
Arrivée vélo, la coupe. Je voudrais éviter de refaire le coup de la première gorgée de bière. Néanmoins rappeler combien, en certaines circonstances, elle prend une dimension exceptionnelle, qu’elle est plus qu’une gorgée de bière. Ses couleurs, son amertume, sa mousse permettent de « fixer » des sensations encore trop secouées, éparses, de revoir la course des dernières heures, de les savourer d’une manière particulière. Les 150 kilomètres pédalés dans les campagnes (hormis la traversée de Courtrai) de Casteau à Nieuwpoort, dans le gris, quelques bruines, le vent soutenu et irrégulier, les teintes et parfums de l’automne qui s’installent aboutissent à merveille dans la Triple Westmalle qui permet, dès qu’elle coule dans la gorge, de dilater et assimiler positivement tout ce que les sens ont avalé tandis que les muscles, obsédés par leur effort, donnaient l’impression d’accaparer toutes les fonctions. Mais surtout, après les routes roulantes de village en village, bien orientées ou à l’abri des bourrasques, entre Passendale et Diksmuide, où apparaissent les immenses champs de poireaux et de choux qui reproduisent, en petit, l’horizon de la Mer du Nord (bleu, gris, argenté, vert, sable brun, nuage noir), les derniers terribles 15 kilomètres, rectilignes, en rase campagne, le soleil revenu, aveuglant, et le vent se déchaînant, d’abord intimidant de côté, puis implacable de face. La foule des roseaux en bordure se déchaîne, tellement tordue secouée, couchée puis relevée, qu’il semble impossible de rester en selle. On s’attend à valser dans le fossé. Le coup de pompe et le stress agissent comme un amplificateur des sensations. On se sent peu de chose. Par contre tout autour, ça fulmine, c’est comme si on était bombardé d’éclairs, de flashs. Ce n’est qu’éblouissements, buissons et herbes tremblées, tourbillons de feuilles et de paille bien jaune sur la piste, efforts crispés et écume. Dernier moment à s’accrocher entre l’écume aveuglante et l’ambre amère des profondeurs avant d’être expulsé, rejeté, après des heures à être ballotté par le tracé et les mouvements de la route, le ciel, les nuages, le vent, le moulinage intense des cuisses, des jambes, échoué enfin sur la digue, le rivage, cycliste lisse, exténué, à l’endroit exact où, symétriquement, les vagues rejettent coquillages usés, galets adoucis, bois flottés. (Dans cet état exactement où m’apparaîtront les quelques oeuvres d’art contemporain de Beaufort 03, ressentant une connivence, à défaut d’une parfaite compréhension de leur geste, une empathie d’échouement, réussi.) Mais avant il y aura, attablé une heure après le franchissement de la ligne d’arrivée, la première longue gorgée de trappiste qui épouse dans le gosier mais pas seulement, tout le corps, les traces d’ambre et d’écume laissées par la longue course solitaire à vélo, revivant l’instant tumultueux, le ressaisissant comme une esthétique à savourer, la douleur du moment passé se transforme en plaisir rétroactif… Vertu réparatrice. Après, on se sent comme accepté, intégré aux éléments qui semblaient vouloir vous balayer, vous rejeter loin de la côté, faisant partie d’eux, griserie. L’art à la plage, petite suite. Ce sera l’occasion de revoir d’autres aperçus de Beaufort 03. C’est bientôt la fin de la manifestation et certaines des œuvres, en place depuis Pâques, commencent à avoir l’air fatigué, d’être échouées, de s’intégrer à ces éléments du décor estival que l’on va bientôt remiser pour l’hiver, dépassés, plus dans le coup des saisons. Le coup d’œil est vite jeté sur l’installation de Sven’t Jolle, sorte de club Mickey forcé, grillagé et barbelé comme un camp de redressement. Le message est bien situé mais s’extirpe difficilement de l’anecdotique. Le plus marrant réside encore dans les jouets qui s’échouent dans ses griffes : cerf-volant, ballon… (Témoignage sur un travail de l’artiste en résidence.) Tim Segers a installé tout au bout de la digue, un amphithéâtre sommaire, en béton, face à la mer. La nature l’envahit : les plantes poussent entre ses failles, le sable le recouvre petit à petit. L’amphithéâtre sombre. L’endroit n’est pas mal choisi pour regarder la plage, la mer. Sans rien de spectaculaire, l’œuvre est agréable pour s’asseoir, profiter de l’endroit. Elle est dotée, en outre, d’un dispositif technologique. Elle est dotée d’une web-camera qui filme ce qui se passe devant les gradins et envoie les vidéos ainsi récoltées sur un site où il est possible de se les approprier. Il y a de l’idée, mais je crois que les « nouvelles technologies », bien qu’on les associe souvent à la dématérialisation, n’ont pas bien supporté l’air marin. Toujours à Nieuwpoort, à l’entrée de l’estacade le long du chenal, versant Lombardsijde, s’érige une étrange installation. Quelque chose qui fait penser à un centre de communication futuriste, un phare ultra designé, un terminal pour le lancement de fusées intermarines, un complexe sophistiqué pour les nouvelles communications télépathiques. Il