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WE à la mer (art à la plage 2)

octobre 4, 2009 · Laisser un commentaire

amertume

Arrivée vélo, la coupe. Je voudrais éviter de refaire le coup de la première gorgée de bière. Néanmoins rappeler combien, en certaines circonstances, elle prend une dimension exceptionnelle, qu’elle est plus qu’une gorgée de bière. Ses couleurs, son amertume, sa mousse permettent de « fixer » des sensations encore trop secouées, éparses, de revoir la course des dernières heures, de les savourer d’une manière particulière. Les 150 kilomètres pédalés dans les campagnes (hormis la traversée de Courtrai) de Casteau à Nieuwpoort, dans le gris, quelques bruines, le vent soutenu et irrégulier, les teintes et parfums de l’automne qui s’installent aboutissent à merveille dans la Triple Westmalle qui permet, dès qu’elle coule dans la gorge, de dilater et assimiler positivement tout ce que les sens ont avalé tandis que les muscles, obsédés par leur effort, donnaient l’impression d’accaparer toutes les fonctions. Mais surtout, après les routes roulantes de village en village, bien orientées ou à l’abri des bourrasques, entre Passendale et Diksmuide, où apparaissent les immenses champs de poireaux et de choux qui reproduisent, en petit, l’horizon de la Mer du Nord (bleu, gris, argenté, vert, sable brun, nuage noir), les derniers terribles 15 kilomètres, rectilignes, en rase campagne, le soleil revenu, aveuglant, et le vent se déchaînant, d’abord intimidant de côté, puis implacable de face. La foule des roseaux en bordure se déchaîne, tellement tordue secouée, couchée puis relevée, qu’il semble impossible de rester en selle. On s’attend à valser dans le fossé. Le coup de pompe et le stress agissent comme un amplificateur des sensations. On se sent peu de chose. Par contre tout autour, ça fulmine, c’est comme si on était bombardé d’éclairs, de flashs. Ce n’est qu’éblouissements, buissons et herbes tremblées, tourbillons de feuilles et de paille bien jaune sur la piste, efforts crispés et écume. Dernier moment à s’accrocher entre l’écume aveuglante et l’ambre amère des profondeurs avant d’être expulsé, rejeté, après des heures à être ballotté par le tracé et les mouvements de la route, le ciel, les nuages, le vent, le moulinage intense des cuisses, des jambes, échoué enfin sur la digue, le  rivage, cycliste lisse, exténué, à l’endroit exact où, symétriquement, les vagues rejettent coquillages usés, galets adoucis, bois flottés. (Dans cet état exactement où m’apparaîtront les quelques oeuvres d’art contemporain de Beaufort 03, ressentant une connivence, à défaut d’une parfaite compréhension de leur geste, une empathie d’échouement, réussi.) Mais avant il y aura, attablé une heure après le franchissement de la ligne d’arrivée, la première longue gorgée de trappiste qui épouse dans le gosier mais pas seulement, tout le corps, les traces d’ambre et d’écume laissées par la longue course solitaire à vélo, revivant l’instant tumultueux, le ressaisissant comme une esthétique à savourer, la douleur du moment passé se transforme en plaisir rétroactif… Vertu réparatrice. Après, on se sent comme accepté, intégré aux éléments qui semblaient vouloir vous balayer, vous rejeter loin de la côté, faisant partie d’eux, griserie.  L’art à la plage, petite suite. Ce sera l’occasion de revoir d’autres aperçus de Beaufort 03. C’est bientôt la fin de la manifestation et certaines des œuvres, en place depuis Pâques, commencent à avoir l’air fatigué, d’être échouées, de s’intégrer à ces éléments du décor estival que l’on va bientôt remiser pour l’hiver, dépassés, plus dans le coup des saisons. Le coup d’œil est vite jeté sur l’installation de Sven’t Jolle, sorte de club Mickey forcé, grillagé et barbelé comme un camp de redressement. Le message est bien situé mais s’extirpe difficilement de l’anecdotique. Le plus marrant réside encore dans les jouets qui s’échouent dans ses griffes : cerf-volant, ballon… (Témoignage sur un travail de l’artiste en résidence.) Tim Segers a installé tout au bout de la digue, un amphithéâtre sommaire, en béton, face à la mer. La nature l’envahit : les plantes poussent entre ses failles, le sable le recouvre petit à petit. L’amphithéâtre sombre. L’endroit n’est pas mal choisi pour regarder la plage, la mer. Sans rien de spectaculaire, l’œuvre est agréable pour s’asseoir, profiter de l’endroit. Elle est dotée, en outre, d’un dispositif technologique. Elle est dotée d’une web-camera qui filme ce qui se passe devant les gradins et envoie les vidéos ainsi récoltées sur un site où il est possible de se les approprier. Il y a de l’idée, mais je crois que les « nouvelles technologies », bien qu’on les associe souvent à la dématérialisation, n’ont pas bien supporté l’air marin. Toujours à Nieuwpoort, à l’entrée de l’estacade le long du chenal, versant Lombardsijde, s’érige une étrange installation. Quelque chose qui fait penser à un centre de communication futuriste, un phare ultra designé, un terminal pour le lancement de fusées intermarines, un complexe sophistiqué pour les nouvelles communications télépathiques.  Il s’agit en fait d’une forme inspirée par les grandes pirogues africaines, agrémentée, sur son ventre, d’un édicule, une sorte de hutte en bois où l’on peut entrer (des objets, des images y sont exposées). L’artiste belge d’origine basque, Philip Aguirre y Ortega, qui a beaucoup travaillé au Sénégal, a construit là une sorte de mémorial original destiné  activer la réflexion sur l’immigration qui se joue par les ports et les bateaux (dramatiquement). Malheureusement, l’accès par le passeur d’eau étant condamné pour cause de marée dangereuse, je n’aurai pas le temps d’y aller voir de près. Frites et kiosques. Marijke Van Wamerdam a installé sur la digue de La Panne une charmante baraque à frites. Plus de graisse, plus de patates coupées, plus de fumées ni de sauts de sauce andalouse, mais un grand écran où l’on voit la tête d’un gamin en train de faire du vélo. La tête dans les nuages, quelque chose de léger, insouciant, détaché, comme sil s’agissait de dégraisser l’image de la friterie par un retour à la case innocence !? Ça mérite réflexion (car le travail de cette photographe est intéressant). Plus loin, l’américain Jason Meadows s’est inspiré des espaces jeux et des constructions de Plopsaland pour construire un kiosque à trois tête, biscornu, champignonesque. Ça ne ressemble même pas à une position critique par rapport au parc d’attractions. Une simple récupération de l’esthétique industrielle du loisir forcené, faussement féerique. Cela dit, il reproduit là, sur la plage, la fonction sociale des kiosques sur la place des villages : venir en bande, s’y installer pour parler, fumer… De l’intérieur, les coups d’œil sur l’espace marin sont bizarrement cadrés, ça change les perspectives. C’est déjà ça, l’œuvre trouve quand même, de cette manière, le moyen d’agir sur le regard. Pas celui que l’on porte sur elle, mais à partir d’elle… (PH)

