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WE à la mer (art à la plage 2)

octobre 4, 2009 · Laisser un commentaire

amertume

Arrivée vélo, la coupe. Je voudrais éviter de refaire le coup de la première gorgée de bière. Néanmoins rappeler combien, en certaines circonstances, elle prend une dimension exceptionnelle, qu’elle est plus qu’une gorgée de bière. Ses couleurs, son amertume, sa mousse permettent de « fixer » des sensations encore trop secouées, éparses, de revoir la course des dernières heures, de les savourer d’une manière particulière. Les 150 kilomètres pédalés dans les campagnes (hormis la traversée de Courtrai) de Casteau à Nieuwpoort, dans le gris, quelques bruines, le vent soutenu et irrégulier, les teintes et parfums de l’automne qui s’installent aboutissent à merveille dans la Triple Westmalle qui permet, dès qu’elle coule dans la gorge, de dilater et assimiler positivement tout ce que les sens ont avalé tandis que les muscles, obsédés par leur effort, donnaient l’impression d’accaparer toutes les fonctions. Mais surtout, après les routes roulantes de village en village, bien orientées ou à l’abri des bourrasques, entre Passendale et Diksmuide, où apparaissent les immenses champs de poireaux et de choux qui reproduisent, en petit, l’horizon de la Mer du Nord (bleu, gris, argenté, vert, sable brun, nuage noir), les derniers terribles 15 kilomètres, rectilignes, en rase campagne, le soleil revenu, aveuglant, et le vent se déchaînant, d’abord intimidant de côté, puis implacable de face. La foule des roseaux en bordure se déchaîne, tellement tordue secouée, couchée puis relevée, qu’il semble impossible de rester en selle. On s’attend à valser dans le fossé. Le coup de pompe et le stress agissent comme un amplificateur des sensations. On se sent peu de chose. Par contre tout autour, ça fulmine, c’est comme si on était bombardé d’éclairs, de flashs. Ce n’est qu’éblouissements, buissons et herbes tremblées, tourbillons de feuilles et de paille bien jaune sur la piste, efforts crispés et écume. Dernier moment à s’accrocher entre l’écume aveuglante et l’ambre amère des profondeurs avant d’être expulsé, rejeté, après des heures à être ballotté par le tracé et les mouvements de la route, le ciel, les nuages, le vent, le moulinage intense des cuisses, des jambes, échoué enfin sur la digue, le  rivage, cycliste lisse, exténué, à l’endroit exact où, symétriquement, les vagues rejettent coquillages usés, galets adoucis, bois flottés. (Dans cet état exactement où m’apparaîtront les quelques oeuvres d’art contemporain de Beaufort 03, ressentant une connivence, à défaut d’une parfaite compréhension de leur geste, une empathie d’échouement, réussi.) Mais avant il y aura, attablé une heure après le franchissement de la ligne d’arrivée, la première longue gorgée de trappiste qui épouse dans le gosier mais pas seulement, tout le corps, les traces d’ambre et d’écume laissées par la longue course solitaire à vélo, revivant l’instant tumultueux, le ressaisissant comme une esthétique à savourer, la douleur du moment passé se transforme en plaisir rétroactif… Vertu réparatrice. Après, on se sent comme accepté, intégré aux éléments qui semblaient vouloir vous balayer, vous rejeter loin de la côté, faisant partie d’eux, griserie.  L’art à la plage, petite suite. Ce sera l’occasion de revoir d’autres aperçus de Beaufort 03. C’est bientôt la fin de la manifestation et certaines des œuvres, en place depuis Pâques, commencent à avoir l’air fatigué, d’être échouées, de s’intégrer à ces éléments du décor estival que l’on va bientôt remiser pour l’hiver, dépassés, plus dans le coup des saisons. Le coup d’œil est vite jeté sur l’installation de Sven’t Jolle, sorte de club Mickey forcé, grillagé et barbelé comme un camp de redressement. Le message est bien situé mais s’extirpe difficilement de l’anecdotique. Le plus marrant réside encore dans les jouets qui s’échouent dans ses griffes : cerf-volant, ballon… (Témoignage sur un travail de l’artiste en résidence.) Tim Segers a installé tout au bout de la digue, un amphithéâtre sommaire, en béton, face à la mer. La nature l’envahit : les plantes poussent entre ses failles, le sable le recouvre petit à petit. L’amphithéâtre sombre. L’endroit n’est pas mal choisi pour regarder la plage, la mer. Sans rien de spectaculaire, l’œuvre est agréable pour s’asseoir, profiter de l’endroit. Elle est dotée, en outre, d’un dispositif technologique. Elle est dotée d’une web-camera qui filme ce qui se passe devant les gradins et envoie les vidéos ainsi récoltées sur un site où il est possible de se les approprier. Il y a de l’idée, mais je crois que les « nouvelles technologies », bien qu’on les associe souvent à la dématérialisation, n’ont pas bien supporté l’air marin. Toujours à Nieuwpoort, à l’entrée de l’estacade le long du chenal, versant Lombardsijde, s’érige une étrange installation. Quelque chose qui fait penser à un centre de communication futuriste, un phare ultra designé, un terminal pour le lancement de fusées intermarines, un complexe sophistiqué pour les nouvelles communications télépathiques.  Il s’agit en fait d’une forme inspirée par les grandes pirogues africaines, agrémentée, sur son ventre, d’un édicule, une sorte de hutte en bois où l’on peut entrer (des objets, des images y sont exposées). L’artiste belge d’origine basque, Philip Aguirre y Ortega, qui a beaucoup travaillé au Sénégal, a construit là une sorte de mémorial original destiné  activer la réflexion sur l’immigration qui se joue par les ports et les bateaux (dramatiquement). Malheureusement, l’accès par le passeur d’eau étant condamné pour cause de marée dangereuse, je n’aurai pas le temps d’y aller voir de près. Frites et kiosques. Marijke Van Wamerdam a installé sur la digue de La Panne une charmante baraque à frites. Plus de graisse, plus de patates coupées, plus de fumées ni de sauts de sauce andalouse, mais un grand écran où l’on voit la tête d’un gamin en train de faire du vélo. La tête dans les nuages, quelque chose de léger, insouciant, détaché, comme sil s’agissait de dégraisser l’image de la friterie par un retour à la case innocence !? Ça mérite réflexion (car le travail de cette photographe est intéressant). Plus loin, l’américain Jason Meadows s’est inspiré des espaces jeux et des constructions de Plopsaland pour construire un kiosque à trois tête, biscornu, champignonesque. Ça ne ressemble même pas à une position critique par rapport au parc d’attractions. Une simple récupération de l’esthétique industrielle du loisir forcené, faussement féerique. Cela dit, il reproduit là, sur la plage, la fonction sociale des kiosques sur la place des villages : venir en bande, s’y installer pour parler, fumer… De l’intérieur, les coups d’œil sur l’espace marin sont bizarrement cadrés, ça change les perspectives. C’est déjà ça, l’œuvre trouve quand même, de cette manière, le moyen d’agir sur le regard. Pas celui que l’on porte sur elle, mais à partir d’elle… (PH)

