Photos de rues, têtes de nouveaux prophètes…

Arles, les Rencontres de la photographie 2008.

 

 

 

 

 

 

 

J’ai un peu picoré dans les Rencontres. Picorer est le mot, quand il s’agit d’exercer, dans des expositions d’art organisées dans les règles, une concentration du regard et des sens déjà exaltés par un lieu affolant de couleurs et de lumières (surtout, j’imagine, s’il est découvert pour la première fois ; il sature d’autant l’envie de ne « rien louper »). Et ça commence par les troupeaux de taureaux noirs dans la garrigue, la ville, les ruelles, les arènes, le quai du Rhône, y compris les fantômes de Van Gogh… Les expositions éparpillées dans le centre de la ville (celles que j’ai vues), ne me semblent pas les plus fortes. Un peu anecdotiques, distrayantes, elles ont le mérite de stimuler un sens de la déambulation, de favoriser l’entrée dans des bâtiments autrement inaccessibles… Le plat de résistance « photo » se situe un peu à l’écart, du côté des « Ateliers SNCF » désaffectés. Je n’ai pas eu le temps de tout voir, mais il y a du consistant, ça mérite de s’y focaliser. L’installation d’abord dans ces anciens ateliers du chemin de fer donn un côté « décor artificiel de cinéma » et en même temps une profondeur de mise en chantier perpétuelle de la création d’images. Sur les murs détruits, en plein air, sont exposés de grands portraits de Christian Lacroix par quelques grands noms. On découvre ensuite, dans cet espace immense d’entrepôts en friche, une perspective active des différents aspects de la photo qui instruit notre réel, notre relation au réel via la construction d’images.  Il y a les impressionnants portraits de Charles Fréger d’individus en uniformes. Gros plans pour traquer ce qu’il subsisterait de l’individu sous le poids imposant de l’uniforme. Pas grand chose, des regards vides. L’uniforme vide l’âme en l’absorbant dans sa rigidité rituelle.

Il y a l’incursion de Françoise Huguier dans les appartements communautaires de Saint-Pétersbourg (en regrettant quand même le parti pris d’y mêler un personnage censé représenter la vie quotidienne dans cet habitat, prétexte à réaliser des nus presque hors sujet !) Il y a le travail de Guido Mocafico qui piège la virtuosité des peintres réalisant des natures mortes : si celles-ci nous trompent en créant l’impression de réel, le photographe nous égare en imitant à la perfection la peinture saisissant le réel… Pour le dire autrement : les photos ont l’air de natures mortes à l’huile et pas de photos de natures mortes, et ce miroitement entre deux modes de représentation a quelque chose d’infini, c’est sans doute cela que l’on appelle « mise en abîme »… Il y a le regard documentaire de Grégoire Korganow consacré aux femmes de détenus, ces infimes zones de contact sensible entre la personne enfermée et celle(s) qui les attendent à l’extérieur, comment se perpétue un lien en dépit de l’emprisonnement, un regard impliqué sur ce travail de la nature humaine entre vie bouleversée, ravagée et impérieux besoin de maintenir un « foyer d’affection », de partage de résistance. Un beau regard impliqué sur ces processus très complexes saisis par le décor, par l’expression de visages, par le vide, par le décor…

En entrant dans l’immense « atelier de mécanique », hyper chaud, on est surtout happé par la musique de Nick Cave qui s’échappe de locaux périphériques, un peu obscurs. Il y a là deux installations vidéos de Joël Bartoloméo qui font mouche, d’emblée. « La boîte noire », en référence aux appareils mouchards qui enregistrent le journal de bord des avions et permettent, après coup, de comprendre les raisons d’un krach, mêle images d’actualités et échantillons de la vie intime. La chanson de N. Cave (« Wheeping Song »), ritualise jusqu’à l’hypnose cette sorte de mise à mort inéluctable du lien amoureux que l’on pourrait éviter en lisant les enregistrements de la « boîte noire » à l’avance.

Tout au long du mur de cet atelier, s’alignent les vestiges ramassés dans la rue par Joachim Schmid. L’installation représente une lente et longue promenade, errance. C’est le résultat d’une quête commencée en 1982. Une sorte d’archéologie de la photo « vulgaire », la pratique photographique de monsieur tout le monde vue au travers des rebuts : photos prises et un jour jugées vidées de leur sens fétichique, ou devenues compromettantes et jetées à la rue. Ce qui ne signifie pas une destruction irrémédiable mais cache aussi une envie de donner à voir… 900 vestiges sont ainsi mis bout à bout comme un cadavre exquis d’indices photographiques de ce que les gens regardent à travers leurs objectifs, de ce qu’ils ont envie de laisser comme traces imagées, ou qu’ils ont envie d’expier, d’extraire de leur mémoire visuelle… Il faudrait faire une étude croisée avec les musiques qui se constituent d’échantillons « ramassés » aussi dans la rue…

 

 

 

 

 

 

 

Le clou de ce que j’ai vu reste la série « Sous la peau » de Pierre Gonnord. D’immenses portraits de personnages « en marge de l’ordre établi ». Le traitement commun, fond noir et accentuation des tensions biographiques dans les traits du visage, saisit ces personnalités dans une dimension de noblesse généralement occultée. Ils ont simplement l’air de héros, sans exacerbation de leur marginalité et éventuelle misère, de personnages importants. Importants à prendre en compte pour comprendre notre société. Ils sont portraiturés avec une certaine austérité précise, méticuleuse, sombre et lumineuse qui évoque une pratique du portrait à l’ancienne (où l’on ne faisait le portrait que de ceux qui savaient payer le peintre). Dépouillés de ce qui constitue l’ordinaire de la vis sociale, ils apparaissent comme des personnages bibliques, personnes à lire, à décrypter, à interpréter, riches d’histoires faites d’accidents. Ils sont indispensables pour nous permettre d’éprouver notre normalité sociale. Ils sont généralement invisibles. Et là, ils brûlent, crèvent l’écran, nous dévisagent comme les protagonistes essentiels de ce qui se trament dans notre histoire actuelle, prophétiques. Les regards sont impressionnants, consistants, au contraire des personnages empesés sus l’uniforme de tout à l’heure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une réponse à “Photos de rues, têtes de nouveaux prophètes…

  1. Je découvre ton billet tardivement, le jour de la clôture des rencontres, et partage ton sentiment quant à Fréger, Gonnord et Huguier. Vivement Arles 2009 🙂

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