Identités musicales

Dick Hebdige, « Sous-Culture. Le sens du style. », 155 pages, Zones/Editions La Découverte.

 

 

 

 

 

 

 

Voici un ouvrage passionnant d’intelligence sur les cultures musicales en Angleterre, dans les années 70 (en remontant aux racines de l’après-guerre). Le livre est écrit en 1979, première traduction en 2008, faut-il y voir le signe d’un désintérêt francophone pour les approches un peu sérieuses et scientifiques des champs musicaux?  Dick Hebdige est sociologue important des « cultural studies », courant sociologique anglais qui s’est concentré sur l’étude des relations entre culture dominante et cultures dominées, avec une forte implication de terrain. (La première partie de cet ouvrage est consacrée aux « études de cas », la seconde à une « lecture », soit une interprétation des cas étudiées.) L’auteur se penche sur l’histoire des musiques qui animent Londres au moment de l’émergence du punk, sans se focaliser strictement sur la partie musicale (on sent vite qu’il sait de quoi il parle) mais en embrassant l’ensemble de ce qui parle dans une musique: les fringues, les cheveux, les objets, les attitudes, les slogans ». Tout ce qui fait signe: il les étudie bien comme des ensembles sémiotiques. Il fera référence aux fondateurs principaux des « cultural studies » (pour fonder ses recherches sur une définition de la culture), mais s’inspirera beaucoup de Jean Genet, inventeur à lui tout seul d’une sous-culture, pour glisser dans son appareil théorique de l’intuition poétique. Il fera souvent appel à Roland Barthes, à Lévi-Strauss, pour le concept de « bricolage » comme autre manière de se créer un savoir, en référence aux univers créés par les sous-cultures, mais aussi au mouvement Tel Quel qui innovait alors dans ses analyses littéraires. Sous-culture, ici, n’a bien entendu rien de péjoratif, ça vise les « cultures juvéniles » dans ce qu’elles cherchent à se démarquer, à prendre en défaut les codes dominants pour « exister ». Le livre comporte des témoignages très riches sur la manière dont les musique américaines sont réceptionnées à Londres, mais surtout sur la manière dont les musiques et les styles d’attitude et de vie qui les accompagnent se construisent à l’époque dans une « confrontation » entre la population blanche ouvrière et la communauté noire. La question raciale est partout (ou de l’appartenance ethnique). Avec beaucoup de nuances et de richesses, les différents styles sont décrits et replacés dans leur dynamique contextuelle, sociale, économique et politique: rastafari, hipsters, beats, teddy boys, mods, glam, skinheads… Tous les styles qui se créent autour de ces genres musicaux, et qui seront bien entendus « récupérés » par le commerce et la mode, sont décris comme « des mutations qui font sens. » La force de l’ouvrage tient à l’association d’une observation pertinente (imprégnation, documentation) et de la construction d’un outil théorique pour dépasser le stade de quelques formules interprétatives du niveau journalistique. (« trop littérale et trop conjecturale ») Cette étude rapporte un éclairage très intéressant sur les années 70. Tous les jeunes qui oeuvrent à une sorte de revival colo du punk devrait le lire, tous les adultes en relation avec de jeunes punk, aussi! Le livre permet ouvre la réflexion sur le rôle actuel des « cultures juvéniles ». Apportent-elles encore des « mutations qui font sens »? Qui remettent en cause la culture dominante? Si à l’époque les « styles » étaient rapidement exploités par le commerce, ils n’en perdaient pas pour autant, instantanément, leur potentiel perturbateur. Le marketing n’a-t-il pas pris le dessus en transformant les jeunes (l’enfant) en pilier du consumérisme, en agent prescripteur principal de ce qu’il faut acheter?

 

 

 

 

 

 

 

Extrait: « Pour reprendre l’exemple du style punk, nous avons vu que sa cohérence homologique passait précisément par son apparente incohérence (trou/T-shirt; crachat/applaudissement; sac poubelle/vêtement; anarchie/ordre), par son refus de s’articuler autour d’un ensemble identifiable de valeurs centrales. Sa cohérence est en fait de nature elliptique, elle passe par une chaîne de lacunes ostentatoires. Ce qui caractérise le style punk, c’est qu’il occupe un vide, au contraire du style skinhead. Alors que les skinheads théorisaient et fétichisaient leur position de classe dans le but d’accomplir un retour « magique » vers un passé imaginaire, les punks se distanciaient radicalement de la culture des adultes et adoptaient une position d’extériorité, au-delà de la compréhension de l’homme de la rue, dans un avenir de science-fiction… »

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