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Quelques instants déjantés

jante Massy

Surprise devant l’usure des jantes du vélo comme quand on découvre inopinément la preuve d’un contact, révélant que quelque chose a bien eu lieu, d’éprouvant, de bouleversant. On s’en doutait, mais, rien ne venant corroborer ce sentiment, on finissait par croire avoir rêvé, du moins exagéré. L’acier est poli, comme fondu en surface, et partiellement corrodé, attaqué, martelé de petits coups réguliers comme ceux de poinçons, décoré d’éraflures anarchiques, espacées. Une forme d’écriture cryptée en ruban concentrique. Je pense aux carlingues d’engins volants qui gardent l’empreinte de la pénétration dans les couches élevées de l’atmosphère, de la friction puissante entre la surface aérodynamique et la force du vide, ainsi que d’infimes objets percutés, poussières de météorites, débris de satellites. Dessins d’au-delà. Le cercle des roues du vélo, au fil des kilomètres et des heures durant lesquelles je file dans une autre dimension du corps, ventilé par une respiration dévorante dévorée, ne touchant plus le sol des contingences ordinaires, est  égratigné frappé, rentre en collision en chaîne avec graviers, bris de verre, insectes volants (comme cette fois où un gros coléoptère se cogna au guidon et failli déséquilibrer la bécane en pleine descente). Il brasse, dans le mouvement rotatif de ses pneumatiques gonflés à bloc, toute une série de turbulences qui l’affecte au ras du macadam, à quoi précisément il faut s’arracher pour avancer et qui l’use, y gravant d’innombrables piqûres erratiques. Ce sont les témoins indirects de l’adhérence – abrasive car il y a consumation d’énergie de tous les mécanismes – entre la géographie extérieure et celle intérieure du cycliste par le biais de la vitesse attractive, magnétique, que le cœur et les jambes impulsent au vélo, appuyant sur les pédales. Une vitesse qui, poussive ou fulgurante, découle d’un effort qui échauffe et déforme, rend l’organisme vélo malléable, plus sensible aux étincelles des grains de silex entrechoqués et projetés contre la jante d’acier. Probablement donc que le même phénomène se produit, métaphoriquement alors, sur les tissus enveloppant l’imaginaire du pédaleur grimpant et dévalant les paysages qui l’attirent le plus, où il revient régulièrement parcourir les lacets interminables, non pas en une fois, mais se tatouant lentement, au fil des heures et des éclats, des jours et des années de pratique répétée, obstinée, dans les mêmes cols, les mêmes sueurs et extases. Usure de frottement qui, comme sur ces caches qu’il faut gratter pour faire apparaître le chiffre ou le code secret, révèle une frise cabalistique, le symbole archaïque d’une longue course dans le temps et de ses aléas inaperçus, insoupçonnés. C’est la preuve de ces attaques subies qui signent une réelle appartenance à ces paysages, la trace d’un réel échange. Chaque trait – entailles, ridules, stries – se marque en creux, des particules se détachent, s’éparpillent, un début de dissolution, de dispersion, autant de morceaux de soi qui s’évaporent et restent en suspension, contribuent au fait de se sentir attaché à ce territoire ouvert, partie prenante, avec cette sensation d’y avoir quelque chose d’intime qui s’y trouve désormais enseveli, dispersé. Des trous colmatés par des images, des sensations dans lesquelles, une fois revenu au repos, on puise l’illusion de pouvoir retourner y pédaler indéfiniment, échappée sans fin, de vallées en sommets. Et c’est exactement dans ces passages les plus ardus où l’effort requiert toutes les facultés, où la pente interminable fait souffrir au soleil, où l’on maudit la beauté à couper le souffle des étendues abruptes qui se déploient et qui font que ce chemin est si dure à gravir à coups de pédales, c’est là que l’on abandonne le plus de soi, que l’on se vide presque dégoûté, et c’est là que l’on aura le plus envie de revenir, pour se reprendre, irrémédiablement marqué à l’emporte pièce par le théâtre des étendues cévenoles aperçues entre les paupières perlées de sueur ! Mais je pense aussi, en regardant ces effets de l’âge et de l’effort sur le métal du vélo – objet personnalisé, personnifié, à tel point que je perçois ces marques d’usure comme révélant une part de celles que porte mon organisme, mon mental – à un autre frottement lent et sensuel, celui qui distingue ces couverts en argent, anciens, polis par les mouvements, érodés, ayant pris petit à petit le début de l’empreinte digitale des convives qui les ont manipulés, toujours de la même façon, marquant la pression aux mêmes endroits, de manière presque génétique, reflet de leur singulier savoir faire manuel et du plaisir propre à chacun de toucher une matière soyeuse, ferme et onctueuse. Toutes ces manipulations et manies patinent le matériau, lui donne à certains endroits l’aspect de la cire, y imprimant des débuts de traces, l’illusion d’une porosité naissante, des signes ébauchés en creux, des nodosités en relief, lui donnent la consistance d’une peau très douce. L’altération de la jante évoque aussi ces pièces aux motifs estompés à force d’être passé de main en main, devenant une monnaie quasiment symbolique, idéale pour faire sentir que ce qui s’échange, là, dans ces solitudes pédalées éreintantes, n’a plus de prix, c’est une onde qui vient de l’immensité entraperçue des sommets de la Lozère, ou du massif de l’Aigoual bordé de Causses, une onde qui caresse la peau des jambes nues dans l’effort, un encouragement qui électrise les muscles. (Pierre Hemptinne)