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Culot d’artiste. Les objets fantômes.

juin 15, 2009 · Laisser un commentaire

parrenoCe n’est pas grand-chose, mais ça me trotte dans la tête depuis vendredi, peut-être parce que ça traite de génération, que c’est censé viser « ma » génération ? Ça m’a, par intermittence, phagocyté l’esprit durant l’entraînement cycliste du samedi, et pourtant, les surprises susceptibles de capter et faire dériver l’imagination n’ont pas manqué… ( En haut d’une côte bien raide en sous-bois, à la sortie de Saint-Denis, vers le plateau de Thieusies, la route bordée par des talus envahis de lierre, d’orties, des rouleaux de ronces, est traversée par un renardeau, royal et furtif (le silence du vélo autorise ce genre de surprise), qui disparaît dans les fourrés, juste à la lisière, là où les champs déjà fauchés pour le fourrage, rejettent, au-dessus du talus, des franges de pailles en désordre, dorées et brillantes. – Quelques kilomètres plus loin je longe une immense tapis vert, grouillant, comme constitué de filaments emmêlés, cherchant à agripper de quoi se relever, je n’y prête pas trop d’attention jusqu’à ce qu’une odeur très particulière vienne capter complètement mon attention : celle, bien connue, des pois que l’on écosse. Ici amplifiée, enivrante comme toute dilatation exceptionnelle d’une perception, ensuite presque écoeurante, dégagée, distillée par plusieurs hectares de légumineuses chauffées par le soleil. – Beaucoup plus loin, à un moment où le regard peut plonger loin dans le patchwork des parcelles agricoles, d’affolantes surfaces souples fines, presque transparentes, très loin, comme d’immenses foulards de soi remuant sur un tapis végétal, d’un mauve léger et scintillant, les champs de lin qui fleurissent. – Sur le retour, m’arrêtant pour avaler un biscuit près d’un champ séparé de la route par un fossé envahi d’orties, de chardons, de graminées et entouré de sureaux et d’aubépines, deux cigognes se promènent, silencieuses, lentement, le long des haies, séparées d’une bonne centaine de mètres, deux formes animales, méditatives, dans un cloître. – ) Il s’agit d’un article paru dans Le Monde sur une exposition de Philippe Parreno à Beaubourg. Titre de l’article : « Philippe Parreno s’invente une biographie en images. » (Exposition qui mérite certainement le détour, là n’est pas mon propos.) « Cet artiste brouille les frontières entre spectacle et exposition. Entre les images aussi – fiction ou documentaire. La prolifération et la sacralisation de l’objet d’art, voilà tout ce qu’il déteste. » En soulignant que son œuvre travaille la production audiovisuelle plutôt que l’objet lui-même, l’article en arrive à cette citation de P. Parreno : « Notre génération a grandi avec des images, pas avec des objets, explique-t-il. Je ne me souviens pas de la table de ma grand-mère à Oran… » Très bien, me dis-je, nous voilà confronté à cette génération qui a baigné dans les nouvelles cultures d’images. Je retourne lire l’âge de l’artiste : 44 ans. J’en ai 49. Sommes-nous vraiment de générations différentes !? Vise-t-il spécifiquement sa génération d’Oran ? Ou l’entend-t-il de manière beaucoup plus universelle ? Comment un artiste dont le travail relève tout de même d’une économie de la singularité peut-il en venir à « légitimer » ses choix et orientations en se plaçant comme représentant d’une génération !? Sans chercher à vérifier son propos qui est bien le genre d’affirmation qui peut s’objectiver ? C’est clair que, d’une certaine manière, je n’ai pas partagé la même relation à l’image que celle qu’il évoque comme étant la norme, n’ayant pas vécu dans une maison dotée de télévision avant mes trente ans. Néanmoins, étant de la même génération que ce monsieur, depuis que j’ai lu sa déclaration bidon, je pense à tous les objets que j’ai envié, convoité, étant enfants. Depuis des babioles dans les vitrines des grands-parents jusque des outils patinés, des insectes dans la collection de mon père, des objets ramenés d’Afrique, des jumelles, des armes, des jouets… Ces jouets qui, du reste, partagés par tous les enfants autour de moi, sont à présent devenus des objets de collectionneurs, reflets que nous avons traversé une époque envahie d’objets. Nous sommes nés dans les années 60, nous avons grandi avec le boum de la société de consommation, la prolifération croissante des objets en tout genre… Depuis que j’ai lu cet article, avec ce culot d’artiste qui, quelque part, me choque, je sens que, piquée au vif, ma mémoire travaille, drague les fonds, promène des faisceaux lumineux dans les coins les plus sombres, tente de ranimer tous les objets que j’ai manipulé comme étant inséparables de ma vie, constitutifs de la formation du désir de vivre, et tous les objets convoités, que j’ai rêvé de posséder, qui me semblaient incontournables pour avancer, me découvrir, m’accomplir, m’épanouir… Je cherche leurs visages pour restituer ma « biographie en objets », symétrique à celle de Parreno, moi qui, contrairement à lui, appartient à une génération qui a grandi dans un monde fait d’objets et de leurs mirages. (PH) – Philippe Parreno, Douglas Gordon, portrait de Zidane. –  Trace sonore de Parreno en Médiathèque

