Homme battu…

« Gegenüber (L’un contre l’autre) », Jan Bonny, Allemagne, 2007

Dans des décors ordinaires, impersonnels et en même temps terriblement prégnants parce que l’on sait qu’ils représentent une série de normes, qu’ils sont représentatifs des lieux de vie d’une grande partie de la population et que donc c’est là-dedans que se concocte et marine en grande partie l’imaginaire collectif  (appartement quelconque, commissariat banal, rue simplement fonctionnelle, métro, salle de jeux solitaires, parking, salle à manger bourgeoise conventionnelle), la caméra explore l’enfermement de deux personnes, un couple. Ferré dans son cercle vicieux. En les serrant de près, en imitant en quelque sorte le « regard fuyant », un peu par  en dessous, ce type de regard qui n’enregistre qu’une perspective tronquée des lieux (qui ne les voit plus parce que c’est la meilleure manière de les supporter ?) et pratique l’évitement, se contente de symptômes, d’à peu près, rejeté au niveau des stéréotypes qui ne permettent plus de voir et traiter ce qui se passe réellement. Dispositif que le réalisateur exploite de façon très physique, angoissante. On sait dès le début que les apparences sont trompeuses, que le mal couve. Jan Bonny piste et traque le surgissement de la violence dans le couple, depuis la banalité qui suinte des murs jusqu’à l’héritage social allemand incarné par la figure méprisante du père. Et il filme sans facilité, en énonçant la complexité du sujet. L’homme est policier, apprécié pour son sang-froid et son courage. Elle, enseignante, issue d’une famille aisée, cultivée. Tous les deux intégrés, utiles socialement. Il y a eu coup de foudre mais entre des milieux « contraires », mésalliance comme on dit ! Cette famille avec deux adolescents, dépendante des largesses des parents de la femme, devient un foyer de frustrations, de désenchantement. Et c’est l’homme qui sera battu. On le sait en ayant lu le résumé, on se demande quand même quand et comment ça va surgir. Très simplement, et banal. C’est ce surgissement que le cinéaste réussit spécialement bien. En adoptant ce cas de figure du mec violenté, Jan Bonny traite le thème en se dégageant des approches trop convenues et systématiques, principe fort (homme) contre principe faible (femme). La violence est plus insidieuse que cette simple logique de rapport de force. Elle surgit comme une réponse à quelque chose qui submerge, qui paralyse, qui étouffe, qui horrifie, qui « dépasse », qui laisse sans réponse. Elle est la manifestation exacerbée, déséquilibrée, d’une brutalité que les convenances tendent de policer à défaut de permettre un réel épanouissement des rêves de chacun. L’épanouissement pour tous n’existe pas dans la société, l’art du bien être réservé au plus grand nombre repose sur la gestion de la déception. Le réalisateur ne cache rien mais ne s’alourdit pas non plus dans des détours trop psy. L’engrenage, la violence qui engendre la violence, parce que d’y avoir cédé salit, et d’être sali excite la rancoeur à l’égard de l’objet déclencheur de cette perte indigne de soi. Une grande part est aussi laissée au silence, facteur aggravant, silence de l’entourage immédiat, des enfants, des collègues. Silence qui trahit l’incapacité à « être sûr de ce que l’on pressent, constate ». Est-il, est-elle vraiment battu(e)? Suis-je sûr de ce que je crois déceler? Et l’on observe de façon fuyante pour tenter de vérifier, de capter un signe qui ne trompe pas. Le film restitue à merveille ce climat de malaise, ce malaise, cette difficulté à en avoir le coeur net qui permet de se débiner sans se culpabiliser. Un homme battu, de plus, ça contrarie tellement de stéréotypes. Comment réagir? Le film se construit en forme de constat, presque froid, clinique, tendu. C’est du costaud, les personnages sont décrits au plus juste, sans chercher à éveiller la sympathie pour tel ou tel antagoniste. C’est du cinéma qui en veut, qui creuse et explore d’autres filons. Avec des acteurs excellents. Pour utiliser une formule consacrée : « encore un film qui témoigne de la bonne santé du jeune cinéma allemand » !

Deux jeunes cinéastes allemands disponibles en prêt:

Christophe Hochhaüsler (« Bois lacté » et « Imposteur »)

Henner Winckler (« Voyage scolaire », « Lucy »)

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