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Du col au ras de la garrigue, par le texte.

Dans l’économie d’endurance pour tenir la distance, on se tient sur un fil, on se résume à quelques fils tendus tout au long des kilomètres d’ascension à flanc de montagne, dans la forêt dense ou les bocages cévenoles, plus aérés, presque oasis insolites – des esquisses de pâtures, quelques fruitiers, une vache ou une brebis, deux rois ruches, une cabane. Dans les descentes, filer en extrême vigilance, les fils se renflouent, se rassemblent en cordages de protection et système d’alarme, repérer à temps les pièges du macadam et les zones à graviers, anticiper les rares voitures à contre-courant, là surtout, dans les coudes superbement profilés en rampes vers le vide… C’est l’exaltation tout au long de cette route de crête, entre col de l’Espinas et col du Pas, déployant un coup d’œil théâtral vers ce lieu magique où les collines et vieilles montagnes douces se rassemblent et se rangent, une réserve où elles s’emmêlent comme un troupeau fantastique protégé de l’homme, leurs échines arrondies se superposant, ou se succédant comme des vagues immenses, figées, un décor qui se referme si tôt qu’il émerveille, dont on ne sortirait plus, otage de ces murailles d’eau verte et crépue. L’opulence sans fin de ces forêts en vastes moutonnements, puis la folie des habitations que l’on découvre nichées en des sites improbables avec leurs jardins en terrasses, embarcations séculaires et précaires dans les cataractes vertes, achèvent de dépayser et d’enivrer, parce qu’on est arrivé à ce point de vue à la force des mollets et des battements de cœur et que ce que l’on y surprend s’immisce en jets soudains, telle une grâce inondante, à la manière d’une voie d’eau dans une coque heurtant un récif. C’est une agitation semblable – celle de gagner quelque chose et d’en être simultanément expulsé -, que j’éprouve au point final d’un texte ou d’une idée qui, pour se laisser coucher par écrit, a donné bien du fil à retordre… Mais revenons à ce qui prélude à cette arrivée au col. Tout en grimpant par l’action circulaire des jambes qui effectuent leur travail d’arpenteur (selon les caractéristiques du braquet poussé, à chaque tour accompli, il est possible de mesurer la distance parcourue), le corps et tous ses logiciels comparent approximativement, je dirais métaphoriquement si le corps entier était capable de métaphoriser, le tracé de la route auquel il se confronte physiquement au dessin étudié préalablement sur la carte géographique lorsque, en préparant la course, il appréciait les distances, essayait de prédire la configuration du terrain, les dénivelés, l’importance des villages avec leur potentiel de ravitaillement, le temps nécessaire à ingurgiter ce trajet et ses paysages. Le corps compare le réel à sa représentation topographique mémorisée, cet effort de mémoire ayant permis de se projeter sur ces routes – de croire capable de les avaler à vélo -,, et il en corrige les informations virtuelles et théoriques en fonction de ce qu’il enregistre concrètement, objectivement et subjectivement. Ce qui ne représente pas un relevé organisé et rationnel mais un amas de perceptions qui se bousculent et devront être décantées (cartographiées par un autre type d’écriture). La carte et son système symbolique sont traduits, déchiffrés – « ah ! oui telle distance à 7%, cela donne ceci » -, et aussi personnalisée, – « cela donne ceci pour moi » et ensuite tatoués dans l’âme. Il faut aussi évoquer l’habitude que l’on se donne des routes, en y revenant, en les soumettant à plusieurs actes de reprise. Elles s’impriment chaque fois en nous sous des jours différents et prennent ainsi tout leur relief. En connaissant mieux une région parce que le rituel des vacances y conduit à intervalles réguliers, il n’est plus autant besoin de se référer à la carte. Elle est assimilée et chaque déplacement corporel dans l’espace réel vient en compléter la gravure sensorielle. Je l’ouvre et m’y réfère pour vérifier, entretenir la vision d’ensemble, vérifier comment ce « pays » est connecté aux « pays » connexes. On pénètre mieux au cœur de ces chemins, on comprend mieux comment ils s’embranchent entre eux et