie de la mort restitué dans toute sa brutalité (comme à chaque disparition qui touche). La tonalité d’ensemble est sombre, pétrie avec une certaine colère obscure, butée. Comme pour aller au bout de sa rage, du sentiment d’injustice, pour l’user en le triturant pour qu’en sorte la paix. Dans cette matière ténébreuse, des thèmes ténus plus clairs, de fugaces tempêtes de lumières étouffées. Des signes, des évocations. Parfois entre chien et loup : le son est comme une proie que se dispute l’instrument et l’instrumentiste, la bouche et la hanche, qui emportera le morceau ? Des ombres qui s’étirent, s’enroulent sur un ressort, s’essorent, se tordent, se déroulent en hélice, se déchirent et claquent. Sans écho, la nuit est mate. Et les prières de Jacques Foschia portent loin. (PH)

Discographie de Jacques Foschia.

Brocantes sonores.

Pastille radiophonique.

 

Crise de médiathèque, vue par Michel Gheude.

Sur son blog, Mr. Michel Gheude exprime son opinion sur la crise actuelle que traverse la Médiathèque de la Communauté française (mais, ce qui ne transparaît pas dans son article, l’ensemble des médiathèques et des services de prêt public, littératures et musiques confondues). Il épingle d’une part, une orientation dépassée selon lui, c’est à dire, pour le dire vite, l’option « éducation permanente » et d’autre part un aveuglement devant les réelles causes du problème: les tarifs pratiqués par la Médiathèque. Face à la dynamique des cultures jeunes, basée de tout temps sur la propagation virale, (l’échange gratuit en cours de récré trouve son épanouissement, voire sa transcendance, dans le peer to peer numérique), s’accrocher au principe d’une culture payante reviendrait à s’opposer au mouvement de la jeunesse. Il n’y a pas que du faux dans cette réflexion, mais elle me semble emprunter quelques raccourcis. D’abord la notion d’éducation permanente n’est pas condamnée à un schéma vertical, hiérarchique, condescendant. Elle peut aussi évoluer, modifier ses dispositifs, et trouver à enrichir collégialement les relations horizontales (j’imagine que quiconque participe à ces échanges a bien, d’une manière ou d’une autre, conscience ou envie de les enrichir, ou faut-il enterrer toute idée de « progrès » collectif?). Que je sache, l’échange de conseils entre pairs n’est pas lettre morte, et celui qui bénéficie d’une information différente, autre, peut la mettre à disposition, l’injecter dans les pratiques d’échanges horizontales, les rendre disponibles. C’est aussi une certaine vision d’un rôle éducatif que tout un chacun peut jouer y compris les personnes collectives, « institutionnelles ». D’autre part la vision « tout vient de la jeunesse, elle n’a pas besoin d’autre énergie que la sienne pour propager la force de ses cultures » pourrait, pour le coup, être taxé de jeunisme forcené (mais ce serait, à l’égard de Mr. Gheude, exercer le même simplisme que je déplore dans son approche)! Pour une association culturelle, ce serait une posture irresponsable. La propagation de la culture punk dans les années 70 ne s’est pas faite sur le seul côté dérangeant de cette culture. Les médias ont aidé qui n’étaient pas tous tenus par des adolescents. Globalement, les jeunes bénéficient d’un niveau de culture qui leur ouvre pas mal de portes et qui leur vient d’une démocratisation de l’accès à la culture par l’éducation. Les technologies de propagation virale utilisées par les cultures jeunes (mais pas qu’elles) ne sont pas industrialisées par des adolescents et les réseaux qui les font fonctionner ne sont pas gérés par des associations philanthropiques de jeunes. Et bien entendu, le marketing n’existe pas et n’a aucun impact, aucune incidence idéologique. Aucune de ces données brièvement citées pour évoquer la complexité de ces questions ne donne une raison de « s’opposer » à l’air du temps, encore moins à aller contre les cultures jeunes. Mais des responsables culturels doivent en tenir compte pour composer et adapter leurs missions avec cet air du temps. De même qu’au moment de prendre position sur ces réseaux d’échanges gratuits, la responsabilité culturelle publique impose d’examiner certains faits de façon professionnelle: qu’est-ce qui s’échange, quel est l’impact sur la visibilité de la diversité culturelle sur la place publique, quels sont les artistes qui s’en portent bien, quels sont ceux qui en souffrent, pourquoi cette « répartition » et cette différence, ça concerne quels types d’expressions, etc etc…

