Archives de Tag: musique faite avec des objets et surfaces du quotidien

Le peu de Roman Signer.

Signer ici. – Ses « micro-spectacles ou non événements » (C. Soyez-Petithomme pour la galerie Art :Concept, feux d’artifices orphelins ou hélicoptère jouet se posant sur un radeau rescapé d’une chute d’eau,) se regardent comme des résurgences de féeries oubliées, naïves et tristes, prenant de court le spectateur, le laissant sur sa faim. On ne sait s’il s’agit d’un pétillement naissant qui va aller crescendo ou de l’étincelle d’une magie en voie d’extinction. L’effet produit, entre bonne humeur exaltée et soudain assommoir mélancolique, laisse un goût de trop peu, frustrant, qui ne peut qu’encourager à entreprendre le voyage intérieur à la recherche du « reste », du mystère, de quelque chose de perdu, d’atrophié. Ce sont des dispositifs facétieux et critiques. C’est, sur les images qui défilent à la fenêtre d’une voiture, d’un train ou d’un autocar et que le voyageur transforme en un collage fictionnel abrupte, un regard de même nature qui anime le livre « Travel Photos » (Editions Steidl, 2006). Soit le quotidien des esthétiques (involontaires) populaires et des paysages naturels (indifférents à l’homme) ou urbains, sous forme de détails, d’agrandissements ou de panoramiques subjectifs, se présente comme une mise en scène méticuleuse, toujours à multiple sens, sans fond, et empiétant sur les codes de diverses techniques de représentations artistiques, installations, performances, sculptures, peintures, décors de théâtre (leur coupant même l’herbe sous le pied puisque c’est déjà là, sous nos yeux, il suffit de cadrer). La vie tout entière est organisée par le principe artistique. Brouillage subtil. – Galerie et parapluie. – Ce qui est présenté à la galerie Art : Concept n’est pas particulièrement renversant, c’est le « peu » de Signer en version chic. L’intelligence, la légèreté, la poésie sont néanmoins au rendez-vous et placée, comme il se doit, sous le signe du paradoxe. Le grand parapluie noir qui, sur le carton d’invitation, pousse à l’ombre d’une haute futaie (que la pluie ne traverse que rarement) est placé à l’entrée de la galerie, près du paillasson, noyé dans un porte-parapluie transparent rempli d’eau. Une grande photo qui semble figer la preuve d’une catastrophe atmosphérique très locale est le résultat d’un bricolage artificier hybride, baudruches, eau, explosions, air, on dirait le portrait rare d’un trou d’air en pleine émulsion, captant et mélangeant les regards humains incrédules, surpris d’être enchantés par si peu. – Leçon de piano. – La pièce principale est un piano ouvert, bordé de deux grands ventilateurs (en action, seulement quand il y a des visiteurs, et pas trop longtemps parce que ça fatigue le personnel de la galerie, allez, ok, à la longue c’est dérangeant), et abritant un élevage de balles de ping-pong que des câbles tendus (clôtures) maintiennent sur le champ des cordes. L’air pulsé par les ventilateurs aux mouvements rotatifs non synchronisés déclenche des mouvements de balles désordonnés : elles courent éparpillées, esseulées, ou en troupeau, se massent dans un angle en sautillant, trépignant, avant de se désenclaver et de se sauver en file perlée vers une autre bordure. Nouveau rassemblement des sphères blanches qui semblent vivantes. Ces courses furtives déclenchent les vibrations harmoniques. La musique est cristalline, aléatoire, fluide, difficile à localiser, à déterminer (rien à voir avec le rendu de la vidéo gsm ci-dessous !). D’où vient-elle exactement ? Des figures se répètent mais ce n’est jamais exactement pour le même résultat, la matière agitée introduit sans cesse des nuances, des courses différentes. Quelque chose qui, précisément, échappe à ce que la matérialité de l’agencement cherche à déterminer et contrôler. De l’esprit, la petite musique de l’esprit frondeur, les tangentes buissonnières du piano. Représentation de l’inspiration en souffle invisible qui meut des mécanismes tordus aux effets imprévisibles, à l’intérieur de certaines contraintes gratuites dont les conséquences expressives attendent leur interprétation ? – Des idées ventilées. –Une autre œuvre réunit deux superbes ventilateurs chromés, pendus au plafond, face contre face comme deux êtres embrassant leurs têtes machiniques, muselées, enfermées dans des heaumes guerriers ou recouvertes d’une customisation érotique. Yeux dans les yeux, en silence. Puis les hélices démarrent, vrombissent. (N’est-ce pas cela la musique du rhombe sacré?) Décollage ou coup de gueule, un choc, extase ou prise de becs ? Le son s’amplifie et la force de l’air dégagé par les hélices écarte les ventilateurs l’un de l’autre, ils s’élèvent. Ballet nuptial ou parade guerrière ? Se bercent-ils de ce qui les unit, le chant des hélices et l’atmosphère brassée, ou cherchent-ils à se fuir, se détacher de leur gémellité ? Le ronflement est-il d’harmonie ou de dissonance ? Des objets usuels, sans âme, s’humanisent et représentent le théâtre sentimental des humains, s’incarnent (uniquement dans l’illusion de l’art). (PH) – Roman SignerGalerie Art : ConceptRoman Signer à la Médiathèque. – Rhombe -

ventilo ping-pong piano


 