organisent la navigation de village en village, comment ils sillonnent les collines et font passer d’une montagne à l’autre en révélant les caractères distincts de chaque versant, l’un pouvant être caillouteux et aride et l’autre végétal et humide, participant au régime d’une vallée plus encaissée, bénéficiant d’un réseau de sources préservées. Il n’est plus question alors de simplement parcourir telle route d’un point à un autre identifiés sur la carte, mais, dès que l’on pédale là-dedans, où que l’on soit, d’éprouver que les routes constituent un lacis vivant, ramifié comme un texte à déchiffrer, routes rendues vivantes entre autres par les souvenirs antérieurs et par l’anticipation de plus en plus vive des retrouvailles, ces souvenirs qui petit à petit vont à la rencontre de ce qui a donné naissance à ces routes, les trajets des gens qui habitent, circulent, doivent se déplacer, cherchent les meilleurs passages, se relient l’un à l’autre… Précisément, quand on parvient au col – « parvenir » est un terme maigre, je dirais plus volontiers qu’à cet instant la montagne accueille en son col, s’ouvre en un espace accueillant où poser le pied et respirer, elle récompense -, lieu d’échange entre deux vallées, deux régions, deux horizons et vers quoi convergent de nombreuses routes ramifiées, je surplombe brièvement l’ensemble de ce lacis, je jouis d’un panorama textuel tant intérieur qu’extérieur, inscrit dans le sublime du paysage et l’obscur de l’intime, je ressens tous ses reliefs d’écriture en moi, soudés en un seul corps, et c’est par là que se justifie la comparaison avec le plaisir du texte abouti ou d’une idée fulgurante qui se révèle dans son expression parfaite et imprévisible au terme du lent travail de formulation. Quand démarre le travail d’expression, que l’on cherche à faire passer une idée pressentie en quelques mots compréhensibles par autrui, on est bien incapable de deviner ce que cela va donner – quels mots, quelles phrases, quelle mélodie -, et, pour le col, pareillement, les heures passées à scruter les cartes pour se faire une idée de l’organisme à investir, ne permettent pas d’avoir une certitude pensée ou imagée, il faut aller le chercher… En haut, il y a arrêt, suspend hors d’haleine, pas tellement à cause de l’effort consenti qu’à cause de la beauté immédiate retrouvée, presque à l’état pur (là, comment conserver nos réticences culturelles à utiliser le terme « beau » ?). Dans la descente, c’est très différent, on détricote, on lit à l’envers toutes les phrases de l’ascension, les éléments du texte se désolidarisent, flottent, on les prend à rebours, on se les approprie bien mieux, mots et locutions revécus en accéléré, comprimés par la vitesse dans cette distance que l’on prend avec le sommet, mais c’est ce travail de descente qui permet de recomposer de manière plus fidèle l’histoire de la montée, lacet après lacet, d’y revenir à loisir dans sa tête. Cette habitude qui s’instaure au fil des ans, ponctuellement, avec une région, son réseau de routes et ses paysages, fait que, pédalant dans ce lacis textuel, j’y produit une écriture éphémère de moi-même (art modeste), délétère, et que dans l’effort douloureux me rendant malléable, la topographie de ces paysages, par leurs routes comme articulations et schéma nerveux, se grave en moi à la manière de la machine torturante de la Colonie Pénitentiaire, mais selon d’autres finalités (le modèle inventé par Kafka n’est pas dédié uniquement à l’exécution capitale, il peut caractériser, aider à comprendre des processus plus optimistes, de vie)). Néanmoins, dans cette célébration festive des cols – brumes et bruines n’y changent rien -, je me sens visiteur, de passage (c’est le propre du col, de pratiquer l’art du passage). En transit dans la volupté du sommet. Presque un intrus. Là-haut, face au spectacle du fastueux dans sa coïncidence avec l’extrême simplicité, l’essentiel de l’intime reste aride (j’allais dire avare, chiche), attaché au bas, proche de la garrigue, habité par des formes qui peuplent le décor minéralisé de la garrigue d’été, sèche, et que je transporte en moi, qui flottent dans mon être. L’ordinaire contentement viril d’atteindre le sommet bien vissé sur sa selle (le vocabulaire