s’agit en fait d’une forme inspirée par les grandes pirogues africaines, agrémentée, sur son ventre, d’un édicule, une sorte de hutte en bois où l’on peut entrer (des objets, des images y sont exposées). L’artiste belge d’origine basque, Philip Aguirre y Ortega, qui a beaucoup travaillé au Sénégal, a construit là une sorte de mémorial original destiné activer la réflexion sur l’immigration qui se joue par les ports et les bateaux (dramatiquement). Malheureusement, l’accès par le passeur d’eau étant condamné pour cause de marée dangereuse, je n’aurai pas le temps d’y aller voir de près. Frites et kiosques. Marijke Van Wamerdam a installé sur la digue de La Panne une charmante baraque à frites. Plus de graisse, plus de patates coupées, plus de fumées ni de sauts de sauce andalouse, mais un grand écran où l’on voit la tête d’un gamin en train de faire du vélo. La tête dans les nuages, quelque chose de léger, insouciant, détaché, comme sil s’agissait de dégraisser l’image de la friterie par un retour à la case innocence !? Ça mérite réflexion (car le travail de cette photographe est intéressant). Plus loin, l’américain Jason Meadows s’est inspiré des espaces jeux et des constructions de Plopsaland pour construire un kiosque à trois tête, biscornu, champignonesque. Ça ne ressemble même pas à une position critique par rapport au parc d’attractions. Une simple récupération de l’esthétique industrielle du loisir forcené, faussement féerique. Cela dit, il reproduit là, sur la plage, la fonction sociale des kiosques sur la place des villages : venir en bande, s’y installer pour parler, fumer… De l’intérieur, les coups d’œil sur l’espace marin sont bizarrement cadrés, ça change les perspectives. C’est déjà ça, l’œuvre trouve quand même, de cette manière, le moyen d’agir sur le regard. Pas celui que l’on porte sur elle, mais à partir d’elle… (PH)









Je me suis lancé dans un Casteau-Blankenberge sans avoir assez étudié l’itinéraire. Résultat, après Renaix, et une fois sorti des Ardennes flamandes (à Kluisbergen, j’ai croisé le tracé de la « route Eddy Merckx »), beaucoup de kilomètres sans beaucoup de charmes. Par contre, beaucoup de vent, et fort (outre que ça durcit la course, ça crée un sentiment d’isolement). Ce n’est que vers la fin, en contournant Bruges et en filant enfin sur les petites routes vers la côte, qu’il y eut un vrai moment de grâce. Mais de toute façon, ça ne survient qu’après plusieurs heures d’effort, de ressassement et de radotages, après l’exaltation du départ et les premiers trente kilomètres faciles, après la concentration des 40 suivants (plus difficiles, vent contrariant), le doute et la fermentation des 30 qui leur succèdent (déception du paysage, chrono qui s’annonce mauvais, vent décourageant, doutes qui s’installent). Alors, il faut se refermer, s’appliquer, gérer les premières crampes. Entre Zedelgem et Varsenare, ça commence à devenir bien. Dans Varsenare, la petite route écartée qui rejoint Houtave est réellement prometteuse. Dans les polders, c’est la fin de la journée, le soleil est brillant, éblouissant. Le vent puissant pousse de côté et, de temps en temps, selon les virages, dans le dos. Subites accélérations. Le vert des prairies est lumineux. Les petits canaux sont parcourus de fines vaguelettes surmontés de cristaux scintillants. Sur les accotements, les ombellifères sont agitées, pliées en deux. L’air est déjà marin. D’une limpidité dérangeante. Chargé de pollen et de fines particules d’écume qui réverbèrent la luminosité. Dans cet état un peu second (fatigue, vent, hypnose du balancier des jambes), ce n’est pas vraiment regarder/voir le paysage que l’on fait. On l’absorbe, on le sent, on le respire de l’intérieur, il nous possède. Le nez dans le guidon, la gueule ouverte, les yeux dans les coins, les sens dopés par le palpitant hyper actif, hors de lui. C’est intense et fugitif. Une forme d’abandon, d’extériorisation. Exactement la même sensation quand s’effondre le château de sable sous le flux des vagues. C’est une sorte de « culture de soi » transmise aux formes éphémères de sable, un effort concentré, évacuation de tout ce qui n’est pas en harmonie avec une vie exposée au littoral, une recherche de gestes primaires, instinctifs, gratuits (dont le bénéfice est pourtant réel, sur le long terme, sans aucune trace matérielle). Une construction transitionnelle qui côtoie une sorte de transe au fur et à mesure que la mer monte. Et puis tout disparaît. Le processus d’effacement, d’écroulement, est fascinant. Ce qui ressemble le plus à une écriture rembobinée, qui défile à rebours. Plage nette, lisse. Une sorte de page blanche semble disponible (tout ne serait pas écrit ou plutôt tout peut se réécrire). De même qu’à vélo, dans la transe finale, au-delà de 130 kilomètres (en ce qui me concerne), l’impression d’un renouveau infatigable galvanise les muscles et l’esprit (qui s’imagine s’arracher à sa condition … (PH)






Un raidillon illuminé




