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Vélo et château de sable.

mai 11, 2009 · Laisser un commentaire

chateauJe me suis lancé dans un Casteau-Blankenberge sans avoir assez étudié l’itinéraire. Résultat, après Renaix, et une fois sorti des Ardennes flamandes (à Kluisbergen, j’ai croisé le tracé de la « route Eddy Merckx »), beaucoup de kilomètres sans beaucoup de charmes. Par contre, beaucoup de vent, et fort (outre que ça durcit la course, ça crée un sentiment d’isolement). Ce n’est que vers la fin, en contournant Bruges et en filant enfin sur les petites routes vers la côte, qu’il y eut un vrai moment de grâce. Mais de toute façon, ça ne survient qu’après plusieurs heures d’effort, de ressassement et de radotages, après l’exaltation du départ et les premiers trente kilomètres faciles, après la concentration des 40 suivants (plus difficiles, vent contrariant), le doute et la fermentation des 30 qui leur succèdent (déception du paysage, chrono qui s’annonce mauvais, vent décourageant, doutes qui s’installent). Alors, il faut se refermer, s’appliquer, gérer les premières crampes. Entre Zedelgem et Varsenare, ça commence à devenir bien. Dans Varsenare, la petite route écartée qui rejoint Houtave est réellement prometteuse. Dans les polders, c’est la fin de la journée, le soleil est brillant, éblouissant. Le vent puissant pousse de côté et, de temps en temps, selon les virages, dans le dos. Subites accélérations. Le vert des prairies est lumineux. Les petits canaux sont parcourus de fines vaguelettes surmontés de cristaux scintillants. Sur les accotements, les ombellifères sont agitées, pliées en deux. L’air est déjà marin. D’une limpidité dérangeante. Chargé de pollen et de fines particules d’écume qui réverbèrent la luminosité. Dans cet état un peu second (fatigue, vent, hypnose du balancier des jambes), ce n’est pas vraiment regarder/voir le paysage que l’on fait. On l’absorbe, on le sent, on le respire de l’intérieur, il nous possède. Le nez dans le guidon, la gueule ouverte, les yeux dans les coins, les sens dopés par le palpitant hyper actif, hors de lui. C’est intense et fugitif. Une forme d’abandon, d’extériorisation. Exactement la même sensation quand s’effondre le château de sable sous le flux des vagues. C’est une sorte de « culture de soi » transmise aux formes éphémères de sable, un effort concentré, évacuation de tout ce qui n’est pas en harmonie avec une vie exposée au littoral, une recherche de gestes primaires, instinctifs, gratuits (dont le bénéfice est pourtant réel, sur le long terme, sans aucune trace matérielle). Une construction transitionnelle qui côtoie une sorte de transe au fur et à mesure que la mer monte. Et puis tout disparaît. Le processus d’effacement, d’écroulement, est fascinant. Ce qui ressemble le plus à une écriture rembobinée, qui défile à rebours. Plage nette, lisse. Une sorte de page blanche semble disponible (tout ne serait pas écrit ou plutôt tout peut se réécrire). De même qu’à vélo, dans la transe finale, au-delà de 130 kilomètres (en ce qui me concerne), l’impression d’un renouveau infatigable galvanise les muscles et l’esprit (qui s’imagine s’arracher à sa condition … (PH)