courant parle de « se faire » un col, de « conquérir » un sommet), en pleine possession de ses moyens, n’est qu’apparence, au fond, car c’est crâner de s’imaginer y dominer/posséder quoi que ce soit, on y a chaque fois la révélation de sa fragilité, le texte paysage dans lequel le corps vient de plonger pour se le graver dans les cellules en tatouage identitaire, ne lui appartient pas, il est provisoire et peut s’effacer, s’oublier, rien ne le retient, il faut l’entretenir, il doit rester noué à ce qui l’engendre au risque d’être un texte qui soustrait de l’être plutôt que de fournir un renfort de sens. La promesse d’un autre col à monter, ailleurs, plus tard, le repassage ici, du même col, avec des impressions différentes, il n’y a pas d’écriture acquise sans réécriture. Le lacis – des chemins, des routes, des phrases -, est labyrinthe, une fois dedans on n’en sort plus, il faut continuer – à écrire -, et c’est ainsi seulement, je pense, que l’on se trouve habité d’une écriture… Dans le sentiment inattendu que cela pourrait être la dernière fois que je me trouve là – c’est toujours comme si c’était la dernière fois-, j’enregistre un éboulement en moi, une régression entamée, l’entame d’un recul. C’est dans cette reculade que je retourne à la nudité de la caillasse, parfois couverte d’un réseau de fines tiges élémentaires, vertes ou brunies, ou garnies de motifs de feutre vert, feuilles incrustées dans la terre durcie et qui sont déjà les semis qu’une espèce développe en vue de futures saisons. À cette saison, la garrigue n’est plus que l’ombre d’elle-même, une idée, à bout de souffle. Tout a séché, tout est parchemin effrité. La bourrache n’est plus que minces candélabres spectraux, tiges de poussières où s’accrochent encore parfois des restes fossilisés de fleurs bleues. Les différents chardons – laineux, roulant -, sont aussi brûlés, carcasses rigides démembrées, dispersées avec, ça et là, quelques maigres revenants qui dardent une fleur sphérique, constituées d’aigrettes. Fleur oursine sur la défensive. Les ombellifères résistent quoiqu’elles se momifient inexorablement. Certaines corolles de la carotte se replient en nid, matrice à fabriquer les punaises d’Italie et semblent ainsi de petits jardins clos, suspendus sur leur tige, balancés loin au-dessus de la pierraille chaude. Toutes les semences ont été dispersées, plus un seul akène arrimé à sa base. Les plantes ont fait leur devoir, les gousses sont pillées, les épis vidés, les graines ont été parachutées. Ce qui reste est un monde d’étoupe usée, de pailles usées, de bois livides, d’épines fatiguées, de carton friable, de bractées échouées, déchiquetées, de petits îlots de couleurs réduits à leur plus simple expression, l’une ou l’autre corolle rescapée, lunatique, frêle cerf-volant à ras de terre. La lumière rase traverse le moindre élément, s’empare du moindre tissu rigidifié et embrase profondément les rescapés végétaux de ce décor décharné, en train de se désincarner. Des groupes d’ultimes graminées terminées par des plumeaux élégants, six antennes soyeuses, claires et garnies de fins grumeaux sombres, ondoient gaiement (de cette gaîté équivoque de la dernière danseuse en fin de soirée). Les colonies de plantains clairsemés et leurs goupillons de graines sont encore garnis de chair qui s’effiloche. Quelques bancs de serpolet hâves. Vu de près, on reconnaît tous les éléments botaniques en pièces détachées, laminées, éparpillées –capitules, ombelle, grappes, tiges, feuilles, fruits -, comme les restes de centaines de bagnoles, démantibulées, empilées chez un ferrailleur. Par rapport à la richesse et diversité végétale que l’on peut trouver en garrigue en d’autres saisons et dont on trouve la description dans de très bons ouvrages, tout n’est que cimetière. Charpie. Tout semble en bout de cycle, mais sans aucune tristesse, tout inerte et pourtant l’ensemble semble vivant, en plein travail, attendant que l’été passe la main à l’hiver, que les rigueurs hivernales fassent leur oeuvre et que revienne le printemps. Chaque plante se prépare individuellement à disparaître pour renaître, réduite à sa plus simple expression, et souvent selon des formes dures, pointues, poilues, effilées, guerrières. (PH)

