Le pirate n’est pas (toujours) celui qu’on croit!

Après la musique, c’est au tour du cinéma d’inspirer les gros titres anti-pirates: « Chaque jour, 68.000 films piratés » (Le Soir, 12.08.08). Et on pourra constater les mêmes déviances dans l’approche: très vite on se rend compte que l’on ne déplore pas les dommages que cela causerait au cinéma, mais bien à l’industrie cinématographique (et ses métiers périphériques). Le point de vue exposé est; grosso modo, celui des représentants de cette industrie. « Bienvenue chez les Ch’tis » piratés 682.000 fois quatre jours après sa sortie. Le calcul des industriels est simple: ça fait autant de places de cinéma non payées, non rentabilisées. L’équation n’est pas si simple: beaucoup de ces « pirates » n’iraient de toute façon pas voir le film, pas mal vont le voir et téléchargent en sus pour revoir, re-revoir, re-re-revoir, jusqu’à la nausée, entre copains, jusqu’à connaître les répliques par coeur. D’autre part, les films cités pour illustrer le coeur de cible de cette pratique d’accès numérique au cinéma appartiennent en général au box-office: « Indiana Jones 4 », « Kung Fu Panda »… Comme par hasard. La déferlante de publicité pour ce type de produit excite la frénésie de posséder vite et chez soi, la qualité importe peu. Et cela, encore une fois, n’exclut pas de se rendre en salle. Cet excès de publicité contribue aussi à la dévaluation du produit. La pub a un effet paradoxal: elle séduit, elle rend accroc, mais en même temps le public sait qu’il s’agit de racolage appuyé vers leur portefeuille et cela n’incite pas au respect. Les chiffres présentés ne sont pas assez affinés: quelle est la part du cinéma dit d’auteur dans les quantités piratées? Cinéma qui s’adresse à un public miex « éduqué » cinématographiquement, plus exigeant sur la qualité de la projection, moins addict à la nouveauté commercialement boostée (mais le même public peut être accroc, méprisant à l’égard du cinéma commercial et le piraté sans vergogne, et marquer plus de respect par sa pratique du cinéma d’auteur). Et même pour le cinéma d’auteur, dans ce qui ferait l’objet de piratage, quelle est la part de films passés en salle et de films non diffusés? Parce que l’offre en salle, pour le cinéma de qualité, n’est pas extraordinaire. (Des films d’auteur passés à Cannes en 2007 arrivent seulement dans nos salles, au compte goutte.) Pour le cinéma comme pour la musique, si la pratique de « pirater », on pourrait dire court-circuiter  le réseau de distribution, prend une telle ampleur, il faut en attribuer la cause profonde à une dévaluation profonde dans notre société de tout ce qui a trait à la pratique culturelle, pratique de se cultiver. Cette dévaluation, ce mépris du culturel est engendré par les industries culturelles qui ont délibérément court-circuiter, on pourrait dire pirater, la vraie relation individuante aux produits culturels dans toute leur profondeur d’expérience éducative. En imposant au marché de la culture la dictature du circuit court, de la satisfaction rapide, la plus immédiate, les industries culturelles ont sapé les fondements de la vie culturelle et ont favorisé la culture du mépris qui commence à lui coûter cher, à détruire les propres fondements de culture mercantile de rendement rapide. Il faut arrêter de se lamenter avec et pour les industries culturelles. Il vaut mieux les mettre devant leur responsabilité et entamer une réelle réflexion pour une nouvelle politique culturelle comme projet de société (incluant une nouvelle conception des industries de l’esprit dont le rôle serait de faire fructifier celui-ci et non de l’affaiblir).

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2 réponses à “Le pirate n’est pas (toujours) celui qu’on croit!

  1. Quelle valeur attribuer à l’action d’aller voir Kung Fu Panda en salle de cinéma ? Est-elle tellement supérieure au téléchargement illégal et gratuit du film ?
    Idem pour un film dit d’auteur ?

    Il y a bien sûr toute la valeur du cérémonial : se déplacer, faire la file, s’asseoir dans la même salle que d’autres gens qui vivent et parfois nous dérangent… Tout cela est important mais n’est pas directement lié au contenu et à l’enrichissement éventuel qu’il procure. Cette relation au contenu, elle peut avoir lieu par l’intermédiaire d’accès divers et je ne pense pas que le fait de payer pour y accéder soit un facteur déterminant de la qualité de la relation que l’on peut avoir au contenu (au contraire même, cela la parasite parfois).

    Il me semble que le raisonnement révèle une certaine ignorance de ce qu’est l’acte de télécharger illégalement. Moi je l’ai fait, et je n’ai pas trouvé cela sale ! Au contraire, cela m’a permis d’accéder au contenu en éliminant toute une série de contingences. Mon séjour dans le peer-to-peer m’a de plus permis de m’intéresser à des artistes que j’ignorais et d’interagir avec des personnes dont les goûts m’intéressaient. Il y a là indéniablement la possibilité de créer des relations de valeur.

    Le paradoxe actuel est que le téléchargement se développe en utilisant les produits fabriqués par les industries culturelles qui en souffrent. Ma question sera donc : quel modèle économique/industriel peut soutenir la création de produits culturels diffusés par peer-to-peer ou, dit autrement, gratuitement ? Et pas en nous survendant à la place des connexions et autres bidules ? Mécènes ? Etats ? Coopératives ?

  2. Merci pour votre commentaire qui a du fond.
    Je ne considère pas les pratiques « peer to peer » illégales ou non comme sales, je tiens à le préciser. C’est plus complexe que ça. Je voulais dans mon billet surtout réagir à ce discrédit toujours jeté sur le téléchargement « illégal » par une presse qui s’empresse de relayer le point de vue des industries culturelles les plus crasses.
    Je considère que, globalement, le modèle économique-culturel dominant est consternant mais que le « gratuit » n’est pas une bonne solution.
    (Je découvre tout le temps des artistes que j’ignorais sans pratiquer le téléchargement illégal).
    Je pencherais pour que le « gratuit bien compris », reflet de pratiques culturelles intéressantes d’amateurs passionnés qui découvrent et on envie d’échanger et partager, soit « rattaché » à une économie non marchande, soutenue par l’investissement économique d’une nouvelle politique culturelle ambitieuse, à grande échelle…

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