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Organologie printanière…

avril 17, 2009 · Un commentaire

blancUn raidillon illuminé. C’était il y a quelques jours, au retour de la première ballade où il était possible de pédaler au soleil, sans protection particulière, avec donc la première fois de l’année (sensation renouvelée chaque année) cette impression de se trouver dénudé, plus vulnérable, non enveloppé, en prise directe avec le vent, l’air, les couleurs, les lumières, les odeurs. En longeant les champs en plein labour, il y avait en plus ces parfums vifs de profondeurs fouillées, travaillées, agitées, d’entrailles de terre soudain exposées au soleil, fumantes, fouettantes, d’esprits de caves sombres s’évaporant des sillons, semant les particules du renouveau… L’effort physique qui consiste quand même, au fil des heures, à « sortir ses tripes » accélère l’imprégnation, exacerbe la sensibilité, crée un effet de miroir (terre labourée/tripes exhibées !), une « communion » avec le paysage.(J’aimerais “creuser” l’empathie avec un paysage comme on le fait pour les comportements humains: “Si je regarde quelqu’un courir, les mêmes neurones vont s’activer dans mon cerveau que si je courais moi-même: on parlera alors de neurones-miroirs”, Alain Caillé, sociologue, dans Libération). Ce genre de « communion » gagne en intensité à proportion de la « culture » emmagasinée qu’elle réveille (postulat). L’agencement cerveau-cœur-muscles fonctionne pour densifier l’émotion, l’enraciner, lui donner un avant et un après, construire. J’arrivai alors à un raidillon familier encaissé entre de hauts talus. Au moment de l’aborder, il me sembla pavoisé, « autre ». J’eu du mal à trouver le bon rythme, obligé d’aspirer en saccades pour me mettre à niveau ! J’aspirai ainsi tout l’esprit du raidillon transfiguré. Des vagues échevelées, hirsutes d’aubépines blanches proliférantes dévalaient des talus, comme une pulvérisation figée de bouquets d’écume aveuglante. Là, pas de vent, tout est immobilisé dans la blancheur chauffée au soleil. Les parfums des milliers de fleurs deviennent capiteux, transforment l’air en quelque chose de presque matériel, palpable, de l’ordre du tissu constitué d’odeurs, d’éclats lumineux, de masses de pétales ultra-légers, mais surtout de souvenirs, toutes les autres fois où les aubépines m’ont enivré, certes, mais surtout souvenirs littéraires, souvenirs musicaux, souvenirs picturaux (Proust, bien entendu, comme “pierre blanche” bateau, comme “début” de ce repérage, de cette initiation littérature-nature)… En même temps qu’afflue l’émotion d’être baigné dans ce courant d’aubépines, c’est une grande quantité de références culturelles qui est stimulée, références par lesquelles j’ai appris à cerner mon être-aubépine, à explorer l’étant-aubépine, à chanter dans mes cellules l’enthousiasme que ce spectacle éveille en moi. Des textes lus, des peintures vues, des musiques entendues, pas forcément toutes en liaison directe avec l’arbuste printanier, mais qui ont aiguisé, de près ou de loin, mes facultés à « sentir », par leur manière de « montrer » des expériences similaires, relatives aux manifestations de lumières dans les floraisons… (Je dois aussi ajouter que je perçus cette illumination pascale dans le raidillon comme préfigurant l’émotion à aller chercher en atteignant le sommet du Grand-Ballon, à la force des pédales). ..  Alsace et vignobles striés. Deux jours après, au terme de plusieurs heures de route sous un rayonnement solaire qui faisait mal aux yeux d’être diffracté par un léger voile de brume, je découvrais l’Alsace à un moment magique. La chaleur inattendue venait juste de donner le signal du grand éveil, de la grande transformation. L’impression ressentie au creux du raidillon aux aubépines se trouvait ici démultipliée, dispersée dans un espace et un volume immenses. D’abord dans les étendues géométriques des vignobles, immensités picturales de lignes dessinant des abstractions mystérieuses, ou préparant, à travers un travail concret et terrien de longue haleine de superbes abstractions à boire (le vin !). La beauté étrange de ces coteaux striés en sens variés, peignés selon des lois connues des vignerons, frappe d’autant plus si la mémoire fait se joindre le paysage qu’elle a là sous les yeux et des tableaux, des images, des textes (littéraires ou philosophiques, Deleuze par exemple sur le striage du territoire), des bouts de films qu’elle a glanés ailleurs, en d’autres activités, d’autres registres, à d’autres fins. La culture picturale en musée peut aider à lire le paysage, et vice-versa. (Ce ne sont pas des terrains d’activités distincts, antinomiques. Bien évidemment, identifier clairement les différents textes, parfois multiples et sous formes de bribes, qui se rejoignent dans l’émotion face au paysage avec la force d’une révélation, exigerait un travail de mémoire et d’écriture de soi très exigeant. (On rentre alors quasiment dans une dimension littéraire. Je dirais juste une toute petite partie : je réécoutais, en même temps que je découvrais l’ampleur  printanière, le concerto pour violon de Beethoven. Avec cette réflexion soudaine : quand même, malgré mon goût et mon intérêt pour les musiques dites non classiques en tous genres, c’est dans une œuvre semblable que j’ai l’impression qu’une idée est traitée, déroulée complètement, réellement « pensée ». Et toutes mes émotions des jours suivants face à la nature explosive auront envie de s’exprimer en termes de « concertos », de « symphonies », même si, dans cet ensemble concertant, ici ou là, une chanson plus populaire trouvait parfaitement sa place.) Le plus souvent, je me contente de sentir les réminiscences, comme une richesse qu’on aurait là sous la main, dommage, paresse… Les hectares de vignobles bien taillés, prêt à entrer dans un nouveau cycle, à démarrer, les sarments tremblants comme des bâtons de sourcier (!), étaient ponctués de manière non classique,    abrupte, de fontaines de  gouttelettes d’argent, de geysers de pétales immaculés rosés. Dispersés, isolés ou en brefs vergers tracés en travers des lignes de vignes, procession exubérante pointilliste blanche aux troncs noirs plongeant dans l’herbe haute semée de l’or des pissenlits. Les Vosges et les algues. Grand-Ballon, neige et gastronomie. Mais cet effet extraordinaire d’une lumière en marche ne se limitait pas aux fleurs blanches. Les montagnes des Vosges étaient en plein bouleversement. Le tachisme des zones occupées par les conifères sombres était envahi par le vert très tendre, nouveau-né, un vert liquide, pas encore vraiment fixé, versatile, des feuillus reprenant possession des forêts. Avec ici où des floraisons pâles, majestueuses mais esquissées, pas encore très fermes dans leurs pétales (comme ces chevreaux qui tanguent sur leurs toutes nouvelles pattes), vert jaune ou rose. Jaillissements de merisiers, premières manifestations d’essence pourpre… La brume de chaleur fait que l’on contemple cet état de la végétation comme à travers une fine taie laiteuse, comme si on observait, au fond de l’eau, les mouvements calmes d’un tapis d’algues géantes multicolores. Avec des éclairs soudains de lumières. Tout est en train de naître, à vrai dire, de se façonner, d’émerger de l’hiver, de la nuit. Curieusement, cette blancheur hivernale, version froide, intravertie et compacte des blancheurs éblouissantes, multiformes et légères du printemps, je la retrouvai en haut du Grand Ballon, contrastant aussi avec mes palpitations cardiaques et sueurs musculaires, où elle s’accumulait encore en congères, au bord de la route. Sous le ciel azur sans nuage (photos prises le lendemain gris !), ce blanc hivernal fondait, se changeait en eau limpide, dévalant la route, rejoignant les rivières de montagne, répandant la force de la régénérescence. Et dans mon assiette à Colmar, je découvris une sorte de mixte de blancheurs, hivernales et mariales, dans une très réussie émulsion aux herbes Thaï, baignant un morceau de bar disposé sur une boule de riz comme un sushi et une Saint-Jacques surmontée d’une petite garniture caramélisée, gratinée (lardons, légumes). Très frais et relevé à la fois, onctueux et léger, consistant et lumineux, ce plat semblait communiquer aux papilles les caractéristiques des lumières que les yeux avaient capté dans la contemplation des aubépines, cerisiers et merisiers en pleine efflorescence, bourrasques de pétales neigeux très localisées. Un arrière-goût de “sommet” fugace, vite passé, vite “éteint” dans sa manifestation réelle mais subsistant sous forme de traces mémorielles, renforçant les traces des printemps précédents, un arrière-goût irriguant le cerveau, le coeur, tout le cycle des sens (pour qu’il y ait trace, effet de culture, reconnaissance de la nature).(PH)

