Archives mensuelles : juin 2008

Cuisine, bistrot de chef

Café Constant, Rue Sainte-Dominique 139,

Cappuccino de petits pois aux asperges, carpaccio d’huîtres et saumon au gingembre, filets de bar sur une purée au pesto… Tout est juste, précis. Côtes de Roussillon fruité et frais, Bandol parfumé et gentiment corsé. Toutes les entrées à 11 euros et les plats à 15 euros. Cuisine de chef étoilé dans un bistrot sans chichi avec pas mal de touristes mais des habitués du coin. Service simple et souriant. Un sans faute.

Chef étoilé, table de bistrot, Paris

 

Expo/Musée – Peter Doig

Peter Doig, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris,

La toile, l’huile, de grands formats, des paysages, des personnages, c’est comme un retour du refoulé ! Tant l’art contemporain s’était éloigné de cette pratique. Peter Doig ne s’inscrit pas dans une démarche néo-classique conservatrice. Ses coups de pinceaux ne me semblent pas une critique des autres voies suivies par l’art plastique. Son regard, en amont de ce qu’il peint, sa relation mentale au visuel, à ce qui fait image dans le cerveau, à une société envahie par les images, tout cela reste proche d’une posture critique. Et c’est ce qui rend sa technique, connotée « classique », très actuelle, tout à fait dans le coup, échappant à tout académisme. Il travaille bien avec des photos découpées ici ou là, qu’il colle, dégrade, fait macérer, dont il scrute les altérations du temps et des éléments. Et ça inspire ses surfaces fantastiques, surfaces vivantes, proliférantes. Ca dégage des effets surprenants, parfois une torpeur malsaine, ou un émerveillement  candide, le sentiment de retrouvailles confuses, exaltantes… Les ressources sont aussi bien figuratives, impressionnistes, abstraites… Incroyable comme ça aiguise le regard. C’est puissant et enchanté. Une claque.

Sa première exposition en France avait eu lieu à Nîmes en 2003.

http://www.paris.fr/portail/Culture/Portal.lut?page_id=6450

Expo/Musée – Monumenta – R. Serra

Richard Serra, « Promenade », Grand Palais, Monumenta 2008, du 07/05 au 15/06/08

Richard Serra dans sa promenade

La première chose qui frappe est le vide. Comme si nous avions rendez-vous avec rien sous l’immense verrière du Grand-Palais. Mais l’espace est habité par 5 plaques d’acier de 17 mètres de haut, 4 de large. Plantées différemment, comme les éléments souples, espacés, d’une structure respiratoire. C’est qu’entre ces lames, et tout autour, se rejoue ce qu’à d’essentiel l’exercice déambulatoire. Pour aérer l’esprit, reposer les sens, distiller une douce hypnose. Selon le placement et le coup d’œil les lames orientent l’humeur, bougent, communiquent de la légèreté. Comme autant de portes monumentales en lévitation, au matériau brut, profond, ouvert  l’altération, qui ouvrent vers d’autres dimensions.

(Ce jour-là Philip Glass répétait pour son concert du soir et l’artiste observait comment son œuvre d’acier réagissait aux impacts des notes du piano.)

Promenade

 

 

Expo/Galerie: Toxador et Poincheval

Laurent Tixador & Abraham Poincheval, Galerie In Situ, 15 mai – 14 juin

Un point de contact avec une étrange expérience entre archéologie, anthropologie de l’absurde et art contemporain.

Les deux compères se sont lancés dans l’art en reliant à pied et en ligne droite Nantes et Metz : un petit bouquin raconte le périple, les obstacles, les solutions apportées… Ils ont testé des situations de survie sur l’île du Frioul au large de Marseille, en haut d’un gratte-ciel en Corée. Ils se sont fait enfermés trois semaines en cachot séparés, se parler mais jamais se voir, transcrire le dire. Les murs graffités de cette prison sont exposés dans la galerie. En Espagne, ils ont passé trois semaines enterrés, creusant des galeries, un mètre par jour : on peut contempler l’artisanat modeste de cette vie sous terre : des sculptures dans les manches de pioche, des bouts d’os transformés en personnage, le tout travaillé au couteau… (Infos d’après article dans Le Monde)

Dans la galerie In situ, ils ont expérimenté une autre sorte d’enfermement douloureux : une nuit en slip dans une tente animée par un vivarium de moustiques. Il reste  voir les couches sommaires agitées, des traces de pieds et de mains sur le mur blanc, des moustiques écrasés.