La politique tarifaire actuelle de la Médiathèque ne signifie pas une opposition idéologique au gratuit. Mais bien une impossibilité budgétaire de proposer une gratuité à l’instant! Il ne faut pas rigoler! Il y a encore 3 millions de prêts dans l’équilibre budgétaire! Et avancer que c’est le coût de l’emprunt qui fait péricliter le prêt physique est bien audacieux! Si les majors avaient vendus le CD moins cher, cela aurait-il empêché la « dématérialisation » (ou hyper-matérialisation) des supports? J’y ai cru, rétrospectivement je suis plus sceptique. D’autre part, la gratuité jeune ne vient pas du ciel! Oui, il y a forcément une réflexion sur les modèles économiques. Quel sera le modèle qui va émerger!? Bien malin qui pourrait le dire à l’heure actuelle. On peut très bien imaginer que les activités de type éducatives (mise à dispositions de contenus culturels de nature à participer à la dynamique d’échanges horizontaux entre pairs, jeunes ou vieux, nouveau modèle d’éducation permanente), dans la nouvelle stratégie Internet qu’ébauche la Médiathèque, génèrent un jour suffisamment de recettes publicitaires pour pratiquer la gratuité dans cet environnement Internet et, dans la foulée, au niveau des centres de prêt. De toute façon, dans la position de la direction, rien n’est figé, elle participe au débat qui traverse les médiathèques au niveau européen, l’important est d’évoluer dans le respect de ses missions qui sont loin d’être dépassées (heureusement car ce sont elles qui confèrent la légitimité d’une existence sociale) en les adaptant au contexte, aux nouvelles pratiques, aux attentes, aux faiblesses de l’offre qu’une politique culturelle publique se doit d’équilibrer pour maintenir une relative justice entre artistes. Ca ne se fait pas en un jour. 

Pierre Hemptinne

Baudouin, roi des sons

Baudouin Oosterlynck, « 1975-1978 », Metaphon.

 C’est un coffret de 4 CD. C’est une boîte magique, on l’ouvre et son contenu est inépuisable. J’y plonge, j’écoute, je lis les notes, avec ravissement, à chaque pas c’est comme si quelque chose de nouveau se faisait entendre alors que, paradoxalement, la musique repose sur une sorte de litanie spirituelle, répétitive mais mise en abîme. De l’émerveillement est tapi dans la durée. Sentir que cette durée résulte d’une volonté de se consacrer, concentré, totalement à une recherche musicale, provoque un étrange ravissement. Comme une technique de vivre, un chapelet qui égrène le temp.

L’instrument référentiel est le piano (ou parties de piano) préparé. Une sorte d’autel à triturer, placé dans un garage comme un établi de bricolage, et régulièrement, assidûment, Baudouin Ossterlynck vient y faire ses dévotions, ses bricolages, ses recherches. Les notes écrites par le musicien sur son expérience sonore sont remarquables. J’en ai rarement lu de semblables, s’agissant d’expliciter la nature d’une expérience musicale singulière. La manière dont il relate ses relations au son, au silence, à l’instrument, aux notes, au clavier, aux espèces de pensées qui préparent la musique en amont, eten libèrent l’énergie et en préparent le formatage, a quelque chose de mystique sauf que la description des processus et dispositifs est attachée aux faits, aux gestes, aux circonstances concrètes, pratiques. Une sorte de mystique musicale démystifiée… Mais à travers ses expérimentations, Baudouin Oosterlinck est en communication avec des forces, des esprits, des dimensions autres, et il cherche à renouer avec ses premières grandes émotions musicales : « J’ai communié tant de fois à l’esprit et au cœur de W.A. Mozart, Schubert, Chopin, J-S Bach, Bela Bartok, Debussy, Cage. Je me souviens de longues heures que je passais à écouter face aux haut-parleurs pour m’enivrer au maximum de leur merveilleux. » Et l’espèce d’exercice incantatoire rugueux, rudimentaire dans le sens où il cherche à ne malaxer que des sons élémentaires, primaires (comme on parle de couleurs primaires), recrée bien les conditions d’une extase, oubliée, première.