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Catégories : Art Plastique/ Expositions/Musée · Nature · rayon vélo
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Désordre froid

octobre 1, 2009 · Laisser un commentaire

desordreChaque année je me trouve accepter l’automne, plonger dedans non sans plaisir en découvrant la métamorphose de ce bout de jardin, sans doute très lente mais qui paraît soudaine, due au changement de lumière, présentant un désordre échevelé signalant l’absence du jardinier (jardin ne se préoccupant plus que de sa seule logique, développant ses formes librement, dans leur liberté maximale) en un désordre presque calculé, lierre, buis, fleurs, légumes, mauvaises herbes dans leurs formes abouties, à  l’instant du déclin et où aboutissent les premiers rayons d’un soleil déjà bas, qui mettra du temps à réchauffer ce fouillis surexposé, fatigué en ses fils d’argent, allumant la rosée, donnant à tout ça une apparence difficile à qualifier, un dernier sursaut électrique, un dernier coup de jus au ralenti, un frémissement de sublime (entre la perfection des formes achevées et le signe de la mort), une illumination ultime, une illusion d’exubérance jardinière pérenne sous les perles d’humidités brillantes du matin. Une ardeur déjà froide. (PH)

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Catégories : Nature
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Foudre

août 16, 2009 · Laisser un commentaire

cheneC’est une grande pâture, quasiment le dernier vestige paysan au coeur de Casteau. Elle était traversée par plusieurs magnifiques chênes (aussi parmi les derniers de cette taille sur le territoire de cette commune, beaucoup ont été massacrés lors des constructions, souvent en dépit des réglementations…). Fin juin (ou début juillet), après une tempête, un des chênes les plus imposants s’était en partie cassé, une grosse branche abattue, comme un grand mât et sa toile affalés. Repassant là plusieurs semaines après, rien ne s’est arrangé: toute la mâture est rompue. Probablement que la main de l’homme l’y a aidé (au prix du bois et vu la quantité de stères dans un arbre de cette voilure). Première image un peu banale: celle du cormoran baudelairien, déchu, étalé, privé de sa superbe. Et de fait, c’est impressionnant , émouvant, de voir un arbre d’une telle prestance rayonnante, du jour au lendemain, étalé au sol, ses branches disposés de part et d’autre du tronc brisé, comme des ailes mortes. Fameux sinistre. Dans le cadre d’un territoire qui s’appauvrit progressivement, c’est aussi le symbole du manque de soin et d’attention apporté à la nature, au cadre de vie. (PH)

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Catégories : Nature
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Maisons cabanes d’îles

août 10, 2009 · Laisser un commentaire

cabaneLes plages se situent sur des îles. On y accède en traversant, en bateau (de tailles diverses selon l’éloignement des îles) puis sur des passerelles en bois, une réserve naturelle, Rio Formosa, faites de lagunes et de dunes. La plupart des îles conserve un embryon de vraie vie (il y a sans doute de rais îliens) ce qui évite qu’elles n’apparaissent que comme infrastructure touristique. Quelques bungalows artisanaux, rudimentaires, au départ appartenant à des pêcheurs (vivant là à demeure ou ponctuellement selon les exigences de la pêche, des marées). Certains de ces cabanons se sont transformés en petites maisons de vacances (ont gagné en dur), d’autres ont été construits sur le modèle des anciens. Petit village de bric et de broc en milieu éphémère (l’île). Maisons décorées, scénographiées avec soin, dans le genre de nos « Ca’m’suffit », avec kitsch parfois à la sauce d’Algarve, mise en place d’une certaine grandeur contrastant avec la « petitesse » du bien (allée, escalier, plantation, exposition d’objets). Autant de rêves colorés de vivre ailleurs, de prendre racine sur une terre n’obéissant pas aux mêmes lois que le continent, esthétiques amateurs en rupture sympathique, se détachant, dérivant sous le soleil mais reconstituant un ancrage artificiel au sein de la nation virtuelle (tout ça est bien portugais, les ancres, les vestiges de la gloire marine, les dédicaces à Vasco de Gama…). Il y a aussi de minuscules épiceries, un bistrot ou deux… Ça ne manque pas de poésie « brute » qui berce le désir de s’enfoncer dans cet étrange que constitue toujours une île. Etrangeté tellement humaine et tellement dépaysante. (PH)

