La bonne angoisse.

« L’angoisse de penser », Evelyne Grosman, Editions de Minuit, 156 pages, 2008

 

 

 

 

 

 

 

Chassés-croisés d’analyses littéraires entre penseurs et écrivains (leur consistance se ressemble), Lévinas, Foucault, Lacan, Derrida, Blanchot, Beckett, Artaud… pour rendre compte d’une expérience des limites, soit ce que nous ne parvenons pas à penser et vers quoi se tournent tous les efforts de ces écrivains (comme les  scientifiques scrutant l’insondable matière à la recherche de traces d’origine).  Ecrivains exigeants avec eux-mêmes, avec leurs lecteurs. Ils ont cherché à faire reculer les limites de ce qui peut s’écrire, de ce qui peut rentrer dans le discours. Soit accéder à une extériorité intérieure, un hors soi, « la pensée du dehors » dira Foucault. Rien d’autre que ce qui stimule réellement à écrire et génère souvent une profonde angoisse. C’est la dépression profonde contre quoi/sur quoi écrit Beckett. Ce « hors soi », cet innommable, c’est forcément une formidable réserve d’énergies négatives qu’il convient de transformer en forces positives: de la pensée exprimée, lisible, transmissible. 

« La force singulière de ces écritures est précisément d’excéder l’angoisse, retournant contre elle ce « pouvoir prodigieux du négatif » qui la définit, s’en servant comme d’un levier pour pulvériser les formes, utilisant la puissance de décomposition qu’elle recèle. Alors l’angoisse n’est plus cette coagulation du néant dans laquelle se fige l’absence de pensée. Alors le vide se révèle comme ce qu’il est: non une absence de vie mais un formidable grouillement d’énergies, une infinie mobilité vibratoire. Que montre au fond Le Dépeupleur de Beckett? que le vide, comme l’enfer, est surpeuplé. Toute forme est illusion, suggère la physique contemporaine, nous évoluons au milieu d’un fourmillement d’atomes inlassablement en mouvement; aussi loin qu’on descende dans les profondeurs de la matière physique, tout est pullulement, vibration énergétique, circulation, trajet, pulsation… »

Ca nous conduit à une belle méditation autour de la déclaration de Lacan: « il n’y a pas de métalangage ». C’est à dire comment l’écriture pourrait traiter de l’écriture?L’impossibilité « du discours d’un langage sortant de lui pour parler sur lui« . » Comment théoriser sur l’écriture en écrivant? « Dans quelle langue parle la théorie? ». Et c’est bien pourtant en s’exerçant à sortir de leur langue pour en parler, pour écrire sur elle, que ces auteurs ont écrits. Grignotant sur cet extérieur. Ou traduisant l’aveuglement qu’il engendre, ne faisant que ressasser le cul de sac, l’interdit. 

 

 

 

 

 

 

 

Les analyses sont puissantes, acérées, inspirées, écrites avec style. Elles suivent les chemins de crêtes essentiels de la littérature. Elles rappellent qu’écrire et lire sont des exercices ardus. Exercices indispensables pour penser avec profondeur (et donc en portant sa part d’angoisse) des questions essentielles du devenir de notre société: relation à l’innommable, l’identité, l’appartenance, l’origine, et toute la problématique mise de côté par les questions de politique culturelle qui consiste à souligner les attitudes mentales, comportementales « profitables », celles qui évitent de nier l’angoisse: « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut dire des mots tant qu’il y en a, il faut les dire jusqu’à ce qu’ils me trouvent, etc. » (Beckett). A l’encontre donc des modes qui favorisent le grouillement saturé de ceux qui « paradent dans le miroitement vain de petits jeux d’écriture à l’usage de lecteurs pressés ». On y revient, et avec encore l’obligation de porter une accusation contre tous les dispositifs qui contribuent à ce grouillement vain et irresponsable. En me délectant de ces réflexions sur Beckett (Indistinctement donc, et de façon non contradictoire, les mots sont à l’intérieur du vide et le vide est à l’intérieur des mots. Ils le remplissent comme il les remplit. C’est cette topologie paradoxale, à la limite de la folie, que je voudrais interroger chez Samuel Beckett et singulièrement dans ses textes brefs, « minimalistes », de la fin. reversant toute notion de contenu et de contenant, de dehors et de dedans, de clôture et d’ouverture, ils invitent à écrire l’infini,  explorer ce qu’Emmanuel Lévinas appelait, à propos de Blanchot, un « séjour sans lieu ».), j’entendais des musiques d’abord clairement liée à des réminiscences de lectures, mais ensuite se changeant en vague, en poignées de particules ressassées et égrenées dans l’absolu, et il s’agissait alors de souvenirs de musiques précises, essentiellement celles d’Evan Parker, particulièrement en solo. Parce que ces musiques « extrêmes » du XXème siècle m’ont toujours semblé être profondément liées à ces écritures des limites. L’analyse littéraire consacrées à ces auteurs m’a toujours permis de mieux commencer à penser ces musiciens là. En dégageant ce qu’a de jubilatoire leur fréquentation (écrivains ou musiciens).

Publicités

Une réponse à “La bonne angoisse.

  1. Pingback: Suicides d’artistes & médailles belges « Comment c’est !?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s