 

Moulins à vents, noise agricole

Sillonner la rase campagne hivernale secouée de rafales de vent est à la fois éprouvant et exaltant. Question d’équilibre : va-t-on se trouver ou se perdre? Les chemins ne semblent plus conduire à leur destination habituelle, tout est plus liquide. Le sol même a quelque chose de livide, à tout le moins délavé, il digère l’impact de l’hiver, la masse neigeuse, la pluie, le gel, la distinction entre macadam et labours n’est pas toujours nettes, dans certains recoins, on s’attend encore à devoir louvoyer entre des coulées de boues et de glace. On ne se sent pas tout à fait adapté, bien accueilli, il faut renouer, reprendre possession du terrain. Les routes se plient et se déplient et, en épousant ce plissé, l’âme du cycliste ( ce qu’il abrite comme masse de ressassements émotive et intellectuelle qui subit le façonnage de l’activité cycliste) se plisse, rentre dans une dynamique animale du plis, replis, déplis. Ce qu’adore le vent qui, avec le pédaleur, joue au chat et à la souris. Il le prend tantôt de face, l’assourdit, l’oblige à mordre le guidon, toutes les étoffes secouées à se déchirer (la peau aussi?). À l’occasion des virages, il pousse à l’embardée, d’un côté ou de l’autre. Et quand il attaque dans le dos, il propulse corps et machine dans une allure tellement exagérée qu’à certains moments, cycliste et vélo croient qu’ils vont se dissocier. C’est l’ennemi invisible, impalpable, excitant, qui enferme dans son souffle, ses sifflements, ses ruées, qui pétrit la forme des muscles, la position du corps sur la bécane, éreinte la résistance. Les routes qui tournent sur elles-mêmes, ne semblent mener nulle part, rester prisonnières des champs, et avec le vent qui multiplie les contre-sens, on perd l’orientation. Les oreilles n’entendent plus rien d’autre, c’est assourdissant en continu, un vacarme qui en devient abstrait, le bruit blanc d’une masse invisible, inerte, qui pèse d’un poids anarchique. On se renferme, on s’isole, on regarde par en dessous, concentré sur l’effort, l’équilibre. La respiration se noie de temps en temps sous une bourrasque d’air trop généreux, les poumons se dilatant exagérément. – Tempête. – ("Ils voyaient par les hublots vitrés, amarrés de fer, les vagues monter loin au-dessus du bateau qui semblait les éviter à chaque fois, mais c’était parce qu’il les recevait à la proue, quand en plongeant il fendait le mur de flammes d’eau. La tempête ne grondait que par moments, mais elle sifflait avec une énergie si continue que cela finissait par produire un grand silence. l’espace du bateau était sombre et vacant et inerte, et ce silence de la tempête y avait creusé une catacombe apaisée." Edouard Glissant, Tout-monde.) – Apparition, monument organique, mugissant. – De loin en loin, dans les champs, on passe à côté de monstres informes, couverts de bâches noires et/ou blanches, surmontés de pneus noirs, des moulins à vent chimériques (leurs masses occupent dans la campagne actuelle la même position que les moulins de Don Quichotte, en version « échouée », déstructurée, carcasses de moulins). Ils sont secoués de vibrations, les bâches sont agitées de vagues successives comme la surface de la mer, certaines se déchirent, partent en lambeaux, des oriflammes sinistres, des queues de dragon. Dans la tempête, leurs convulsions dégagent une noise hurlante. En passant à leurs côtés, on se demande comment on tient encore sur son vélo, comment on résiste à ces coups de butoirs. Sculptures paumées en rase campagne. Installations sonores agricoles. Elles fouettent l’imagination. Est-ce un hommage à tous les pédaleurs usés par le vent, épuisés, poussés à l’abandon, au bout de leurs forces et dont les carcasses d’os humains et de bécanes sont ainsi rassemblées en silos funéraires, tumulus sinistres, recouverts de vastes