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Nature morte et lumières

mars 29, 2009 · Laisser un commentaire

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Quel repas pour amis tirer de ces ingrédients ? Ce sont les parties d’un menu esquissé dans ma tête et qui doit prendre forme. J’aurai fait l’expérience, une fois de plus, que l’on peut ne pas trop gâcher la nourriture, sans pour autant toucher la grâce qui fait que « c’est réussi ». Il ne suffit pas de s’appliquer, de passer du temps, de faire du mieux que l’on peut. Il faut aussi autre chose. Comme pour l’écriture (toutes les phrases peuvent être correctes et pourtant le texte ne ressembler à rien). Asperges aux crustacés et coquillages ; thon poché dans du madiran épicé, vinaigrette au basilique, sucrines et tomates confites ; tartelettes nappées de crème au Madiran, poires imbibées de vin épicé, crème glacée à la truffe… Les différents éléments tenaient la route, mais il manquait le « liant », ce qui fait tenir le tout ensemble et donne vraiment son sens aux saveurs. Pour saisir vraiment ce qui n’a pas fonctionné, il faudrait refaire plusieurs fois de suite le même menu et ainsi devenir un vrai amateur ! (Entre temps j’aurai vérifié que les heures que l’on (se)donne en préparation de nourriture à partager entre amis, aident au ressassement, c’est un genre de don, impliquant un exercice manuel et une épreuve de sensibilité, qui stimule l’esprit. Le vin aura estompé la déception des attentes gastronomiques (Bandol blanc, Saint-Joseph). Les dons laissés par les visiteurs renforcent l’impression d’un passage de clarté (l’heure d’été), avec ce lanceur de lumière, bougie au lieu de grenade, un geste souriant. La lumière était très vive et contrastée ce dimanche, agitée, plus intense et parfumée, grâce au vent intense et à la profusion de nuages rapides, de teintes très différentes (comme une mer secouée libère plus de couleurs, de saveurs, de sel et d’éclats marins éblouissants). Pédaler dans la campagne donnait l’impression d’être traversé par des jets de lumières sombres (accompagnée de quelques poignées de grésils d’argent) ou hyper claires, aux particules de transparence acérées en biseaux par le vent frais. Bourrasque, souffle court, trop de vin hier, jambes lourdes. En permanence, les jeux d’éclairage de la nature étaient superbes, labours plombés et au loin lignes de peupliers éclatants sur nuage d’encre. Avec l’effort, ça se respire. Surtout, la lumière nimbait une partie de la végétation, rencontre le renouveau, vient souligner le reverdissement timide, tout frais, qui pointe. Avec des effets saisissants. Comme sur ce plateau où je déboule hors d’haleine, petit plateau, à l’horizon, près du village, dans la prairie derrière une ferme, quelques gros saules pleureurs renaissent soudain, comme à l’instant, tout d’un coup, entre vert et jaune très tendres, comme jaillissent des jets d’eaux aux formes légères et amples, des mirages, des arbres holographiques. (PH)

