Suicides d’artistes & médailles belges

 Dans un article du journal Le Soir (25/08/08), Nicolas Crousse ouvre une réflexion intéressante sur la fragilité des artistes, suite à une série de suicides dans le milieu artiste belge (Jeff Bodart, chanson, Benoît Lamy, cinéma, Rémy Belvaux, cinéma, Marie Bucquoy, photographie). Je ne voudrais pas prendre la voie du cynisme en demandant si, d’un point de vue statistique, les artistes belges seraient plus frappés que d’autres, si les disparitions tragiques récentes relèvent bien d’une loi des séries. Même si l’approche n’est pas très scientifique, il y a bien « quelque chose à dire » à propos de ces disparitions. Il serait tout autant cynique, dans un autre registre, de postuler une pénibilité plus grande du travail d’artiste par rapport à d’autres boulots. Mais il est vrai que créer implique certaines conditions structurelles de solitude, « on se fait, probablement, beaucoup plus, par soi même », les repères sont plus flottants. C’est une activité qui, en principe, côtoie le doute, l’incertitude. L’angoisse face à la création n’est pas un fait anecdotique (Cfr sur ce blog la référence au livre « L’angoisse de penser »). D’autre part, il y a le contexte dans lequel on crée. Nicolas Crousse souligne à juste titre les effets négatifs de la « star-académisation de la culture » et de « l’uniformisation du marché » qui fragilisent les artistes « à la marge », en tout cas qui, au niveau de ce que l’on appelle la recherche d’un style et la rigueur esthétique, recherchent l’innovation, l’audace, explorent les vies parallèles du mental humain. Il est sans doute important qu’un grand quotidien ouvre ce débat, pointe ce glissement. Mais il manque néanmoins une part « d’aveu » ! Les médias jouent un rôle important dans l’environnement d’incompréhension que doivent affronter nombre d’artistes intègres. Leur travail, de plus en plus, est évalué selon leur aptitude à toucher un grand public. Remplissez de grandes salles, on parlera d’autant plus de vous. On ne donne qu’aux riches. Mais surtout ça fait entrer en ligne de compte, dans l’exercice de la critique artistique, de plus en plus de critères qui ne concernent pas directement la qualité de l’expression. Le langage créé n’est plus examiné pour lui-même. Mais en fonction des qualités annexes et du potentiel de produits dérivés, pour l’indice de succès populaire qui lui sera accolé. (On sait que si ce succès n’exclut pas la qualité artistique, peut même l’inclure bien entendu, quand on atteint le remplissage de certaines jauges, on ne le doit rarement qu’à ces qualités artistiques seules. Une machine imposante de communication et de marketing est entrée en action et peut faire perdre le contrôle – titre justement du film sur Ian Curtis) Cela génère un climat où les artistes peuvent à juste titre ne pas se sentir écoutés, ne pas être pris en considération au niveau du plus important de ce qu’ils produisent. Dévaluation, déconsidération. Le contraire impliquerait une autre manière d’informer sur la culture : non pas en fonction du hit-parade ou de l’importance de visiteurs ou de spectateurs, mais selon une vision d’ensemble structurée. Qu’est-ce qui se crée aujourd’hui ? Comment expliquer, rendre compte au plus grand nombre de la réalité des expressions. Rien de plus, rien de moins que pour l’actualité sociale, économique : cesser de pointer les événements vedettes qui cachent les initiatives et les faits empiriques nombreux, infinis qui composent le quotidien et l’actualité et qui, bien présentée et suivis, permettraient de mieux décrypter la complexité culturelle-économique-industrielle-sociale de notre société. Donc de mieux y participer de façon constructive, de mieux se sentir participant et reconnus pour que ce que l’on produit (artistes ou autres). Histoire de médailles. On peut craindre que ce ne soit pas la tendance. Démonstration par la fièvre olympique ! Marc Tarabella (ministre communautaire PS), réagissant à la maigre moisson de récompenses olympiques (Le Soir, 26/08/08), proposait de pousser le sport à l’école, au détriment de la philosophie et de la religion. Ce qui signifie bien pousser le sport auprès de l’ensemble de la population pour favoriser l’émergence d’une élite sportive qui ramènerait quelques médailles de plus. Pour obtenir cette élite, il faut évaluer une augmentation significative du nombre de sportifs professionnels (d’où ne sortiront que les meilleurs). Quand on lit d’autre part, chez un généticien comme Axel Kahn, que le sport professionnel est contre nature et nocif pour l’organisme, c’est une étrange visée éducative pour un homme politique, une surprenante vision d’un avenir collectif ! Notez que cela se ferait au détriment de ce qui peut former les esprits, une éducation à la philosophie, déjà que l’art et la culture disparaissent des écoles ! (OK, la religion ne me préoccupe pas !)Et ça reflète la prédominance de la notion de performance, de « records battus », d’esprit de compétition dévoyé, là, comme dans d’autres sphères de la société (les arts, la musique…). Heureusement, la réaction du Ministre de l’Enseignement obligatoire, Christian Dupont, est exemplaire, fait du bien, rassure. Elle gagnerait à être en une à la place de la sortie du sportif politique, Mr. Marc Tabarella… (PH)

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Une réponse à “Suicides d’artistes & médailles belges

  1. Daniel Schepmans

    juste pour te titiller Pierre,parce que ce n’est pas le fond de ce débat,mais la ‘religion’ peut aussi mener à l’art et la culture
    croire et problématiser la croyance peut mener tout droit à l’exploration et à la défense des expressions les moins évidentes

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