Le tour à côté (3), les belles crampes.

 

 

 

 

 

 

 

A vrai dire, je regarde peu les étapes du Tour. J’en ai des images mentales, abondantes. Mais je préfère être sur mon vélo, dans l’action de pédaler. J’habite alors beaucoup plus les représentations que je me suis fixée enfant et adolescent, une sorte de mythologie, certes attachée à des noms, mais surtout liée à cette faculté de parcourir les paysages sur sa bicyclette, avec sa seule force motrice, en équilibre. Même à l’époque, nous n’avions pas la télévision, je les voyais rarement, les coureurs. J’entendais plus souvent les reportages à la radio (Luc Varenne). Et aujourd’hui, j’ai un faible pour les compte-rendus écrits bien foutus (disons ceux de Libé). Extraits: « Une étape comme on les aime, grandiose, lyrique et d’une bêtise redoutable. Les Schleck se poignardent à coup de dagues. Caïn a tué Abel. C’est de la très grande tragédie. La course n’est plus qu’un tableau de Brueghel. » Ou à propos du coureur russe en embuscade: « Au fait, on ne dit rien du Russe de la Rabobank. Les kolkhoziens ont toujours la manie du plan quinquennal. Lui a un plan à dix jours et n’a pas bougé d’un pouce quand ces dingues de CS ont saccagé la course. » (Jean-Louis Le Touzet) J’aime parce que la course est là inspiratrice, stimule l’imaginaire, pousse à l’invention langagière.

Entre temps, je bouquine « Eloge de la bicyclette » de Marc Augé (Manuels Payot, 2008, 88 pages). Question anthropologie, je trouve l’ouvrage un peu léger, ne semble pas reposer sur une investigation scientifique, plutôt sur une observation de surface et des impressions personnelles de cyclistes. Mais on trouve des traits intéressants, à méditer, par exemple ceci, qui vient contredire le jugement journalistique selon lequel les français ne gagnent plus parce que ce sont les seuls « propres »: « En France, c’est parce que le mythe dépérit que les Français ne gagnent plus de courses, et non l’inverse. » Ou encore ceci: « En ce sens, faire du vélo, c’est apprendre à gérer le temps, aussi bien le temps court de la journée ou de l’étape, que le temps long des années qui s’accumulent. Et pourtant (c’est là le paradoxe) la bicyclette est aussi une expérience d’éternité. »

 

 

 

 

 

 

 

Précisément, ma dernière expérience à vélo est une belle confrontation au temps! 6h26 sur la selle, 151 kilomètres, à mon niveau c’est du genre « tester ses limites »!. C’est long, à certains moments interminables, il y a aussi dans des moments de grâce, cette sensation que le temps est suspendu. La relation au paysage est exceptionnelle, même si on ne pédale pas en touriste, on a un regard flottant, qui embrasse largement les décors traversés, mais sans s’y arrêter (comme l’écoute du psychanalyste). Et au fil des kilomètres je m’y sens particulièrement incrusté, la respiration amplifiée par l’effort semble jouer avec le paysage, l’aspirer, l’expirer. C’est particulièrement beau après Chimay, quand on s’écarte de la route principale. Vers Boulers, Rièzes (patrie d’Arthur Masson), L’Escaillère (point culminant du Hainaut) et cela devient de plus en plus enchanteur du côté françaix avec la petite ville fortifiée de Rocroi et la plongée forestière vers Bourg-Fidèle (4, 5 kilomètres?) et la remontée symétrique vers les Mazures… Encore plus loin, autre plongée vers la Meuse (Monthermé) que je suivrai exalté avant de m’engouffrer dans la vallée de la Semois. Retrouvailles. « Quelle belle vallée » (Annegarn. C’est en arrivant à Bohan que j’ai senti les crampes menacer. Il a fallu gérer jusque Vresse et négocier la longue ascension vers Petit-Fays sans déclencher les douleurs paralysantes. C’est quand ça tire ainsi, qu’il faut s’accrocher, que l’impression de survoler un rêve s’oppose au sentiment de coller à l’asphalte, c’est alors qu’il est bon de fredonner « Agostinho » (Annegarn). Chanson qui convoque bien des bribes mythologiques. A l’arrivée (je suis un peu halluciné après une telle course pas banale à mon échelle, descendre du cadre d’une solitude profonde, étoilée) douche, bières, rock… « C’est l’arrivée du tour » (Bashung).

Publicités

Une réponse à “Le tour à côté (3), les belles crampes.

  1. à lire (si pas déjà fait):
    – Patrick LEBOUTTE + Hervé LEROUX + Gilles CORNEC: « Cinégénie de la bicyclette » (Yellow Now, 1995)

    « Où l’on découvre comment les courses cyclistes enfantèrent le cinématographe pour redonner aux corps de la lumière »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s