L’espace mental artistique comme moteur pour interroger le quotidien, les barrières, les frontières, les possibles, les peurs, comme style de vie contre le somnambulisme.www.insituparis.fr

La cage aux moustiques

 

Tadashi Kawamata, « Tree Huts »

Tadashi Kawamata, « Tree Huts », Galerie Kamel Mennour, 15 mai – 14 juin

Galerie K. Memmour

Au premier coup d’œil, c’est amusant, ça semble anecdotique. De bric et de broc, des cabanes de bois accrochées en hauteur, comme des nids d’hirondelles, des cabanes de gosses dans les arbres. Puis à un moment ou l’autre le regard reste pris dans une de ces cabanes, ne redescend plus, essaie de comprendre « c’est quoi la vie dans ces réduits précaires suspendus ». Un étrange lien alors s’établit entre le sentiment d’invincibilité qu’enfant, nous pouvons ressentir dans nos cabanes et celui d’extrême vulnérabilité que nous éprouverions, adultes, à devoir vivre maintenant dans ce genre d’abris de fortunes. Comme un seul et même sentiment. Ce qui était rassurant, enfant, était la sensation de prendre les choses en mains, d’expérimenter par soi même la fragilité de l’habitation de soi, de son lieu. Mais c’était déjà des exercices pour s’habituer à la précarité fondamentale de toute expérience.www.kamelmennour.fr

Cabane de Kawamata (2)

 

« La ressemblance par contact », G. Didi-Huberman

Georges Didi-Huberman, « La ressemblance par contact. Archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte » Editions de Minuit, 2008, 379 pages

Georges Didi-Huberman explore le monde de l’empreinte, les techniques, les savoir-faire, l’imaginaire : qu’est-ce que l’homme à chercher à étreindre en pratiquant le moulage ? « En quoi cette technique, qui d’abord suppose le contact, transforme-t-elle les conditions fondamentales de la ressemblance et de la représentation ? »

Pratiquée depuis la préhistoire jusqu’aux formes les plus actuelles de l’art, la technique de l’empreinte est une sorte d’anachronisme qui permet de développer une archéologie nouvelle de l’art contemporain,

La première partie décortique la place de l’empreinte dans l’art classique. Pratique d’étude incontournable mais rabaissée : le moulage est une pratique mortifère (d’ailleurs utilisée pour les masques mortuaires), alors que l’art, en reproduisant l’empreinte idéale que les choses impriment à même l’imaginaire de l’artiste, donne la vie.

Sur la dialectique féconde que l’empreinte stimule entre copie du réel et création artistique, Didi-Huberman fonde une approche remarquable du travail de Marcel Duchamp trop systématiquement réduit à un seul ready made (l’urinoir), accusé d’évacuer le savoir-faire, de remplacer la main à la pâte par le n’importe quoi.

Or, se concentrant sur les œuvres principales de l’artiste, Didi-Huberman rappelle à quel point il a maîtrisé de multiples techniques pour réaliser ses machines esthétiques hybrides.

Essentiellement, il s’attache à démontrer à quel point Duchamp pousse le génie du moule comme esprit dialectique de l’art, comme outil de connaissance par l’art et comme accessoire de l’érotisme du geste artistique.

