Archives mensuelles : juin 2008

Expo/Galerie: Toxador et Poincheval

Laurent Tixador & Abraham Poincheval, Galerie In Situ, 15 mai – 14 juin

Un point de contact avec une étrange expérience entre archéologie, anthropologie de l’absurde et art contemporain.

Les deux compères se sont lancés dans l’art en reliant à pied et en ligne droite Nantes et Metz : un petit bouquin raconte le périple, les obstacles, les solutions apportées… Ils ont testé des situations de survie sur l’île du Frioul au large de Marseille, en haut d’un gratte-ciel en Corée. Ils se sont fait enfermés trois semaines en cachot séparés, se parler mais jamais se voir, transcrire le dire. Les murs graffités de cette prison sont exposés dans la galerie. En Espagne, ils ont passé trois semaines enterrés, creusant des galeries, un mètre par jour : on peut contempler l’artisanat modeste de cette vie sous terre : des sculptures dans les manches de pioche, des bouts d’os transformés en personnage, le tout travaillé au couteau… (Infos d’après article dans Le Monde)

Dans la galerie In situ, ils ont expérimenté une autre sorte d’enfermement douloureux : une nuit en slip dans une tente animée par un vivarium de moustiques. Il reste  voir les couches sommaires agitées, des traces de pieds et de mains sur le mur blanc, des moustiques écrasés.

L’espace mental artistique comme moteur pour interroger le quotidien, les barrières, les frontières, les possibles, les peurs, comme style de vie contre le somnambulisme.www.insituparis.fr

La cage aux moustiques

 

Tadashi Kawamata, « Tree Huts »

Tadashi Kawamata, « Tree Huts », Galerie Kamel Mennour, 15 mai – 14 juin

Galerie K. Memmour

Au premier coup d’œil, c’est amusant, ça semble anecdotique. De bric et de broc, des cabanes de bois accrochées en hauteur, comme des nids d’hirondelles, des cabanes de gosses dans les arbres. Puis à un moment ou l’autre le regard reste pris dans une de ces cabanes, ne redescend plus, essaie de comprendre « c’est quoi la vie dans ces réduits précaires suspendus ». Un étrange lien alors s’établit entre le sentiment d’invincibilité qu’enfant, nous pouvons ressentir dans nos cabanes et celui d’extrême vulnérabilité que nous éprouverions, adultes, à devoir vivre maintenant dans ce genre d’abris de fortunes. Comme un seul et même sentiment. Ce qui était rassurant, enfant, était la sensation de prendre les choses en mains, d’expérimenter par soi même la fragilité de l’habitation de soi, de son lieu. Mais c’était déjà des exercices pour s’habituer à la précarité fondamentale de toute expérience.www.kamelmennour.fr

Cabane de Kawamata (2)

 

« La ressemblance par contact », G. Didi-Huberman

Georges Didi-Huberman, « La ressemblance par contact. Archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte » Editions de Minuit, 2008, 379 pages

Georges Didi-Huberman explore le monde de l’empreinte, les techniques, les savoir-faire, l’imaginaire : qu’est-ce que l’homme à chercher à étreindre en pratiquant le moulage ? « En quoi cette technique, qui d’abord suppose le contact, transforme-t-elle les conditions fondamentales de la ressemblance et de la représentation ? »

Pratiquée depuis la préhistoire jusqu’aux formes les plus actuelles de l’art, la technique de l’empreinte est une sorte d’anachronisme qui permet de développer une archéologie nouvelle de l’art contemporain,

La première partie décortique la place de l’empreinte dans l’art classique. Pratique d’étude incontournable mais rabaissée : le moulage est une pratique mortifère (d’ailleurs utilisée pour les masques mortuaires), alors que l’art, en reproduisant l’empreinte idéale que les choses impriment à même l’imaginaire de l’artiste, donne la vie.

Sur la dialectique féconde que l’empreinte stimule entre copie du réel et création artistique, Didi-Huberman fonde une approche remarquable du travail de Marcel Duchamp trop systématiquement réduit à un seul ready made (l’urinoir), accusé d’évacuer le savoir-faire, de remplacer la main à la pâte par le n’importe quoi.

Or, se concentrant sur les œuvres principales de l’artiste, Didi-Huberman rappelle à quel point il a maîtrisé de multiples techniques pour réaliser ses machines esthétiques hybrides.

Essentiellement, il s’attache à démontrer à quel point Duchamp pousse le génie du moule comme esprit dialectique de l’art, comme outil de connaissance par l’art et comme accessoire de l’érotisme du geste artistique.

