Entre nature et autisme, langage des gestes

« Le moindre geste » de Fernand Deligny (1962-1971)

Film vertigineux dans le sens où il produit littéralement l’appel du vide. J’ai envie de m’y jeter, comme quand, sur une passerelle qui franchit un précipice, on éprouve le besoin maladif de le rejoindre, l’éprouver. Le film ouvre sur ce vide logé au cœur de toute pensée, de toute écriture (de soi, littéraire), vide essentiel à la formation du discours comme le silence à la musique. Précisément, Fernand Deligny, explorateur de l’enfance maltraitée, malade, mal formée, débile, autiste, – explorateur de tous les accidents de parcours dans les processus de croissance de l’esprit humain- réalise un film noir et blanc sur la déficience de discours, de parole. Il sonde ainsi les contours et consistances flous d’un « manque » fascinant.  Vide, absence, manque… espace non identifié puisque non-communicable, trou noir, qui pourtant se remplit progressivement de langage, d’expression, par les gestes, par les sons, les déplacements, et habitue nos yeux à son obscurité. Deux enfants autistes s’échappent d’une institution en Cévennes. Ils ne vont pas bien loin, ils sont mus avant tout par l’impulsion de constituer comme les conditions stables d’une vie normale. Ils s’installent à l’orée d’un village haut perché, dans une maison abandonnée. Autour de ce point fixe (« la maison »), ils errent, ils balisent l’environnement de leurs faits et gestes, « organisent » des cheminements réguliers, comme pour se familiariser avec toutes les choses, objets, herbes, cailloux, pour les intégrer à leur mental, pour qu’elles constituent une sorte de discours intégrant leur corps. Parce que ça parle sans cesse entre ces choses et eux, le silence est relatif. Talus herbeux, rivières, cailloux, carrière (où observer les hommes au travail et la manœuvre des engins, des machines). C’est une sorte de version absolue de l’école buissonnière. Dans une ruine, de bric et de broc, rassembler des bribes de roman familial, esquisse de foyer. Il y a une parole, de plus en plus présente, celle d’un des enfants, entre imprécations, mises en demeures, menaces, imitations de discours officiels et radiophoniques qui l’ont impressionné, inventions de toutes sortes (histoires, dialogues imaginaires), tentatives de mordre sur le réel en organisant faits et interventions, en relatant des faits-divers  factices qui, finalement, expriment ce qu’il éprouve, ce qu’il est en train de vivre. Rebuts de langage de toutes sortes, parole du maître, discours des institutions, échos cérémoniels, comme des cailloux ressassés dans la bouche pour tenter d’en tirer un savoir, un soi, un levier sur le monde, sur son monde à lui… Une plage où s’échouent les restes de tous les discours ordinaires, coutumiers, vidés de leur sens pratique, fonctionnel, et ramassés comme des coquillages, des bois flottés qui vont servir à un autre type de bricolage parlé. Puis, toutes les façons matérielles de penser à ce qui leur arrive : nouer des bouts de ficelle, faire la circulation, enfoncer des barres dans la pierre, ramasser des bouts de bois, et, au repos, leur attitude pensive si profonde qui nous semble étrange les sachant privés de capacité de communication « normale »… Ce par quoi des images montrent, en quelque sorte matérialisent cinématographiquement, ceci que dit Paul Veyne dans son livre sur Foucault: « quelque chose en nous en pense plus long à notre place que nous ne pensons nous-mêmes. » On touche ce qui, finalement, les rend si proche de nous et méritant d’autres traitements… Un des enfants tombe dans un trou sans pouvoir en ressortir. On verra l’autre amorcer des démarches pour l’en sortir, mais qui n’aboutissent jamais, n’embraient jamais sur leur suite logique. Les gestes initiés ne s’articulent pas à d’autres qui les rendraient efficaces. À partir d’un certain moment, il considérera l’autre comme mort, même s’il l’entend crier et gémir (« les morts, ça rêve »). Par contre, il va déployer une ingéniosité incroyable pour organiser des funérailles dignes de ce nom, un simulacre d’enterrement. Perdu dans un coin de ces Cévennes montrées dans toute leur austérité sauvage et leur pauvreté (étendues boisées peu hospitalières, hameaux en mauvais état, agriculture domestique limitée, industrie carrière aride…). Évidemment, c’est forcément un grand moment de cinéma. (PH)

Grand merci aux éditions Montparnasse.

 

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Une réponse à “Entre nature et autisme, langage des gestes

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