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Catégories : Lieux · Nature
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L’écriture jardinière

août 7, 2009 · Laisser un commentaire

Christa Wolf, « “Aucun lieu. Nulle part” et neuf autres récits (1965-1989) », 698 pages, La Cosmopolite/Stock, 2009.

christawolfPublication groupée de récits importants, en hommage à cette écrivain essentielle, quatre-vingts ans en 2009. Habitant l’Allemagne de l’Est, traversée petit à petit par toutes les déceptions de cette utopie socialiste jusque dans les dimensions les plus intimes de la vie, confrontée aux contradictions cruelles et dimensions démentes de cette société se voulant en route vers un monde meilleur, son écriture porte les marques d’une profonde lutte avec les forces destructrices de l’individualité et constitue une des plus grandes réflexions (et peut-être une des dernières) sur ce que signifie écrire comme contribution à la formation et au maintient de l’identité, la sienne et celle des autres. Le tout comme une discipline exigeante et un labeur constant pour entretenir l’harmonie entre l’écrit et l’action, la pensée et la manière de vivre. Tout en portant témoignage sur l’envers de notre propre société. Son œuvre représente un regard profond sur l’histoire de l’Europe vue et sentie de l’autre côté du mur. La lire c’est comme retrouver la moitié manquante de notre sensibilité, de notre mémoire, de notre histoire. Son travail d’écriture est la manière de donner forme aux réflexions qui traversent, animent, tourmentent son esprit redoutable au positionnement géographique et politique peu banal. Quand elle a eu la certitude que le projet communiste était un leurre, ne conduisait nulle part, n’engendrait que tromperie, elle n’en a pas déduit qu’il fallait passer dans le camp opposé et épouser celle de la société capitaliste de l’Ouest. Elle pensait autrement, en tout cas son intelligence ne fonctionne pas selon des schémas binaires, obéissant aux antinomies basiques, structurantes, abêtissantes. Une intelligence non binaire, voilà aussi ce qui fonde la richesse de sa littérature. Ni l’Est ni l’Ouest, tels qu’ils se présentent dans leur s réalités historiques, ne lui conviennent, elle n’a plus nulle part où aller. Situation exemplaire. Cette sorte d’exil géopolitique et intérieur, radical, engendré par la chute des idéaux sera celui qu’effleureront beaucoup plus tard pas mal d’intellectuels, lors de la chute du mur, dès lors que cette chute ne signifiera la victoire d’aucun système et signera comme la mort de toute éventualité d’un système meilleur. Plus d’alternative. Cet état, Christa Wolf l’a connu et exploré très tôt, en pionnière, elle en a fait, d’une certaine manière, sa patrie. C’est un thème dont elle creuse les variantes, explicitement ou implicitement, dans ses latences comme dans ses crises violentes. Extrait : « Deux mondes, c’est une façon de parler. Mais s’ils deviennent réalité, littéralement ? Si, longtemps, nous ne pûmes nous défaire du sentiment que nous allions pénétrer dans un pays étranger, et nous y laisser enfermer, jusqu’à ne plus savoir en définitive qui occupait qui, qui faisait la conquête de qui. Mais de quoi s’agissait-il donc, et d’où venaient ces sentiments. Il y avait la nature, bien sûr, dont pendant trop longtemps nous avions eu à peine conscience et qui, inopinément, nous donnait du fil à retordre. Le paysage, certainement, devant lequel nous restions saisis. Voilà qu’ils réapparaissaient, ces mots agressifs et possessifs, ces mots impropres mais sans lesquels notre discours se bloquait. Le climat, auquel nous n’avions plus accordé d’importance et dont nous étions dépendants à présent. Les saisons, presque oubliées, qui nous surprenaient. La croissance des plantes. Cet étonnement incrédule lorsque s’épanouissaient des fleurs dont nous avions nous-mêmes mis les semences en terre. Elles existaient donc vraiment, toutes ces choses que nous avions instinctivement recherchées, lorsque les fausses alternatives nous enfermaient dans un dilemme : une troisième voie ? Entre noir et blanc ? Entre tort et raison. Entre ami et ennemi – vivre, tout simplement ? » – Théorie et pratique, système de soin. En conflit avec ce que devenait projet de société qu’elle avait choisi, penser la société, le social avec ses dynamiques individuantes, destructrices et constructives, faire le récit le plus précis de ce qui se trame là-dedans est un axe important de son engagement. Elle le fera avec des créations plus « théorique », retravaillant des mythes fondateurs comme ceux de Cassandre et Médée ou en sondant d’autres dimensions historiques de ce qui constitue une culture partagée, comme quand, dans « Aucun lieu. Nulle part », elle décortique le soleil noir du romantisme allemand, ses figures tutélaires, leurs fantasmes, la rivalité Kleist-Goethe… L’essentiel de son écriture, néanmoins, est proche du récit-journal, de l’autobiographie fictionnée. L’exemple le plus évident pourrait être « Un jour dans l’année : 1960 -200 » où, durant 40 années presque sans exception, elle a décrit ce qui se passait tous les 27 septembre. Simple chronique au début, petit à petit l’exercice se complexifie, il devient un rendez-vous récurrent avec le sens même de l’écriture et ouvre dès lors à une sérieuse et très ramifiée introspection de la vie de l’écrivain. Ce qui la démolit, ce qui la soutient et comment l’écriture se constitue en système de soin, en pratique et discipline pour tenir le coup, pour résister elle-même et ensuite, par enchaînement, aider ses proches à résister et, au-delà, apporter le même soin à ses lecteurs (ce qui ne manquera pas de se produire au vu de son succès public dépassant quelques fois ce que voulait bien tolérer le régime). Cela ne signifie pas qu’elle ne traite que de ses problèmes personnels, elle n’hésite pas mettre en fiction des réalités catastrophiques : par exemple, dans « Incident », l’impact sur le quotidien de l’explosion de Tchernobyl. Mais le traitement de cette chose monstrueuse s’effectue à partir d’un personnage qui la représente, qui se charge de ses appareils perceptifs, émotionnels, analytiques. Elle en profite pour démonter le système d’information-propagande et comment, à partir de mensonges bien orchestrés, il est possible de se forger une connaissance plus au moins exacte de la réalité. Elle confronte à ce danger nucléaire sa relation à la nature et, simultanément, elle aborde les questions de la science et de la technologie en introduisant une autre histoire : un frère en train de se faire opérer d’une tumeur au cerveau. Ainsi, elle réalise le roman qui annonce « La société du risque » d’Ulrich Beck, son pendant au niveau imaginaire, littéraire. La littérature, souvent, a ouvert la voie aux avancées plus scientifiques. L’occasion aussi, en plongeant dans le cerveau, de poursuivre sa pensée sur l’écriture et la langue, la production de langage, de mots, de phrases, de s’interroger sur la relation entre écrire et détruire, comment la culture peut réintroduire la violence animale dans le corps social… Extrait : « Où, me suis-je demandé, la tache aveugle pourrait-elle