Echantillon :

« On ne s’étonnera pas que Marcel Duchamp ait pensé, un jour, à prendre au mot le jeu des multiples mots et des multiples choses réversibles contenues dans chaque moule. Prendre au mot, pour le sculpteur qu’étai Duchamp, cela impliquait de s’engager dans une chaîne opératoire assez complexe –elle garde, aujourd’hui encore, une bonne part de son mystère- consistant à mouler une « moule », c’est-à-dire à produire le « moule » d’un sexe de femme. » (A propos de Feuille de vigne femelle)

« Feuille de vigne femelle se présente, à bien des égards, comme un défi lancé à la notion de sculpture. Défi qui passe par la rencontre, érotique et technique, d’une « moule » et d’un « moule ». Défi qui passe par l’hypothèse selon laquelle l’empreinte offrirait, mieux que toute autre, la possibilité de renverser l’objet de la sculpture… »

 

La sensibilité et la capacité d’analyse sont extraordinaires, les hypothèses audacieuses, les démonstrations remarquables tout autant que la langue précise et si peu jargonnante. C’est un régal. Qui se termine par une « ouverture », au lieu d’une conclusion, intitulée « Sur un point de vue ichnologique » (science des empreintes) où l’on peut lire des choses comme :

 

« Nous devrions accepter de nous placer devant une sculpture de Donatello, de Rodin ou de Marcel Duchamp, comme devant une empreinte de main préhistorique. Devant une telle empreinte, en effet, nous ne savons rien à l’avance, u alors nous devons critiquer tout ce que nous savons déjà par un examen toujours plus approfondi du matériau lui-même : l’image formée, le substrat, la nature du pigment, les traces de processus, la situation dans la grotte, etc. (…) le préhistorien peut offrir à l’historien de l’art l’exemple salutaire d’un regard plus désorienté, plus dénudé, mais plus resserré aussi (donc capable de problématisation) sur la teneur matérielle et processuelle des images. »

Luc Lebrun, avec qui j’évoquais ce livre, soulignait à quel point ce genre d’étude innovante et pénétrante manque à l’analyse des musiques actuelles qui utilisent aussi beaucoup des techniques d’empreintes (ne serait-ce que dans les field recordings…)

« Pour inventaire », Yaakov Shabtaï

Yaakov Shabtaïi, « Pour inventaire », Babel/actes Sud, 2007, 521 pages

Né en 1934 à Tel-Aviv. Décédé en 1981.

Tout commence autour de l’enterrement du « père de Goldman ». Le fil narratif lymphatique passe de personnage en personnage, présents là dans la célébration du deuil, toutes les personnes liées de près ou de loin au défunt. Il s’attarde sur les uns et les autres, progressant en spirale, et il en raconte un bout d’histoire, s’éloigne, prend du recul, croise d’autres personnes, puis la spirale le ramène sur le territoire des uns et des autres et il en complète le portrait. Il en épuise tous les films qui les relient au défunt. Il ne construit pas une trame, il semble en effacer une. Le cercle du temps s’élargit détaillant les ramifications entre les protagonistes de toute cette vie, presque tous déchirés entre leurs origines européennes et leur installation en Israël. Le roman dresse l’inventaire des traces humaines laissées par le mort (« le père de Goldman »). Traces pleines de conflits, de violences domestiques, de rancœur, de mélancolie. Et le récit rencontre mariages, solitudes, divorces, mort. Une vie se désagrège au cours de ces phrases très longues où les propositions et les images stagnent. Un tissu très prégnant, un réseau de relations dans lequel se débat Goldman et deux de ses amis, un musicien qui ne trouve pas sa place (musicien de l’évitement) et un érotomane de plus en plus déçu, à la recherche d’un sens à leur vie. Le tout s’imbrique étroitement dans l’histoire fragile d’Israël, indissociable du destin intime des protagonistes et de leurs angoisses (quoi qu’ils fassent, ils peuvent à tout moment  être réquisitionné pour défendre leur pays). A la fin, le « père de Goldman » est vraiment mort et son fils se suicide, ce qui était annoncé dès les premières lignes du roman. Mais il fallait que l’inventaire des raisons conduisant à ce drame fut mener à son terme, un inventaire de relations humaines qui se délitent, ne conduisent à rien, tournent en cul de sac, « un vain mouvement sans finalité ni sens ».

