Cadastre sicilien.

« Sicilia ! », Danièle Huillet & Jean-Marie Straub, 1998, Editions Montparnasse

« Sicilia ! » est un film à partir d’un texte. C’est banal, la quasi-totalité du cinéma pompe la littérature (bonne ou mauvaise). Le texte est d’Elio Vittorini relevant plutôt de la bonne. Ce qui est moins banal est évidemment le travail sur le texte, un vrai travail de lecture. Comment on en fait du cinéma (transposition complexe, le passage de la « lecture mentale » à la « lecture à voix haute » en est déjà une). La littérature devient un outil pour étudier ce qu’est le cinéma, le mettre à l’épreuve dans ses concepts et fabrications, vice-versa. C’est du travail visuel-musical pour saisir ce qui se passe dans l’écrit, dans la transformation de l’écrit en image. Visuel du texte, musique des images. Ou l’inverse. En noir et blanc pour ne rien louper de l’essentiel. La première étape, j’imagine, est la sélection d’extraits, le cut-up, pour organiser le texte qui portera les images. Ce premier montage textuel évoluera sans doute au fil du travail cinématographique, avec les acteurs, les décors, les voix, les objets, les paysages (Les cinéastes ont finalisé plusieurs montages de Sicilia!)… Ensuite, il faut le faire dire ce texte, le rendre sonore dans la bouche d’interprète mais comme on l’entend soi quand au fil de la lecture silencieuse on l’entend devenir sonore et entamer sa course hors de soi. Il faut construire une sonorité en accord avec un mouvement filmique, avec un déroulement d’images. Travail sur le découpage, la respiration, les silences, la ponctuation, comment articuler les phrases, les images et idées contenues dans les mots. (Comme quand on lit un texte sans ponctuation, par exemple « Comment c’est » de Beckett, il y a un premier survol pour identifier où ça coincera si on lit d’une traite, ensuite on rentre dans les propositions, on essaie différents découpages, on compare les sens que ça donne…). C’est la première force de ce film : les personnages ont l’air de « jouer leur propre rôle », filmés comme dans un documentaire, dans leur réel, tout en apparaissant parfaitement comme des personnages sortis du livre pour déclamer. Il y a une convergence magique, mélange de rare simplicité et de distance guindée, respectueuse, pour laisser exister les choses, les laisser dégager leur sens. Le texte passe par eux, ils sont les transmetteurs d’une identité sicilienne universelle embrassée par la littérature d’où provient leur dialogue, tout en restant, dans leur individualité, des éléments distincts, particuliers de cette identité.

Ensuite, la Sicile profonde est approchée de l’extérieure : par les migrants qui reviennent au pays. Au début, la parole, les images, tout en étant déjà en Sicile donnent l’impression de survoler, de tourner autour. Et c’est une première conversation sur le port, entre un migrant américain revenu pour quelques jours et un natif plongé dans l’inertie économique. À travers un échange « banal » sur les habitudes alimentaires, toute la situation sicilienne est tracée, une île dont la misère centripète expulse ses enfants vers ailleurs (quitte à devenir « employé du cadastre ») et dont la force centrifuge de l’amour les ramène à elle ponctuellement (« pour se gâter les entrailles »). L’aspect fantomatique de l’île sera accentué dans un trajet en train, vague paysage maritime surexposé, en contraste avec l’épaisseur du wagon. Cette introduction, avec le dialogue ainsi syncopé, atteint une musicalité exceptionnelle, tendue dans sa simplicité âpre.

Le film suit surtout un personnage qui va à Syracuse revoir sa mère après une longue absence. Il y a un long plan balancé qui introduit Syracuse en allant et venant entre un panoramique, campagne et ville, et un morceau de rue quelconque, aux limites de la ville. On enchaîne avec un gros plan sur une petite maison d’un blanc éclatant et ensuite, à l’intérieur, avec une confrontation entre la mère et l’enfant. Ce cheminement du plan large, avec les sons de la nature et de la vie, au renfermement domestique vieillot où se déballeront des « secrets de famille » est puissant. La vue d’ensemble est primordiale pour la lecture d’une partie. Le procédé impulse de la tension dans la confrontation des souvenirs : le fils évoque une enfance merveilleuse, la mère lui restitue la pauvreté et le dénuement auxquels il fallait faire face. L’échange s’effectue dans une atmosphère « traditionnelle » avec le hareng qui cuit dans l’âtre. Dans ce contexte, c’est avec une grande liberté de ton que le fils cherchera à savoir ce qui s’est passé entre ses parents, pourquoi se sont-ils séparés, etc. Apprendre les dessous de la vie amoureuse de ses parents se présente toujours comme une phase initiatique. Retour dans la ville éblouie de lumière, déserte, hormis un rémouleur. Exemple d’un métier qui disparaît, symbole d’une économie qui ne fait plus vivre ses enfants qui s’exilent sur le continent et ne reviennent que pour mieux aiguiser leur mémoire.

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Une réponse à “Cadastre sicilien.

  1. J’ai rajouté un lien vers ce très bel article.

    Amicizia da Corsica,

    Angèle

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