bien se trouver, en particulier en moi, dans mon cerveau – au cas où, finalement elle serait localisable. La langue. Parler, formuler, prononcer. Le centre des plus hautes jouissances ne devrait-il pas être voisin de ce point le plus sombre ? Le sommet au bord du cratère ? La langue. La parole. Ça vaut la peine d’y revenir. Je sens le scintillement fébrile aux bords flous de ma conscience. Une fois qu’une espèce s’est mise à la parole, elle ne peut plus y renoncer. La langue ne fait pas partie de ces dons que l’on peut accepter à titre d’expérience, à l’essai. Elle refoule nombre de nos instincts animaux. Nous ne pouvons plus y revenir – plus jamais ! Nous nous sommes arrachés du règne animal ; le nouveau-né qui vient au monde doté de réflexes archaïques doit perdre ces derniers en l’espace de quelques semaines pour pouvoir se développer normalement, c’est-à-dire devenir un être humain. Les lobes frontaux du néocortex ont pris les commandes. La culture est leur produit. La langue, moyen de la tradition, est sa condition. Alors, qu’est-ce qui m’inquiète ? C’est la méfiance, le soupçon retourné contre soi-même. Réceptif à la langue au-delà de la normale, c’est justement par la langue que mon cerveau a été programmé pour répondre aux valeurs de la culture. Il ne m’est probablement même pas possible de formuler les questions qui pourraient me conduire à des réponses radicales.La lumière de la langue a d’ailleurs rejeté dans l’ombre des provinces entières de mon monde intérieur qui, dans ma vie préverbale, ont dû se trouver dans la pénombre. Je ne me souviens pas. À je ne sais quel moment, ou à de nombreux moments, nous avons dû introduire cette brutalité, cette déraison, cette animalité dans la culture qui avait pourtant vu le jour justement pour soumettre ces humeurs sauvages. Le saurien nous donne des coups de queue. Le fauve rugit en nous… »  Riche, profond, précis et sans aucune gratuité. Famille, jardin, nature. Elle n’hésitera pas à aborder ouvertement la nature du régime. Par exemple dans « Ce qui reste » où elle relate l’étrange expérience de se sentir surveillée, épiée, suivie, enregistrée, sur écoute… Quand elle met en scène les relations entre individus, collègues, amis et amies, couples ou mieux encore, dans les dimensions intergénérationnelles, il y a toujours cette présence occulte de l’autre, de la surveillance, de l’état qui écoute, oriente, prescrit. En tout cas, le soupçon que l’autre peut toujours être doublé d’un micro. Par sa manière sans esbroufe, sans recherche d’effets flamboyants, d’établir le descriptif de sa vie d’écrivain dans ce régime communiste, elle a élaboré une des plus belles écritures comme système de résistance politique. Non pas en dénonçant directement, en s’attaquant, en dramatisant, mais en proposant un système de soin. Elle a résisté aussi, il me semble, par d’autres biais. En accordant beaucoup d’attention à ses proches. Elle parle beaucoup de ses filles, petits-enfants, de ses proches, sans que ça sente jamais l’ode aux valeurs traditionnelles de la famille. Simplement, dans un environnement hostile, destructeur, elle protège, il faut se préserver en entretenant quelques valeurs de qualité, équilibrantes, au sein de la cellule familiale. Christa Wolf est aussi pour moi l’écrivain qui a un style de jardinière, de quelqu’un qui fait son jardin, qui entretient ses plantes, ses légumes, la terre. Aller vers la nature, vers le travail de la terre a constitué probablement une manière de s’échapper, d’être ailleurs. Un interstice où se glisser. Là aussi, rien à voir avec l’exaltation du retour romantique à la terre. Les scènes de jardinage émaillent plusieurs de ses récits. Ce travail de la main et de la mémoire des choses confiées aux mains : « Ce type de création. Les mains s’en souviennent plus longtemps que la tête. Ou bien la façon de saisir sous terre les racines coriaces des orties, d’ameublir la terre et de commencer à les extraire doucement, tout doucement. Cette sensation au creux du ventre lorsqu’une souche bien enfoncée cède sans se briser à la main qui tire. » L’écriture de Chrsita Wolf est pleine de ces savoirs qui ne viennent pas que de la tête. Je dirais que c’est la totalité de son style qui évoque cette pratique de jardinage, de soin que l’on adresse à la terre pour qu’elles porte ses fruits et nous nourrissent. Patience, attention, lenteur, distanciation qui se rapproche de cette objectivation de la réalité que permet l’activité de jardinage (quand on dit qu’elle détend, qu’elle permet de relativiser, d’évacuer le stress). La méticulosité terrienne qui favorise de bons résultats potagers se retrouve dans sa manière d’écrire, de décrire, de témoigner. Je ne commence jamais à jardiner sans penser involontairement à Christa Wolf, sans avoir l’impression de me couler dans ses phrases… Un de ses textes majeurs, « Scènes d’été » est consacré à cette relation à la nature. Il s’agit de décrire une saison exceptionnel, l’été qui ne ressemblera à aucun autre, qui fera office de saison charnière. Petit à petit, tout un réseau relationnel, familial et amical, se retrouve en train de s’installer à la campagne. Pour les vacances ou plus longtemps. L’été est exceptionnel, caniculaire. Il s’agit en fait surtout de fuir l’oppression urbaine, de se retrouver ailleurs, plus libres, dans un autre territoire. La nature, la campagne, les champs comme permettant d’échapper aux pressions directes du régime. Ce faisant, Christa Wolf décrit merveilleusement la redécouverte de la ruralité par les intellectuels. Le décrassage des sens. La rencontre avec les anciens et leur mémoire (et comme dans plusieurs de ses romans, le surgissement de personnages qui ravivent le passé nazi). Une ferveur et un enthousiasme fébriles parcourent ce petit groupe de citadins. Le récit évolue avec de petits riens, des actions légères, des faits sans conséquence, la présentation des personnages comme faisant juste passer, légers. Les sédiments sentimentaux des uns et des autres s’incrustent dans le paysage, des tensions se construisent que personne ne voit venir, tensions que le recul à la campagne fait naître par le biais des introspections, le temps de la réflexion que les uns et les autres investissent. Même là, par la pensée, le régime pèse lourd, empoisonne les existences. En plein été, en plein bonheur surgi et que chacun essaie d’empoigner, il se révèle comme un cancer impossible à chasser. Un chant magnifique, du plus léger au plus profond, dense, enlevé et tendu, avec une rare capacité à exprimer simplement des états d’une complexité naturelle pas évidente.  En traquant toujours cet insoutenable potentiel de violence contenu dans la culture, comme pour le conjurer.  « Les maisons comme les hommes ont leurs périodes de fragilité. Les maisons peuvent être plus solides que les hommes qui y habitent et s’en occupent, en tout cas pour un certain temps. Les maisons peuvent devenir plus fragiles que leurs habitants et nécessiter de leur part assistance et soins, une attention constante. Cela devient dangereux quand les deux périodes de fragilité coïncident. » (PH) – Un jour dans l’annéeMetropolis -