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Cycle et boue

novembre 17, 2008 · Laisser un commentaire

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Je démarre, grisaille mais route sèche. Déjà dans la montée de Saint-Denis vers Thieusies, le gris devient franchement humide, plus que de la bruine. Un mélange de brouillard et fine pluie. Jusque Ecaussines, la flotte reste suspendue en l’air, trop pulvérisée pour imprégner le macadam. En arrivant à Ronquières, en haut de la vallée, le ciel est bouché, les arbres baignent dans l’ouate grise, la tour du ppan inclçiné n’est qu’une ombre dans la fine vapeur. La route commence à ruisseler. La montée vers Braine-Le-Comte, dans la forêt, raide, encaissée entre deux talus, avec les feuillages aux couleurs vives, le goutte-à-goutte est perceptible dans le sous-bois, sur le tapis de feuilles mortes, presque polyphonique. Les routes de campagne sont boueuses, surtout là où l’on récolte les betteraves, les tracteurs imposants entraînent de plus en plus de terre ; à certaines sorties de fermes, la route est couverte de terre et d’ornières. Tiens, j’aurai croisé deux fois une vache en liberté, une fois à Gottignies et une fois près de Silly ! Il n’y a pas de vent, l’allure est bonne. Je roule presque sans voir (la capuche), l’eau rentre petit à petit dans les chaussures, il y a une sorte d’imprégnation exaltante, je deviens aussi humide que l’extérieur. Je perçois juste des variations dans l’atmosphère, parfois plus sombre, parfois des sortes d’éclaircies dans le gris et l’averse. Ce rétrécissement des perceptions entraîne une sorte de réduction fonctionnelle, juste un principe dynamique, maintenir une bonne production de calories pour empêcher la flotte qui s’infiltre de refroidir le corps, et glisser le plus vite possible, être le plus véloce possible sur la piste vers l’arrivée! Cette réduction a aussi des dimensions de plaisir, une sorte d’évasion, d’évacuation de soi. L‘eau boueuse gicle jusqu’aux genoux, remonte en gerbe sur le dos, la musique des pneus est prégnante sur l’asphalte grasse, les gourdes ont un goût de terre. L’impression d’aller vite. Les pieds sont trempés et ça fait splitch splotch. À l’arrivée, passer le vélo au tuyau, s’extirper des fringues imbibées et terreuses, filer sous la douche. 80 kilomètres de bonheur finalement. Et les éclaboussures sur la casaque kitch sont du plus bel effet.

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Ballon à pédales

novembre 16, 2008 · Laisser un commentaire

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Je me suis retrouvé à la Toussaint, dans les Vosges, pour la première fois de ma vie. J’avais pris le vélo sans certitude de pouvoir « sortir ». Je tenais une petite forme et la pluie abondante avait donné de la neige en altitude, on apercevait quelques sommets étincelants. Nous logions à Les Guidons ( !), dans la « région des mille étangs ». Effectivement, ça monte et ça descend, la forêt est immense, les routes et chemins sinuent et partout partout luisent les pièces d’eau, petites ou grandes, reflétant les couleurs d’automne dans leurs miroirs sombres. Samedi, après le petit-déjeuner, il y avait une belle éclaircie, la route était belle, difficile de résister à l’appel ! Le temps de me préparer et hop, les premiers coups de pédales et cette ivresse de partir à la rencontre d’un paysage inconnu, en glissant sur ses reliefs, en respirant ses parfums, en aspirant ses images, maisons, champs, arbres… Longue descente agréable vers Mélisey, quelques kilomètres voluptueux dans la vallée, toujours du soleil, la vue dégagée. Puis, quitter la vallée, traverser cet espace de pente douce où se dispersent un hameau, les derniers chalets à la lisière des arbres, puis ça y est, la pente s’accentue, on rentre dans la forêt, les lacets commencent, premiers essoufflements avant de trouver la bonne allure du jour. Retrouver cette étrange sensation d’ascension à la force des jambes. Torrents, clairières, troupeaux, rares chalets en contre bas de la route et, là, dans les prochaines vallées où la route va passer, la masse blanche, cotonneuse des nuages. Je traverse Fresse (plus ou moins 600 mètres), fini le soleil, je suis dans le nuage, abondant brouillard. Hop, retour humide dans la vallée jusque Plancher-Bas, et ça roule très vite jusque Giromagny. Comme je ne suis jamais passé par ici, je ne sais pas à quoi ça ressemble le Ballon, à partir de quand ça grimpe, et comment ? Un peu anxieux, pressé d’en découdre, pas sûr d’y arriver, je traverse rapidement le village (pas particulièrement attirant). Je peux m’attendre à plus ou moins 15 kilomètres de montée. Comme toujours, on sort du village en faux plat roulant, facile jusqu’aux Roches du Cerf. Après, une merveilleuse route forestière sinueuse avec de beaux virages en épingle. Je ne suis pas à l’aise, respiration pas optimale, jambes un peu raides, je sens que les ressources ne sont pas terribles. Se concentrer pour doser l’effort tout en pensant à autre chose. Capter autour, enregistrer les détails, les arbres, l’eau, les sous-bois, la vue qui se dégage et porte loin. Serrer les dents et se détendre, penser à ce que je suis en train de lire, ou d’écrire, ressasser des mots sur une musique… Je sors du nuage et retrouve le soleil. Il fait très doux même si il y a de plus en plus de neige sur le bord de la route. J’aperçois petit à petit la ligne du sommet, à travers les troncs, les premiers établissements touristiques de montagne, les indices d’infrastructures de ski… Et toujours cette émotion indescriptible d’arriver en haut comme en roue libre après l’effort (ce n’est pas très haut, 1175 mètres), une délicieuse dilatation, l’émerveillement de l’altitude et du regard qui embrasse une telle immensité (on distingue le Jura, les premiers pics blancs des Alpes, et surtout des étendues de forêts, des vallées où paressent les nuages).