linceuls de plastique mugissant ? Il est saisissant de s’arrêter alors et de voir se matérialiser ainsi la force du vent qui, sans cela, échauffe l’esprit, prend la forme de l’ennemi intérieur, irréel, illumination. Celui que j’ai « filmé » un peu plus d’une minute est situé dans une zone parcourue d’un lacis de routes qui grimpent vers des bois, aux virages garnis de calvaires, et dont le nom contient le mot « tripes », à chaque fois que j’y passe, cela me surprend. Références sans doute à des élevages locaux qui fournissaient les étals des triperies ou à une population friande de ces abats ? Ou est-ce le dessin des routes qui, esquissant les boyaux d’un labyrinthe campagnard évoque le dessin d’intestins ? (À ce propos, à lire dans le journal Le Soir de ce mardi 8 février, l’article « La bactérie intestinale modèle le cerveau », juste après la naissance., faisant écho à une publication scientifique anglaise. Interrogée, Nathalie Delzenne (UCL) rappelle que « le microbiote (la microflore de l’intestin) est parfois aujourd’hui considérée par certains scientifiques comme un « second cerveau » ». En début de vie, la constitution des micro-organismes intestinaux « affectent le cerveau et altèrent le comportement plus tard. » Il n’en faut pas plus pour  prendre conscience que cela bouleverse nos perceptions du dehors et du dedans. C’est bien avec des aliments venus du dehors que les micro-organismes se forment et déterminent la forme de notre intérieur le plus personnel (cerveau, etc.) ?    (PH)


Cycle et boue

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Je démarre, grisaille mais route sèche. Déjà dans la montée de Saint-Denis vers Thieusies, le gris devient franchement humide, plus que de la bruine. Un mélange de brouillard et fine pluie. Jusque Ecaussines, la flotte reste suspendue en l’air, trop pulvérisée pour imprégner le macadam. En arrivant à Ronquières, en haut de la vallée, le ciel est bouché, les arbres baignent dans l’ouate grise, la tour du ppan inclçiné n’est qu’une ombre dans la fine vapeur. La route commence à ruisseler. La montée vers Braine-Le-Comte, dans la forêt, raide, encaissée entre deux talus, avec les feuillages aux couleurs vives, le goutte-à-goutte est perceptible dans le sous-bois, sur le tapis de feuilles mortes, presque polyphonique. Les routes de campagne sont boueuses, surtout là où l’on récolte les betteraves, les tracteurs imposants entraînent de plus en plus de terre ; à certaines sorties de fermes, la route est couverte de terre et d’ornières. Tiens, j’aurai croisé deux fois une vache en liberté, une fois à Gottignies et une fois près de Silly ! Il n’y a pas de vent, l’allure est bonne. Je roule presque sans voir (la capuche), l’eau rentre petit à petit dans les chaussures, il y a une sorte d’imprégnation exaltante, je deviens aussi humide que l’extérieur. Je perçois juste des variations dans l’atmosphère, parfois plus sombre, parfois des sortes d’éclaircies dans le gris et l’averse. Ce rétrécissement des perceptions entraîne une sorte de réduction fonctionnelle, juste un principe dynamique, maintenir une bonne production de calories pour empêcher la flotte qui s’infiltre de refroidir le corps, et glisser le plus vite possible, être le plus véloce possible sur la piste vers l’arrivée! Cette réduction a aussi des dimensions de plaisir, une sorte d’évasion, d’évacuation de soi. L‘eau boueuse gicle jusqu’aux genoux, remonte en gerbe sur le dos, la musique des pneus est prégnante sur l’asphalte grasse, les gourdes ont un goût de terre. L’impression d’aller vite. Les pieds sont trempés et ça fait splitch splotch. À l’arrivée, passer le vélo au tuyau, s’extirper des fringues imbibées et terreuses, filer sous la douche. 80 kilomètres de bonheur finalement. Et les éclaboussures sur la casaque kitch sont du plus bel effet.