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Catégories : Livres (Littérature,roman) · Nature
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Dialogue végétatif

juillet 9, 2009 · Un commentaire

cornouiller Le Cornouiller de Chine est un arbuste peu banal. C’est, dans un jardin, une présence particulière tant il perfectionne la fonction de fleurir, en cycle remarquable par sa gradation d’intensité et sa longévité. (C’est surtout par leurs fleurs, leur beauté, leur forme, leur fonction, et l’observation de leur vie éphémère que les plantes attirent notre attention, « dialoguent ».) Les fleurs du cornouiller s’installent très discrètement. Les deux premières semaines (en mai), on ne les remarque pas. Elles sont formées mais du même vert que les feuilles. Camouflées. Ce n’est que lorsqu’elles pâlissent que l’arbuste intrigue, attire le regard. Elles progressent lentement alors vers un blanc éclatant (mais, juin), mais le tissu même de leurs pétales semble s’alléger, se raffiner, devenir plus soyeux, souple. La parade est impressionnante (surtout cette année), éblouissante, presque spectrale (de l’ordre de l’apparition). Les intempéries, le travail des insectes les fatiguent. Elles s’altèrent. Quelques taches. Fin juin, les signes de dégradations s’accélèrent : certains pétales verdissent, mais plus rien à voir avec le vert frais du début, c’est un vert de vieillissement. Les traits sont de plus en plus tirés, les veines ressortent, les plis deviennent cassants. Le blanc perd sa luminosité, se rigidifie, sèche, vire vers le livide. Le brun se répand comme un peu de café renversé sur une nappe, buvard immaculée, dans un premier temps repérable uniquement de près. Puis la teinte du déclin domine. La chute commence. Les métamorphoses sont surprenantes, les restes floraux, déformés, ravagés ressemblent à des insectes inédits. Un orage ou deux et les pétales parcheminés, couverts d’écritures qui s’effacent, s’accumulent dans l’herbe. Les fruits, eux, restent bien dardés, ils deviendront magnifiques en automne, petites grenades rouges. Vie et mort des tissus, splendeurs et décadences des fleurs de la vie, symphonie légère pour cornouiller seul, ordinaire du jardinier. (PH)