Echantillon :

« On ne s’étonnera pas que Marcel Duchamp ait pensé, un jour, à prendre au mot le jeu des multiples mots et des multiples choses réversibles contenues dans chaque moule. Prendre au mot, pour le sculpteur qu’étai Duchamp, cela impliquait de s’engager dans une chaîne opératoire assez complexe –elle garde, aujourd’hui encore, une bonne part de son mystère- consistant à mouler une « moule », c’est-à-dire à produire le « moule » d’un sexe de femme. » (A propos de Feuille de vigne femelle)

« Feuille de vigne femelle se présente, à bien des égards, comme un défi lancé à la notion de sculpture. Défi qui passe par la rencontre, érotique et technique, d’une « moule » et d’un « moule ». Défi qui passe par l’hypothèse selon laquelle l’empreinte offrirait, mieux que toute autre, la possibilité de renverser l’objet de la sculpture… »

 

La sensibilité et la capacité d’analyse sont extraordinaires, les hypothèses audacieuses, les démonstrations remarquables tout autant que la langue précise et si peu jargonnante. C’est un régal. Qui se termine par une « ouverture », au lieu d’une conclusion, intitulée « Sur un point de vue ichnologique » (science des empreintes) où l’on peut lire des choses comme :

 

« Nous devrions accepter de nous placer devant une sculpture de Donatello, de Rodin ou de Marcel Duchamp, comme devant une empreinte de main préhistorique. Devant une telle empreinte, en effet, nous ne savons rien à l’avance, u alors nous devons critiquer tout ce que nous savons déjà par un examen toujours plus approfondi du matériau lui-même : l’image formée, le substrat, la nature du pigment, les traces de processus, la situation dans la grotte, etc. (…) le préhistorien peut offrir à l’historien de l’art l’exemple salutaire d’un regard plus désorienté, plus dénudé, mais plus resserré aussi (donc capable de problématisation) sur la teneur matérielle et processuelle des images. »

Luc Lebrun, avec qui j’évoquais ce livre, soulignait à quel point ce genre d’étude innovante et pénétrante manque à l’analyse des musiques actuelles qui utilisent aussi beaucoup des techniques d’empreintes (ne serait-ce que dans les field recordings…)

« Pour inventaire », Yaakov Shabtaï

Yaakov Shabtaïi, « Pour inventaire », Babel/actes Sud, 2007, 521 pages

Né en 1934 à Tel-Aviv. Décédé en 1981.

Tout commence autour de l’enterrement du « père de Goldman ». Le fil narratif lymphatique passe de personnage en personnage, présents là dans la célébration du deuil, toutes les personnes liées de près ou de loin au défunt. Il s’attarde sur les uns et les autres, progressant en spirale, et il en raconte un bout d’histoire, s’éloigne, prend du recul, croise d’autres personnes, puis la spirale le ramène sur le territoire des uns et des autres et il en complète le portrait. Il en épuise tous les films qui les relient au défunt. Il ne construit pas une trame, il semble en effacer une. Le cercle du temps s’élargit détaillant les ramifications entre les protagonistes de toute cette vie, presque tous déchirés entre leurs origines européennes et leur installation en Israël. Le roman dresse l’inventaire des traces humaines laissées par le mort (« le père de Goldman »). Traces pleines de conflits, de violences domestiques, de rancœur, de mélancolie. Et le récit rencontre mariages, solitudes, divorces, mort. Une vie se désagrège au cours de ces phrases très longues où les propositions et les images stagnent. Un tissu très prégnant, un réseau de relations dans lequel se débat Goldman et deux de ses amis, un musicien qui ne trouve pas sa place (musicien de l’évitement) et un érotomane de plus en plus déçu, à la recherche d’un sens à leur vie. Le tout s’imbrique étroitement dans l’histoire fragile d’Israël, indissociable du destin intime des protagonistes et de leurs angoisses (quoi qu’ils fassent, ils peuvent à tout moment  être réquisitionné pour défendre leur pays). A la fin, le « père de Goldman » est vraiment mort et son fils se suicide, ce qui était annoncé dès les premières lignes du roman. Mais il fallait que l’inventaire des raisons conduisant à ce drame fut mener à son terme, un inventaire de relations humaines qui se délitent, ne conduisent à rien, tournent en cul de sac, « un vain mouvement sans finalité ni sens ».