 

 

La trame accordéon

Andrea Parkins, « Faulty (Broken Orbit) »

faulty C’est l’adaptation pour CD d’une installation sonore effectuée dans une galerie d’art à New York. Andrea Parkins m’intéresse beaucoup pour son travail sur l’accordéon (depuis un très ancien concert entendu au Vooruit où elle accompagnait Eskelin).  L’accordéon est toujours présent mais dans un dispositif entre l’installation sonore et la musique d’investigation domestique. Andrea Parkins manipule des objets quotidiens et des surfaces familières, usuelles, d’une maison, d’une cuisine… Elle module la plasticité disparate du bruitage quotidien. C’est un peu perturbant parce que si cela évoque bien un monde connu, même de loin – des sonorités font penser à des actes, des gestes, des manipulations ménagères, des ustensiles, au toucher de certaines matières, aux résonances de tel outil sur tel revêtement, aux hoquets électroniques d’un robot – le rendu est très différent, très éloigné aussi des bruits quotidiens tels qu’on les connaît. En tout cas, dans la vraie vie, ils sont discrets, ténus, diffus, comme accidentels. Rien de tout ça avec cet enregistrement. J’imagine, par exemple, que les surfaces deviennent sonores grâce au placement de micros et au frottement, au toucher de la musicienne, directement, ou par objet interposé. En tout cas, il y a contact. La frontière entre l’objet et la main est bouleversée, les frottements donnent des formes, induisent des développements, des transformations de l’accidentel, favorisent l’émergence d’un rythme, en même temps que s’installe une porosité entre ces objets et le monde proprement musical, il y a construction d’un vocabulaire sonore. J’éprouve un certain désarroi pour en évaluer la réussite (contrairement à ce qui se produit avec les meilleurs Voice Crack), tout en reconnaissant que se dégage une atmosphère particulière, forte. Hantée. (Mais ce n’est pas totalement inédit, il y a souvent ce caractère dans ces tentatives de recyclages, de faire musiquer les objets banals de tous les jours). Sauf qu’il y a l’accordéon connecté à tout ça. Il traîne dans les tréfonds de tous les morceaux (assez longs) comme un sous-marin. Ou tout en haut, au-dessus de la surface sonore, comme un ballon voyageur à la dérive. Il capte les ondes, récolte les vibrations périphériques, toutes les secousses des objets et surfaces manipulés déversent en lui, en ses soufflets électriques, des rubans sonores ondulants, monochromes. Il avale et recrache, essaie des harmoniques faussées, des distorsions chancelantes magnétiques qui attirent, des oscillations dansantes un peu barges qui absorbent dans du liant, juste un courant minimal qui balaie et rassemble tout l’épars dans un même flux hésitant, stagnant. Des chants mutiques, balbutiants, troués et aigus, le genre que l’on prêterait facilement à d’imperceptibles phénomènes paranormaux, la visite d’ombres immatérielles, venues d’autres dimensions, le passage d’êtres et d’objets « revenant », des âmes sonores enfin libérées, futiles, insaisissables, justes des filets sonores, des flashs, des drones sourds. Tout le dispositif semble calculé pour « faire parler » les dimensions cachées de l’accordéon (dont n’apparaissent et ne sont sculptés que les feedback), il est au centre, à la même place, strictement, que le corps de l’artiste, ils se superposent, s’équivalent, ils soufflent et résonnent de la même manière. Identité. Idée. C’est par cette juxtaposition, cet change de corps et d’identité entre elle et l’instrument qui fait basculer la musique dans une fiction, qu’elle raconte, murmure des histoires brisées, (inter)rompues. L’accordéon se coule ainsi dans l’étrangeté de la texture quotidienne des choses et des fantômes. Ondes parmi les ondes. Je voulais surtout dire que je ne parviens pas à me décider si l’entreprise est réussie (sans doute qu’il y a du flottement, le discours n’est pas ferme, il y a exploration), pourtant elle attire mon écoute, je l’écoute en plusieurs situations, au calme recueilli, affairé à la cuisine, dans le tumulte des transports en commun, pour essayer de le faire parler par rapport à des contextes. Qu’importe le jugement final, l’important est bien là : susciter l’écoute, l’envie d’examiner de quoi c’est fait. Andrea Parkins est de toute façon une musicienne qui mérite l’attention. (PH) – Andrea Parkins en médiathèqueAvec Eskelin – Andrea Parkins vidéos -

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