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Catégories : Nature
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Saxo, noise & poireaux

juillet 6, 2009 · Laisser un commentaire

Evan Parker, John Wiese, « C-Section », UP1678 (second layer records, 2009)

parker2;jpgIl a fallu quasiment un an pour que ces poireaux préservés dans un coin de potager montent en graine et révèlent leurs fleurs en boule. En tournant autour, en épiant la vie qui se déploie sur ces astres éphémères, en admirant leur design, allez savoir pourquoi, je me mets à penser à la musique d’Evan Parker ! J’essaie de refouler, d’éviter que des images s’imbriquent gratuitement, simplement parce que des pensées étrangères l’une à l’autre se croisent, et que ça fabrique des métaphores faciles, gratuites, pour décrire une musique abstraite. Mais c’est trop tard, en partie parce que j’ai en tête depuis plusieurs jours d’écrire quelques lignes sur un CD récent du saxophoniste en duo avec John Wiese, fabricant appliqué de turbulences noise et que ça s’incruste, contamine toute autre activité cérébrale. Et puis, finalement, pourquoi fleurs de poireaux et saxophone free en viennent à correspondre dans mon esprit, n’est-ce pas le plus intéressant à élucider ? Est-ce absolument gratuit ? Le poireau est un légume puissant, résistant, planté profond en terre et quand il pousse sa fleur, c’est au bout d’une tige très dure qui se développe au cœur de sa chair et qui grimpe comme une flèche, pouvant dépasser le mètre cinquante. Au bout de cette tige, la fleur se développe protégée d’une enveloppe (genre papier Kraft). Puis celle-ci se fendille comme une bourse qui s’entrouvre, se détache et la fleur s’épanouit en sphère hérissée, carapaçonnée. Fragile et délicate mais aussi guerrière, agressive, hermétique, une véritable arme de reproduction. J’ai toujours entendu dans les longues frises d’Evan Parker (souffle continu) un alliage surprenant de sons métalliques crispants et ondulants d’une part, et d’autre part des assemblages biscornus de pétales au fuselage aérien presque suaves, aiguisés par le souffle saccadé jusqu’à débiter l’air en fins cristaux brûlants. Les longues phrases en spirale (le terme le plus utilisé pour caractériser le saxophone d’Evan Parker) se contorsionnent, développent des excroissances caudales qui gonflent, fabriquent des centaines et des centaines d’alvéoles pulmonaires qui respirent en s’accrochant les unes aux autres, cherchant à former une vaste montgolfière de sons. Cette dynamique multidirectionnelle, à plusieurs vitesses, évoque bien quelque chose comme la structure dense et légère de la fleur de poireau, poétique tout autant que redoutablement mathématique, prolifération incontrôlable de cellules qui se roule en pelote, pelote fleurie et hirsute, sorte de transformer végétal pouvant devenir n’importe quel ange destructeur. Mais bien sûr, il n’y arrive jamais, avec ces notes, à constituer la totalité de ce genre de structure volante, dès que ça s’élève, que ça commence à ressembler à un ballon végétal de pistils et étamines dardés, tout s’écroule, se dégonfle, s’éparpille, énervé, échaudé, avant de repartir à la recherche de la forme idéale. Cette forme idéale, je l’entends toujours, même dans un fragment, elle est fantôme, il y tend, en s’amusant surtout à exprimer tout ce qui fait obstacle. Ses notes, ses productions de sons sont à double tranchant: un tranchant qui veut construire et l’autre qui aime démonter. D’où cette sensation d’une musique de chute dans le vide.  Son style consiste bien à postuler ce genre de forme parfaite, que l’on fait semblant de poursuivre mais en ayant le but secret de la détruire, la saboter, la morceler, la pulvériser. C’est quelque part une musique qui va à reculons, à l’envers, qui décompose, qui dépiaute et hache menu tout ce qui pourrait advenir dans la musique. (À entendre idéalement dans les premiers enregistrements dont « saxophone solos », psi 09.01, de 1975, qui présente une incroyable série de soliloques  « Aerobatics »). À cet égard, et aussi par la « voix » intérieure qui gueule là-dedans, par les répétitions, les bouts de phrases en labyrinthe, les déclarations têtues, l’extraordinaire silence qui clame dans ce souffle et la ponctuation critique, c’est le musicien le plus beckettien. (Tout amateur de Beckett devrait avoir cette discographie à côté de la bibliographie de l’écrivain. Non pas comme un complément, une musique illustrant le nerf beckettien, mais une musique alter ego de son écriture.) – Mais dans ce nouveau duo avec la noise de John Wiese, d’une certaine manière, l’électronique anarchique tente de bouffer le territoire du saxophone, de l’asphyxier. Il amplifie et déforme certaines strates du discours saxophonistes, le désoriente, il en liquide le silence particulier qui rend possible, comme l’aura, l’énonciation du discours strident, percussif. Le rapport de forces s’inverse et s’équilibre, le saxophone se fait noise aussi, cherche noise, glisse à travers les mailles de l’orage magnétique. Un mimétisme entre les deux types de productions sonores s’installe par moments, et c’est alors qu’une complicité respiratoire, curieusement (parce qu’un ordinateur, des machines, ça ne respire pas), se manifeste. Mais s’agissant de réaliser une forme idéale, astre d’alvéoles métalliques acérées crachées par le saxophone, plus question même d’y penser, les deux larrons s’entendent pour pratiquer la césarienne sonore sur tout ce qui ressemble à une forme ronde, enceinte de germes de transcendances, d’idées musicales en gestation. Tout est extrait violemment de leurs matrices et déversé, prématurément, grouillant, hurlant, gémissant, gesticulant, dans nos oreilles. Formes sophistiquées certes (parce que maîtrisées et forgées dans un savoir-faire impressionnant) mais surtout un festival de formes amputées, atrophiées, estropiées, écharpées, échappées, laissées pour compte, agonisantes, irrémédiablement expulsées de tout espoir de fleur, d’aboutissement. Comme le gargouillement qui ronge l’humanité en lieu et place du dessein sublime. Imaginez la fleur de poireau en floralies de feu, décochant ses dards comme des missiles, ceux-ci libérant leurs gerbes magnifiques de destructions, feux d’artifices de noirceurs, en chaîne sans fin! Mais comme ces poisons virulents qui sont aussi des médicaments (et vice versa), cette musique propose l’antidote, l’exercice d’un état critique qui ressemble à une méditation au coeur du grouillement infernal, la seule manière de survivre radieux dans le courant dévastateur du monde, en se préservant un coin perdu de potager où laisser quelques espoirs monter en graines, sans illusion … Arrangement toujours à renégocier… !!(PH) – Discographie d’Evan Parker disponible en prêt public. - Discographie de John Wiese disponible en prêt public.