Quand je parle de bricolage, c’est dans l’aspect extérieur de la démarche. Il démontre une grande connaissance technique, théorique de la musique, et une maîtrise certaine des technologies sonores. Un autre élément important dans ces compositions est l’enregistrement de voix de personnes handicapées, retravaillées. Notamment pour un formidable « Oratorio » de 7 minutes. Les traces de l’éducation religieuse resurgissent sous forme de fausses incantations latines dans « In memorian collegii ». « Le matériau sonore accentue le côté rasoir des heures passées à la chapelle du collège. Mais attention, cette œuvre a des accents très religieux notamment dans les parties des notes pincées tocsin). » D’autres pièces sont des conversations, d’étranges histoires comme spontanées, relatant le quotidien d’une expérience à la fois ordinaire et complètement fantastique. Sondant le réel, des éléments normaux d’une réflexion sur la musique et l’imaginaire et en même temps cherchant à en saisir l’essence, la particule élémentaire, par un biais surréaliste. Et c’est dit avec une simplicité confondante. Lumineuse. Ainsi de « La gloire » qui expose des projets de pièces musicales, de relations aux publics qui s’incluent dans la pièce de musique, de mécanisme conduisant à la reconnaissance. Ou bien « Première conversation paranoïaque » entre Magritte et Léonard de Vinci, à propos de Joseph Buys et Jésus Christ. Un sens fabuleux de la narration. Entre rire et vérité. Dans « Hier soir », on touche à quelque chose de bouleversant concernant ce qui se noue entre le piano et lui. On y entend des choses ainsi : « On utilise trop les sons. On les viole de leur silence. Une corde aime se taire… Il y a des jours où j’aimerais être un instrument que l’on ne fait plus résonner». Baudouin Oosterlinck est aussi un réputé explorateur de silence, presque un pionnier. Il a entendu et enregistré des silences que personne avant lui n’avait répertoriés. Comme tout le monde sait, sans silence pas de musique. On touche bien dans ce coffret (CD + notes) à quelque chose de fondamental. En explorant sa science exceptionnel du silence et des sons, Baudouin Oosterlynck est devenu aussi un grand sage de l’installation sonore.

 

Flamands/Wallon:

Extrait d’une note de 1978, savoureuse dans le contexte communautaire actuel:

« L’aspect S présent dans ma musique serait dû au francophone en moi: nuancé, caméléon, serpent, doux…

L’aspect Z présent dans ma musique aussi serait dû au flamand (germanique) en moi: cassant, intransigeant, efficace, tranché.

Certaines pièces sont réalisées en deux fois. Un auditeur me demanda après l’audition des bandes quel aspect venait en second pour savoir quelle culture corrigeait l’autre chez moi. Je crois que c’est aussi souvent l’un que l’autre. »

– Il faut souligner que l’on doit l’édition de ce coffret rare (500 exemplaires) à un nouveau label belge : Metaphon. Courageux, bien inspiré.

– Infos sur Baudouin Oosterlinck : www.baudouinoosterlynck.be

 

Les boules.