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Ballon à pédales

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Je me suis retrouvé à la Toussaint, dans les Vosges, pour la première fois de ma vie. J’avais pris le vélo sans certitude de pouvoir « sortir ». Je tenais une petite forme et la pluie abondante avait donné de la neige en altitude, on apercevait quelques sommets étincelants. Nous logions à Les Guidons ( !), dans la « région des mille étangs ». Effectivement, ça monte et ça descend, la forêt est immense, les routes et chemins sinuent et partout partout luisent les pièces d’eau, petites ou grandes, reflétant les couleurs d’automne dans leurs miroirs sombres. Samedi, après le petit-déjeuner, il y avait une belle éclaircie, la route était belle, difficile de résister à l’appel ! Le temps de me préparer et hop, les premiers coups de pédales et cette ivresse de partir à la rencontre d’un paysage inconnu, en glissant sur ses reliefs, en respirant ses parfums, en aspirant ses images, maisons, champs, arbres… Longue descente agréable vers Mélisey, quelques kilomètres voluptueux dans la vallée, toujours du soleil, la vue dégagée. Puis, quitter la vallée, traverser cet espace de pente douce où se dispersent un hameau, les derniers chalets à la lisière des arbres, puis ça y est, la pente s’accentue, on rentre dans la forêt, les lacets commencent, premiers essoufflements avant de trouver la bonne allure du jour. Retrouver cette étrange sensation d’ascension à la force des jambes. Torrents, clairières, troupeaux, rares chalets en contre bas de la route et, là, dans les prochaines vallées où la route va passer, la masse blanche, cotonneuse des nuages. Je traverse Fresse (plus ou moins 600 mètres), fini le soleil, je suis dans le nuage, abondant brouillard. Hop, retour humide dans la vallée jusque Plancher-Bas, et ça roule très vite jusque Giromagny. Comme je ne suis jamais passé par ici, je ne sais pas à quoi ça ressemble le Ballon, à partir de quand ça grimpe, et comment ? Un peu anxieux, pressé d’en découdre, pas sûr d’y arriver, je traverse rapidement le village (pas particulièrement attirant). Je peux m’attendre à plus ou moins 15 kilomètres de montée. Comme toujours, on sort du village en faux plat roulant, facile jusqu’aux Roches du Cerf. Après, une merveilleuse route forestière sinueuse avec de beaux virages en épingle. Je ne suis pas à l’aise, respiration pas optimale, jambes un peu raides, je sens que les ressources ne sont pas terribles. Se concentrer pour doser l’effort tout en pensant à autre chose. Capter autour, enregistrer les détails, les arbres, l’eau, les sous-bois, la vue qui se dégage et porte loin. Serrer les dents et se détendre, penser à ce que je suis en train de lire, ou d’écrire, ressasser des mots sur une musique… Je sors du nuage et retrouve le soleil. Il fait très doux même si il y a de plus en plus de neige sur le bord de la route. J’aperçois petit à petit la ligne du sommet, à travers les troncs, les premiers établissements touristiques de montagne, les indices d’infrastructures de ski… Et toujours cette émotion indescriptible d’arriver en haut comme en roue libre après l’effort (ce n’est pas très haut, 1175 mètres), une délicieuse dilatation, l’émerveillement de l’altitude et du regard qui embrasse une telle immensité (on distingue le Jura, les premiers pics blancs des Alpes, et surtout des étendues de forêts, des vallées où paressent les nuages).