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Catégories : Musiques (Chronique CD) · Nature
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un an de blog, interstices, attention

juin 21, 2009 · Laisser un commentaire

La vie moderne“, Raymond Depardon

champ2Un an de pratique d’un blog, à s’exercer à dire « comment c’est », à l’aveugle, pataugeant, tâtonnant, palpant. Même pas vu le temps passer. 35.376 visites, ce n’est pas beaucoup, c’est ce que doit engranger par jour un blog qui entend s’imposer ! En même temps, ce n’est pas négligeable. Je poursuivrai l’exercice, à la recherche des interstices. Ces légères failles qui secouent la manière trop convenue avec laquelle on a tendance à accepter la manière dont les choses se présentent. Des photos de champs peuvent, au-delà de leur esthétique, de leur « beauté naturelle », représenter des images d’interstices. Voire, à elles seules, des cartes intersticielles (vues du ciel!). Dépasser la contemplation. (Je voulais, dans un quartier résidentiel, photographier entre l’une ou l’autre maison, quelques étroites parcelles restées sauvages, envahies de mauvaises herbes en graine, espaces réduits, tout ce qui subsiste des terrains vagues.) La beauté des champs se heurte aux trognes tannées des paysans dans « La vie moderne » de Depardon, deux beautés différentes, celles des hommes comme desséchés par leur passion (« ce métier de paysan, il ne faut pas l’aimer, il faut le faire avec passion, sinon on ne s’en sort pas »). Comment ce qui subjugue l’oeil comme résurgences du sublime, cet état de nature paraissant si “perdu” (au sens de “paradis perdu”), peut-il aussi être un environnement corrosif, attaquant les physionomies de ceux qui y travaillent, immergés dans sa rudesse magnifiée? C’est la méditation qu’alimente les paysans filmés comme le reste, le rejet  se fossilisant, hébété, de la vie hypermoderne. La part d’humanité laissée pour compte et qui conservait le contact laborieux, quotidien, avec la nature. Quelque chose qui disparaît et dont personne ne mesure l’importance de la perte. Un film de silence. La solitude désapprend à parler. Pourtant, on les entend penser ces vieux (et moins vieux) paysans. Enormément. Mais c’est comme s’ils ne pensaient pas avec des mots. Ils pensent avec ce qui murmure dans le silence des champs, en plaine ou en montagne. L’oreille est toujours occupée, remplie de sons, en continu, de sons qui parlent du temps, des plantes, des animaux, des saisons, du soleil, de la pluie, le vent, les bruissements, un langage animiste qui remplit la tête. On ne ressasse plus des mots, mais des images, des sons qui communiquent directement des états de la nature englobante. Rétention. Il faut conserver l’énergie de ce que les choses racontent. Ne pas la disperser. Depardon restitue le paysage cévenol de l’intérieur. Par la sinuosité des routes qui conduisent, au bout de l’horizon, aux fermes isolées, en sursis. En phase terminale. Il filme toujours les routes en descendant, silencieusement, on descend vers les fermes. Sauf à la fin où il passe un col pour révéler le mouvement par lequel il s’éloigne, comme un adieu, magnifique manière de filmer un col dont la vocation est bien d’être un passage, une bascule entre deux versants. Un interstice. Photos de champs. Il est fascinant d’essayer de restituer par des mots, des phrases, des images lettrées, la texture des champs, réussir à écrire, à décrire l’impression que provoque cette matière dans le cerveau. En même temps, ces matières, ces textures sont inaliénables, ne se réduisent pas aux mots et idées qui les expriment. Elles sont ailleurs, elles vivent sans avoir besoin de cela. Ce sont des échantillons de matières, des bouts de paysage, des graphismes bruts avec lesquels on dialogue intérieurement, en silence, sans remuer les lèvres, sans articuler la moindre la lettre, on parle alors le langage du champ d’avoine, le langage du lin, on pense avec eux, leur image est triturée comme un concept, on pense comme eux. C’est en ce sens que l’immersion dans le paysage, en sillonnant les routes, participe du ressourcement. L’imaginaire capte là des horizons infinis, ici des gros plans avec lesquels il se ressource, ébauche d’autres manières de réfléchir; et ce qui enregistre là un plan large et cadre ici un détail ne relève pas totalement de l’aléatoire, l’attention, en défilant en vitesse, va chercher des choses à retenir, des souvenirs, et retient en priorité les signes qui l’intéressent, elles cherchent des choses bien définies auxquelles elle réagit instantanément, elle retient des images comme on pratique l’écriture automatique, elle “photographie” et compose des phrases brutes avec les images qui en découlent…  elle s’arrime au paysage. (PH)

