Crise de médiathèque, vue par Michel Gheude.

Sur son blog, Mr. Michel Gheude exprime son opinion sur la crise actuelle que traverse la Médiathèque de la Communauté française (mais, ce qui ne transparaît pas dans son article, l’ensemble des médiathèques et des services de prêt public, littératures et musiques confondues). Il épingle d’une part, une orientation dépassée selon lui, c’est à dire, pour le dire vite, l’option « éducation permanente » et d’autre part un aveuglement devant les réelles causes du problème: les tarifs pratiqués par la Médiathèque. Face à la dynamique des cultures jeunes, basée de tout temps sur la propagation virale, (l’échange gratuit en cours de récré trouve son épanouissement, voire sa transcendance, dans le peer to peer numérique), s’accrocher au principe d’une culture payante reviendrait à s’opposer au mouvement de la jeunesse. Il n’y a pas que du faux dans cette réflexion, mais elle me semble emprunter quelques raccourcis. D’abord la notion d’éducation permanente n’est pas condamnée à un schéma vertical, hiérarchique, condescendant. Elle peut aussi évoluer, modifier ses dispositifs, et trouver à enrichir collégialement les relations horizontales (j’imagine que quiconque participe à ces échanges a bien, d’une manière ou d’une autre, conscience ou envie de les enrichir, ou faut-il enterrer toute idée de « progrès » collectif?). Que je sache, l’échange de conseils entre pairs n’est pas lettre morte, et celui qui bénéficie d’une information différente, autre, peut la mettre à disposition, l’injecter dans les pratiques d’échanges horizontales, les rendre disponibles. C’est aussi une certaine vision d’un rôle éducatif que tout un chacun peut jouer y compris les personnes collectives, « institutionnelles ». D’autre part la vision « tout vient de la jeunesse, elle n’a pas besoin d’autre énergie que la sienne pour propager la force de ses cultures » pourrait, pour le coup, être taxé de jeunisme forcené (mais ce serait, à l’égard de Mr. Gheude, exercer le même simplisme que je déplore dans son approche)! Pour une association culturelle, ce serait une posture irresponsable. La propagation de la culture punk dans les années 70 ne s’est pas faite sur le seul côté dérangeant de cette culture. Les médias ont aidé qui n’étaient pas tous tenus par des adolescents. Globalement, les jeunes bénéficient d’un niveau de culture qui leur ouvre pas mal de portes et qui leur vient d’une démocratisation de l’accès à la culture par l’éducation. Les technologies de propagation virale utilisées par les cultures jeunes (mais pas qu’elles) ne sont pas industrialisées par des adolescents et les réseaux qui les font fonctionner ne sont pas gérés par des associations philanthropiques de jeunes. Et bien entendu, le marketing n’existe pas et n’a aucun impact, aucune incidence idéologique. Aucune de ces données brièvement citées pour évoquer la complexité de ces questions ne donne une raison de « s’opposer » à l’air du temps, encore moins à aller contre les cultures jeunes. Mais des responsables culturels doivent en tenir compte pour composer et adapter leurs missions avec cet air du temps. De même qu’au moment de prendre position sur ces réseaux d’échanges gratuits, la responsabilité culturelle publique impose d’examiner certains faits de façon professionnelle: qu’est-ce qui s’échange, quel est l’impact sur la visibilité de la diversité culturelle sur la place publique, quels sont les artistes qui s’en portent bien, quels sont ceux qui en souffrent, pourquoi cette « répartition » et cette différence, ça concerne quels types d’expressions, etc etc…

La politique tarifaire actuelle de la Médiathèque ne signifie pas une opposition idéologique au gratuit. Mais bien une impossibilité budgétaire de proposer une gratuité à l’instant! Il ne faut pas rigoler! Il y a encore 3 millions de prêts dans l’équilibre budgétaire! Et avancer que c’est le coût de l’emprunt qui fait péricliter le prêt physique est bien audacieux! Si les majors avaient vendus le CD moins cher, cela aurait-il empêché la « dématérialisation » (ou hyper-matérialisation) des supports? J’y ai cru, rétrospectivement je suis plus sceptique. D’autre part, la gratuité jeune ne vient pas du ciel! Oui, il y a forcément une réflexion sur les modèles économiques. Quel sera le modèle qui va émerger!? Bien malin qui pourrait le dire à l’heure actuelle. On peut très bien imaginer que les activités de type éducatives (mise à dispositions de contenus culturels de nature à participer à la dynamique d’échanges horizontaux entre pairs, jeunes ou vieux, nouveau modèle d’éducation permanente), dans la nouvelle stratégie Internet qu’ébauche la Médiathèque, génèrent un jour suffisamment de recettes publicitaires pour pratiquer la gratuité dans cet environnement Internet et, dans la foulée, au niveau des centres de prêt. De toute façon, dans la position de la direction, rien n’est figé, elle participe au débat qui traverse les médiathèques au niveau européen, l’important est d’évoluer dans le respect de ses missions qui sont loin d’être dépassées (heureusement car ce sont elles qui confèrent la légitimité d’une existence sociale) en les adaptant au contexte, aux nouvelles pratiques, aux attentes, aux faiblesses de l’offre qu’une politique culturelle publique se doit d’équilibrer pour maintenir une relative justice entre artistes. Ca ne se fait pas en un jour. 

Pierre Hemptinne

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