Dans le parc de Nîmes, au pied de la Tour Magne, un tournoi de pétanques. Des terrains, des joueur et joueuses partout. Plus on se rapproche, plus les conversations murmurées, les consignes entre équipiers, jurons étouffés, interjections et mimiques adrénalisées des coups d’éclats, entre-chocs des boules ou courses des sphères métalliques dans le sable constituent une partition bruissante, dispersée. Musique qui change la perception du sol sus les pieds. L’attention sera attirée par une partie articulée autour d’un phénomène: un jeune joueur qui ne rate jamais, tireur exceptionnel qui parvient à chaque fois à ravir le cochonnet à l’équipe adverse (qui, du coup, n’inscrira aucun point malgré la qualité de ses joueurs). La triplette est passionnante, elle dégage quelque chose de tendu, une fatalité due à ce prodige qui « tue le jeu ». La succession des hommes qui défilent à la ligne de lancement, la concentration, les ondulations de tout le corps pour porter et décocher le geste selon un calcul de trajectoire effectué par tous les sens, toutes les ressources intellectuelles et intuitives, et qui entend la matérialiser dans un mouvement magique de la boule, tous ces gestes de lanceurs ramassés puis portés par l’élan, ressemblent à un ballet moderne et immémorial à la fois, précis, écrit. Jamais la pétanque ne m’avait semblé si proche de la danse.

La fenêtre sur le monde en trompe-l’œil. (À propos de télévision publique)

Les responsables de programmes de France télévisions ont publié dans Libération un texte de sensibilisation à l’avenir de leur service public : « Télé publique, attention fragile ! ». Dans un contexte français où, sous prétexte de « rénover » les modes de financement (suppression de la pub sur les chaînes publiques), on peut craindre un affaiblissement de la télévision non-commerciale. Le texte rappelle les missions de la télé publique, affirme sa différence, sensibilise à son rôle important dans l’ouverture culturelle… Il est impossible de leur répondre de façon cynique qu’il n’y a plus de différence entre télé publique et télé privée. Parce que, en ayant le nez dessus  -d’autant plus en étant dedans- et en relativisant selon le contexte général, bien entendu que des différences subsistent. Néanmoins, un examen qui serait conduit avec rigueur, en traitant de façon professionnelle certains axes forts cités comme les priorités de la télé publique, conduirait à nier l’existence de différences consistantes. Et, en travaillant dans le secteur culturel non-marchand (public), on sait et l’on sent depuis des années que l’information grand public (télévision, radio) « n’est plus de notre côté », ne facilite pas la mise en place d’un contexte d’informations culturelles qui faciliterait le travail de médiation sur le terrain. C’est, autant que la numérisation, un élément déterminant dans ce qui fragilise médiathèque et bibliothèque. « En étant dedans », bien entendu, il est clair que l’on se sent toujours l’alternative au privé. C’est lié à la nécessité aussi à « croire en sa spécificité », c’est un système de défense bien humain. Mais c’est rester sourd aux conséquences de la course à l’audience. « Répondre aux demandes du public » est devenu le mot d’ordre, du privé comme du public. Les modèles de marketing se ressemblent, tirant le niveau vers le bas. Quand les responsables déclarent œuvrer à « maintenir un équilibre pour écarter la double tentation de l’élitisme et du populisme », il s’agit de langue de bois et de pauvre cache sexe. Les Cahiers du Cinéma soulignaient la lenteur avec laquelle certains films, pourtant passés à Cannes, arrivent en salles. Et ne parlons pas des films qui n’arrivent jamais en salle. La télévision publique ne pallie absolument pas à cette frilosité des industries culturelles. Si vous suivez un peu l’actualité du cinéma, vous le savez. De ce fait, elle ne construit pas une information grand public, médiation télévisuelle, vers la diversité culturelle du cinéma, elle ne joue plus le rôle de découvreuse, elle ne défend pas la création dans la durée. Il est erroné de le défendre. Nous pouvons affirmer la même chose pour la musique. C’est peut-être parce que la télé publique ne joue plus ces rôles avec assez d’audace et de radicalité bien sentie qu’elle se trouve si fragilisée par les intentions du Président de la république. Enfin, nous avons évidemment besoin d’une télé publique forte, audacieuse, mais aussi de cinémas, de salles de concerts, de bibliothèques et médiathèques travaillant aussi dans la même direction, pour construire une réelle médiation ludique et ambitieuse sur l’ensemble de la diversité culturelle, à destination du public le plus large. À défaut, on ne fait qu’encourager l’antinomie confuse élitisme/populisme au profit du populisme. Qu’on le veuille ou non.