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Ode à l’Aigoual

août 10, 2008 · Laisser un commentaire

Le Tour éclaboussé par les affaires de dopage, je roule à côté de l’actualité sportive. Le Mont Aigoual est un massif enchanté, ce n’est pas un col rendu mythique par les exploits cyclistes. Tant mieux. J’en commence l’approche tôt le matin, démarrant près d’Anduze.La fraîcheur vallonnée de la vallée de Mialet, puis à partir de Saint-Jean-du-Gard, la Vallée Borgne. À Saumane, halte à l’épicerie pour remplir les bidons, avaler une fougasse et quelques pains au chocolat. Et puis, c’est parti, on quitte la vallée, on grimpe, Col du Pas (833mètres). Route sinueuse, tantôt ombragée, tantôt plein soleil. Plus on s’élève, plus la surprise est grande de découvrir un hameau et ses terrasses, perdu sur son versant. Au sommet, panorama à couper le souffle. Là-bas l’Aigoual. Longue descente en lacets. On change de vallée, soudain plus verte, accueillante, de l’eau coule, de larges cultures en terrasses, des vergers, des champs d’oignons, route rafraîchissante, parfumée. Arrivée à Valleraugue. Quasiment midi. Dernier ravitaillement rapide. Les premiers kilomètres, faux plat, sont roulants. Puis ça se corse sans pour autant présenter des pentes très raides. Mais c’est long, hein, 28 kilomètres, et le soleil tape. L’année passée, j’étais passé comme une fleur par Le Vigan. Aujourd’hui je morfle, l’œil sur l’Observatoire qui apparaît tout là-haut à certains détours. C’est ça le plaisir. Axel Kahn, généticien, expliquait que les sportifs professionnels recherchent tous les produits qui permettent de « gommer » la fatigue et les défaillances, censurant du même coup les signaux que lance l’organisme. C’est sans doute ce que le sport propose de mieux : être à l’écoute de l’organisme, apprendre à en capter les messages, les comprendre. Et sentir ses limites dans les fluctuations de la forme. La sueur m’inonde l’œil gauche, les tempes jouent du djembé. Jusqu’à Valleraugue, il y avait une part de ballade, l’esprit aspirant les paysages les mêlant aux relents de lecture, d’écriture, de musiques… Mais quand ça vient dur, c’est fini, il n’y a plus place pour rien, ça se vide et se concentre sur la machinerie ! Juste le sentiment de pénétrer une entité très vaste, une consistance montagneuse, d’être tout petit et lent sur son flanc, mais d’en faire progressivement partie. Halte à l’Espeyroux pour refroidir le cœur, boire, avaler une tartine. Les 9 derniers kilomètres me sont plus légers, je les connais déjà, j’ai des repères. L’exaltation, là où la vue se dégage, de mesurer l’altitude, la hauteur prise, la largeur de l’espace à embrasser et qui ne semble être gagné qu’à l’opiniâtreté du cœur et des jambes. Enfin, les derniers milles mètres, les plus beaux. Ça se dégage. Petit à petit on débouche sur le plateau, aride et généreux. Et quelle dilatation des sens en embrassant l’horizon sans fin (1567 mètres), c’est comme si là une possibilité existait de penser sans cloisonnement tellement la vue porte loin (même si la brume de chaleur empêche de distinguer Mont-Blanc et Méditérranée…) ! Quel plaisir incomparable de contempler le tracé de la route où je viens de suer ! Selon les nuages, le vent, la course du soleil, les paysages changent, varient. La contemplation est inépuisable ; l’effort fourni qui a permis d’y accéder lui confère une intensité apaisante, surprenante, le corps et l’esprit dans ces moments, carburent conjointement (comme toujours, mais de faon plus éclatante). C’est envoûtant comme moment et pour le connaître il faudrait le répéter, le répéter, obsessionnellement. Et connaître l’Aigoual beaucoup plus intimement, l’avoir parcouru à pied, en connaître tous les chemins…

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Le tour à côté (3), les belles crampes.

juillet 15, 2008 · Un commentaire

 

 

 

 

 

 

 

A vrai dire, je regarde peu les étapes du Tour. J’en ai des images mentales, abondantes. Mais je préfère être sur mon vélo, dans l’action de pédaler. J’habite alors beaucoup plus les représentations que je me suis fixée enfant et adolescent, une sorte de mythologie, certes attachée à des noms, mais surtout liée à cette faculté de parcourir les paysages sur sa bicyclette, avec sa seule force motrice, en équilibre. Même à l’époque, nous n’avions pas la télévision, je les voyais rarement, les coureurs. J’entendais plus souvent les reportages à la radio (Luc Varenne). Et aujourd’hui, j’ai un faible pour les compte-rendus écrits bien foutus (disons ceux de Libé). Extraits: “Une étape comme on les aime, grandiose, lyrique et d’une bêtise redoutable. Les Schleck se poignardent à coup de dagues. Caïn a tué Abel. C’est de la très grande tragédie. La course n’est plus qu’un tableau de Brueghel.” Ou à propos du coureur russe en embuscade: “Au fait, on ne dit rien du Russe de la Rabobank. Les kolkhoziens ont toujours la manie du plan quinquennal. Lui a un plan à dix jours et n’a pas bougé d’un pouce quand ces dingues de CS ont saccagé la course.” (Jean-Louis Le Touzet) J’aime parce que la course est là inspiratrice, stimule l’imaginaire, pousse à l’invention langagière.

