Rémanences et débarras

Tatiana Trouvé, Prix Marcel Duchamp 2007, Centre Pompidou (Espace 315)

Le titre du texte d’Elie During, dans la catalogue de l’exposition me convient: « Les vitesses de l’ombre. A propos des intermondes de Tatiana Trouvé ». J’ai l’impression en entrant dans la salle d’un jeu d’ombres imposant et furtif, des formes puissantes bougent, se mettent en place et se figent le temps du regard que je vais y porter. (Même impression quand on entre dans un sous-bois, une agitation précède, fuit l’intrus et se compose une apparence. On croit avoir vu quelque chose.) 

L’artiste expose ici des grands formats dessinés, sombres, plombés, noirs sur noirs. Sortes de négatifs photographiques fascinants. Des scènes d’ateliers vides, de grandes pièces désertes avec verrières donnant sur des végétations semi-domestiquées. Et dans la pièces, les signes d’une intrusion figée, les traces fossilisées d’un bouleversement d’objets, les restes d’une intervention technique interrompues. (?) Présence de câbles, outils, bonbonnes, meubles déménagés, des essais de dispositifs, de rituels anonymes, d’arrangements abstraits entre choses… Des fenêtres sombres par lesquelles on contemple le spectacle de lents mouvements qui déplacent les décors quotidiens, glissement de sens dans la matière des objets qui nous entourent. L’épaisseur fantasmatique même de la nuit qui change le regard. Ca ressemble à des scènes vues dans la nuit, une fois, impossible de retrouver quand.

Ensuite, l’artiste intervient sur l’espace même. Une grande grille sépare la salle en deux. De grandes sculptures sont disséminées. On reconnaît des formes vues dans les scènes nocturnes des grands dessins. Une corde dressée vers le plafond. Enfin, Le volume même de la salle est modifié. A l’entrée et au bout, des blocs clos avec fenêtres qui ouvrent sur des espaces indéfinissables qui sentent un peu les vieux bâtiments institutionnels désuets, défonctionnalisés: des couloirs longs, courts, courbes, fourbes, labyrinthiques? Des débarras? Vestiaires d’ateliers? Des enfilades de portes sur le vide? Des vestiaires? Des locaux techniques avec flaques d’eau? Sarcophages de démarches administratives inutiles, d’apprentissages sans lendemain, de gestes passés à usiner le superflu, architectures qui engloutissent le temps perdu, où s’engouffre le regard avide de saisir des signes, quelque chose qui reviendrait de ces lieux sans nom, de ces locaux insignifiants, cul-de-sacs bureaucratiques …

La coordination de ces différents éléments procure des sensations fortes, une modification importante dans la manière de percevoir le lieu où l’on se trouve, ses caractéristiques, les raisons de s’y trouver… Un brin de perplexité (comme chaque fois que je suis confronté à son travail) et un enthousiasme progressif qui monte des faces obscures. L’impression d’être dans un grand ballet de mouvements fugitifs de natures mortes, un tremblement d’implicites ressourçant… (PH)

prix marcel duchamp 2008

 

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