 

« I Don’t Want to Sleep Alone »

Cinéma (DVD)

 

« I don’t want to sleep alone », Tsai Ming-Liang, VI0119

Un film saisissant de lenteur, même pas, de fixité ! On dit qu’en tournant en Malaisie, son pays d’origine, il introduit une dimension « sociale » absente de réalisations antérieures. Ce souci social est peut-être dans cette fixité. Une façon, sans pathos, de donner de l’importance aux indicateurs de l’extrême abandon de cette société asiatique urbaine. De rendre le côté hermétique de cette pauvreté, comme un mur contre lequel on se fracasse. Une réalité hermétique de par son dénuement radical  et ses matières mortes qui se substitue à un environnement normal avec lequel il est possible d’interagir harmonieusement, de se construire. Ici, rien ne se construit : ni au propre ni au figuré. La photo, superbe, esthétique, ne désamorce pas la charge de ces ruines sans avenir.

 A l’intérieur de ce cadre fixe, Tsai Ming-Ling construit une fable comme il les aime (déviante). Un pauvre parmi les pauvres tombe dans l’arnaque d’une bande sans scrupule qu soutire les rares pièces qui traînent au fond des poches des damnés de la grande ville, en leur promettant de multiplier l’argent grâce à une loterie. Il se rebiffe, se fait tabasser, est recueilli et soigné dans un squat. Objet de tous les soins d’un de ces misérables qui n’a rien, il devient précieux, désirable, convoité. Il est strictement silencieux. Il gravite autour d’un bar pouilleux dont la servante soigne le fils lourdement handicapé de la patronne, un corps strictement mutique, sans mouvement ni expression. Le désir, curieusement, rayonne à partir de ces corps « privés de » (de tout ce que vous pouvez imaginer). Tsai Ming-LIang explore les marges d’une sexualité « malade ». Coûte que coûte, même dans le corps rigide, atrophié de sa sensibilité, il faut que transite le fluide du désir. Mais avant tout, le plus convoité est le sommeil partagé, d’autant plus réparateur qu’il réunira des corps attirés les uns par les autres… 

Broken Music et Machinchose

Fire Room (Ken Vandermark, Lasse Marhaug, Paal Nilssen-Love), « Broken Music », UF3447

Le saxophoniste Vandermark boosté, survolté par un batteur exceptionnel et un artificier électronique ravageur (membre de Jazzkammer, fabriquant consciencieux de harsch noise…). Des plages musclées, hyper physiques, qui déstabilisent l’estomac. Ou des atmosphères rongées de silences, petites déchirures électroniques, hachures percussives, inquiètes, bégaiements égarés. Souffles en errance. Quelle que soit l’option retenue, il y a une présence énorme, ce trio a un potentiel infernal, un vocabulaire imaginatif puissant, aux ressources comme infinies qui flambent dans les phrases et chants éviscérés de Vandermark.

 

Machinchose, « en vrac et d’un bloc », NM0117

Eugène Lampion, d’album en album, confirme que Machinchose n’est pas un brol éphémère. Il y a du costaud et du sens sous les aspects foutraques. Le bricolage n’est pas une allégeance à une certaine mode du n’importe quoi kitsch un peu électro, mais une affiliation à ce qu’il a de plus profond dans le sens étudié par Lévi-Strauss. On y retrouve par exemple cette impression d’avoir à faire à quelqu’un qui fait les choses lui-même, qui met la main à la pâte, de A à Z, il est l’artisan qui façonne cet ensemble, avec des sons trouvés ici ou là, avec des formules de mots qui traînent dans le capital d’expressions toutes faites, ici recyclées, détournées. Mos et sons et voix rentrent en convergence très dynamique qui traque les travers inframinces du politiquement correct, installé dans la banalité quotidienne. Foutoir dadaïste actualisé. Visiter le site.

http://machinchoseweb.free.fr/

 

Le hors-champ de la contrebasse

Bruno Chevillon, « Hors-champ », UC3215

(Basse, contrebasse, electronics)

« Partir des choses », ça pourrait être le mot-clef de cette musique. Un beat. Une cassure. Un glissement. Un éparpillement de matière. Une perte de mémoire. Un déraillement. Un cri. Un envol. Un écho. Les causes sont toujours ailleurs, hors champ. La musique s’infiltre dans la faille de l’événement, découvre des cavités ramifiées, complexes, très vastes, et essaie d’en prendre l’empreinte. Empreinte de désordres, de seuils qui basculent. Textes sonores fouillés, hybrides, bruts et sophistiqués, alliant bestialité et technologie. Des forces, qui se déchaînent dans leur enfermement, foudroient et broient le vide.  Cordes et effets électroniques orchestrent de courtes machines diluviennes, tragiques et traversées de personnages littéraires.

Premier CD radical pour un contrebassiste surtout connu pour son travail aux côtés de Louis Sclavis, mais aussi Texier, Humair, Ducret…

Un label à choyer : « D’autres cordes », http://www.myspace.com/dautrescordes

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