Entre temps, je bouquine “Eloge de la bicyclette” de Marc Augé (Manuels Payot, 2008, 88 pages). Question anthropologie, je trouve l’ouvrage un peu léger, ne semble pas reposer sur une investigation scientifique, plutôt sur une observation de surface et des impressions personnelles de cyclistes. Mais on trouve des traits intéressants, à méditer, par exemple ceci, qui vient contredire le jugement journalistique selon lequel les français ne gagnent plus parce que ce sont les seuls “propres”: “En France, c’est parce que le mythe dépérit que les Français ne gagnent plus de courses, et non l’inverse.” Ou encore ceci: “En ce sens, faire du vélo, c’est apprendre à gérer le temps, aussi bien le temps court de la journée ou de l’étape, que le temps long des années qui s’accumulent. Et pourtant (c’est là le paradoxe) la bicyclette est aussi une expérience d’éternité.”

 

 

 

 

 

 

 

Précisément, ma dernière expérience à vélo est une belle confrontation au temps! 6h26 sur la selle, 151 kilomètres, à mon niveau c’est du genre “tester ses limites”!. C’est long, à certains moments interminables, il y a aussi dans des moments de grâce, cette sensation que le temps est suspendu. La relation au paysage est exceptionnelle, même si on ne pédale pas en touriste, on a un regard flottant, qui embrasse largement les décors traversés, mais sans s’y arrêter (comme l’écoute du psychanalyste). Et au fil des kilomètres je m’y sens particulièrement incrusté, la respiration amplifiée par l’effort semble jouer avec le paysage, l’aspirer, l’expirer. C’est particulièrement beau après Chimay, quand on s’écarte de la route principale. Vers Boulers, Rièzes (patrie d’Arthur Masson), L’Escaillère (point culminant du Hainaut) et cela devient de plus en plus enchanteur du côté françaix avec la petite ville fortifiée de Rocroi et la plongée forestière vers Bourg-Fidèle (4, 5 kilomètres?) et la remontée symétrique vers les Mazures… Encore plus loin, autre plongée vers la Meuse (Monthermé) que je suivrai exalté avant de m’engouffrer dans la vallée de la Semois. Retrouvailles. “Quelle belle vallée” (Annegarn. C’est en arrivant à Bohan que j’ai senti les crampes menacer. Il a fallu gérer jusque Vresse et négocier la longue ascension vers Petit-Fays sans déclencher les douleurs paralysantes. C’est quand ça tire ainsi, qu’il faut s’accrocher, que l’impression de survoler un rêve s’oppose au sentiment de coller à l’asphalte, c’est alors qu’il est bon de fredonner “Agostinho” (Annegarn). Chanson qui convoque bien des bribes mythologiques. A l’arrivée (je suis un peu halluciné après une telle course pas banale à mon échelle, descendre du cadre d’une solitude profonde, étoilée) douche, bières, rock… “C’est l’arrivée du tour” (Bashung).

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Le Tour à côté (2)

juillet 11, 2008 · Laisser un commentaire

Questions de préparation.

 

 

 

 

 

 

 

A la veille d’un effort qui représente (à mon échelle personnelle) une sorte de défi (Casteau/Petit-Fayt), une part d’inconnu (on ne l’a jamais fait, comment l’organisme va-t-il réagir?), comment se préparer? L’organisme sait qu’il va y aller, ça le stimule et le stresse, il se pose des tas de questions à tous niveaux, je veux dire à tous niveaux de l’organisme, dans la tête, mais dans les bras, dans les jambes, dans les cuisses, dans le coeur. il n’y a pas que le cerveau qui formule et pense, il y a bien une pensée plus matérielle, concrète, dans les autres membres et organes. Une sorte d’attente face à quelque chose qu’il ne sait pas vraiment se représenter parce que c’est abstrait, “il ne l’a jamais fait”, il n’a aucun repère. L’attente implique aussi un certain vide. On voit, dans le reportage L’équipée belle, que les coureurs professionnels, même si le quotidien d’une course à étapes est fait de solitude, remplissent ce vide avec des soins, massages, relaxations, etc. 

La carte aide un tant soi peu. Avoir une représentation mentale du parcours atténue l’angoisse, ça rend déjà la course mesurable, ça amadoue la distance Sinon, comment s’y prendre? Faut-il s’entraîner, travailler ses muscles, effectuer une petite sortie? Faut-il au contraire se reposer, rien foutre, se changer les idées? Manger beaucoup ou presque rien? S’envoyer en l’air et se saouler? Eddy était très clair là-dessus: pendant le tour, il ne voyait pas beaucoup Claudine, pas question de disperser ses énergies. Anquetil l’était tout autant: il refusait jamais d’écluser des canons au bistrot. Avant hier Libération ironisait à propos d’un prodige italien (“l’ami Ricco”) qui essuyait contrôle sur contrôle sans se démonter. Hier, il gagne avec panache. Voici comment Jean-Louis Le Touzet (Libération, une plume du journalisme sportif) rend compte de sa préparation particulière: “Le type danse jusqu’à pas d’heure une semaine avant le Tour et se baigne dans les vagues à en perdre son caleçon de bain. Puis dans la foulée, il gagne devant Valverde, Evans, laissant un grimpeur comme Moncoutié s’époumoner dans la fumée des fanes de pommes de terre.” Alors quelle méthode suivre, à quel saint se vouer? Autre chose: face à la perspective de si longues heures seul sur son vélo, le cerveau et le système nerveux font le plein de sujets à ressasser. Tous les arriérés, les notes, les textes à écrire, les dossiers à décanter, les stratégies à élaborer, tout ça s’accumule en tension. Pour occuper l’esprit durant ces interminables coups de pédales. Et aussi, du côté de la volonté, ça fait pile bien chargée, faut avoir du grain à moudre, dans les méninges. Finalement, question préparation, pas grand chose, une recette bien de chez nous, j’ai planté une centaine de poireaux. En vue des stoemps d’hiver bien utiles au cycliste après ses entraînements dans le froid.

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