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Le Tour à côté (2)

Questions de préparation.

 

 

 

 

 

 

 

A la veille d’un effort qui représente (à mon échelle personnelle) une sorte de défi (Casteau/Petit-Fayt), une part d’inconnu (on ne l’a jamais fait, comment l’organisme va-t-il réagir?), comment se préparer? L’organisme sait qu’il va y aller, ça le stimule et le stresse, il se pose des tas de questions à tous niveaux, je veux dire à tous niveaux de l’organisme, dans la tête, mais dans les bras, dans les jambes, dans les cuisses, dans le coeur. il n’y a pas que le cerveau qui formule et pense, il y a bien une pensée plus matérielle, concrète, dans les autres membres et organes. Une sorte d’attente face à quelque chose qu’il ne sait pas vraiment se représenter parce que c’est abstrait, "il ne l’a jamais fait", il n’a aucun repère. L’attente implique aussi un certain vide. On voit, dans le reportage L’équipée belle, que les coureurs professionnels, même si le quotidien d’une course à étapes est fait de solitude, remplissent ce vide avec des soins, massages, relaxations, etc. 

La carte aide un tant soi peu. Avoir une représentation mentale du parcours atténue l’angoisse, ça rend déjà la course mesurable, ça amadoue la distance Sinon, comment s’y prendre? Faut-il s’entraîner, travailler ses muscles, effectuer une petite sortie? Faut-il au contraire se reposer, rien foutre, se changer les idées? Manger beaucoup ou presque rien? S’envoyer en l’air et se saouler? Eddy était très clair là-dessus: pendant le tour, il ne voyait pas beaucoup Claudine, pas question de disperser ses énergies. Anquetil l’était tout autant: il refusait jamais d’écluser des canons au bistrot. Avant hier Libération ironisait à propos d’un prodige italien ("l’ami Ricco") qui essuyait contrôle sur contrôle sans se démonter. Hier, il gagne avec panache. Voici comment Jean-Louis Le Touzet (Libération, une plume du journalisme sportif) rend compte de sa préparation particulière: "Le type danse jusqu’à pas d’heure une semaine avant le Tour et se baigne dans les vagues à en perdre son caleçon de bain. Puis dans la foulée, il gagne devant Valverde, Evans, laissant un grimpeur comme Moncoutié s’époumoner dans la fumée des fanes de pommes de terre." Alors quelle méthode suivre, à quel saint se vouer? Autre chose: face à la perspective de si longues heures seul sur son vélo, le cerveau et le système nerveux font le plein de sujets à ressasser. Tous les arriérés, les notes, les textes à écrire, les dossiers à décanter, les stratégies à élaborer, tout ça s’accumule en tension. Pour occuper l’esprit durant ces interminables coups de pédales. Et aussi, du côté de la volonté, ça fait pile bien chargée, faut avoir du grain à moudre, dans les méninges. Finalement, question préparation, pas grand chose, une recette bien de chez nous, j’ai planté une centaine de poireaux. En vue des stoemps d’hiver bien utiles au cycliste après ses entraînements dans le froid.

Le tour à côté (1)

Pendant le tour je roule. Samedi, 4H19′, en grande partie dans le vent et une pluie, éparse mais qui finit par inonder le macadam et à remonter dans les godasses, avec un minable 24,57 de moyenne.Tant pis, l’impression que cet exercice aide à lire, écrire, écouter, regarder. Pendant ce temps Valverde terminait la première étape autour des 45!? Je filai discrètement à la cuisine préparer les pigeonneaux aux baies de genévriers, navets (du jardin) caramélisés et frites maison. 

Lundi, les français gagnent. Il y avait longtemps. Premier maillot jaune depuis… Du coup: "ça prouve que si on ne gagnait pas ces derniers temps c’était pour… des raisons annexes." (Libération) CQFD. Jusqu’à il y a peu tout le monde se dopait encore sauf les français. S’ils gagnent, ce sera la preuve que le cyclisme est propre.