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Catégories : Cinéma (Chroniques DVD) · Nature
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Culot d’artiste. Les objets fantômes.

juin 15, 2009 · Laisser un commentaire

parrenoCe n’est pas grand-chose, mais ça me trotte dans la tête depuis vendredi, peut-être parce que ça traite de génération, que c’est censé viser « ma » génération ? Ça m’a, par intermittence, phagocyté l’esprit durant l’entraînement cycliste du samedi, et pourtant, les surprises susceptibles de capter et faire dériver l’imagination n’ont pas manqué… ( En haut d’une côte bien raide en sous-bois, à la sortie de Saint-Denis, vers le plateau de Thieusies, la route bordée par des talus envahis de lierre, d’orties, des rouleaux de ronces, est traversée par un renardeau, royal et furtif (le silence du vélo autorise ce genre de surprise), qui disparaît dans les fourrés, juste à la lisière, là où les champs déjà fauchés pour le fourrage, rejettent, au-dessus du talus, des franges de pailles en désordre, dorées et brillantes. – Quelques kilomètres plus loin je longe une immense tapis vert, grouillant, comme constitué de filaments emmêlés, cherchant à agripper de quoi se relever, je n’y prête pas trop d’attention jusqu’à ce qu’une odeur très particulière vienne capter complètement mon attention : celle, bien connue, des pois que l’on écosse. Ici amplifiée, enivrante comme toute dilatation exceptionnelle d’une perception, ensuite presque écoeurante, dégagée, distillée par plusieurs hectares de légumineuses chauffées par le soleil. – Beaucoup plus loin, à un moment où le regard peut plonger loin dans le patchwork des parcelles agricoles, d’affolantes surfaces souples fines, presque transparentes, très loin, comme d’immenses foulards de soi remuant sur un tapis végétal, d’un mauve léger et scintillant, les champs de lin qui fleurissent. – Sur le retour, m’arrêtant pour avaler un biscuit près d’un champ séparé de la route par un fossé envahi d’orties, de chardons, de graminées et entouré de sureaux et d’aubépines, deux cigognes se promènent, silencieuses, lentement, le long des haies, séparées d’une bonne centaine de mètres, deux formes animales, méditatives, dans un cloître. – ) Il s’agit d’un article paru dans Le Monde sur une exposition de Philippe Parreno à Beaubourg. Titre de l’article : « Philippe Parreno s’invente une biographie en images. » (Exposition qui mérite certainement le détour, là n’est pas mon propos.) « Cet artiste brouille les frontières entre spectacle et exposition. Entre les images aussi – fiction ou documentaire. La prolifération et la sacralisation de l’objet d’art, voilà tout ce qu’il déteste. » En soulignant que son œuvre travaille la production audiovisuelle plutôt que l’objet lui-même, l’article en arrive à cette citation de P. Parreno : « Notre génération a grandi avec des images, pas avec des objets, explique-t-il. Je ne me souviens pas de la table de ma grand-mère à Oran… » Très bien, me dis-je, nous voilà confronté à cette génération qui a baigné dans les nouvelles cultures d’images. Je retourne lire l’âge de l’artiste : 44 ans. J’en ai 49. Sommes-nous vraiment de générations différentes !? Vise-t-il spécifiquement sa génération d’Oran ? Ou l’entend-t-il de manière beaucoup plus universelle ? Comment un artiste dont le travail relève tout de même d’une économie de la singularité peut-il en venir à « légitimer » ses choix et orientations en se plaçant comme représentant d’une génération !? Sans chercher à vérifier son propos qui est bien le genre d’affirmation qui peut s’objectiver ? C’est clair que, d’une certaine manière, je n’ai pas partagé la même relation à l’image que celle qu’il évoque comme étant la norme, n’ayant pas vécu dans une maison dotée de télévision avant mes trente ans. Néanmoins, étant de la même génération que ce monsieur, depuis que j’ai lu sa déclaration bidon, je pense à tous les objets que j’ai envié, convoité, étant enfants. Depuis des babioles dans les vitrines des grands-parents jusque des outils patinés, des insectes dans la collection de mon père, des objets ramenés d’Afrique, des jumelles, des armes, des jouets… Ces jouets qui, du reste, partagés par tous les enfants autour de moi, sont à présent devenus des objets de collectionneurs, reflets que nous avons traversé une époque envahie d’objets. Nous sommes nés dans les années 60, nous avons grandi avec le boum de la société de consommation, la prolifération croissante des objets en tout genre… Depuis que j’ai lu cet article, avec ce culot d’artiste qui, quelque part, me choque, je sens que, piquée au vif, ma mémoire travaille, drague les fonds, promène des faisceaux lumineux dans les coins les plus sombres, tente de ranimer tous les objets que j’ai manipulé comme étant inséparables de ma vie, constitutifs de la formation du désir de vivre, et tous les objets convoités, que j’ai rêvé de posséder, qui me semblaient incontournables pour avancer, me découvrir, m’accomplir, m’épanouir… Je cherche leurs visages pour restituer ma « biographie en objets », symétrique à celle de Parreno, moi qui, contrairement à lui, appartient à une génération qui a grandi dans un monde fait d’objets et de leurs mirages. (PH) – Philippe Parreno, Douglas Gordon, portrait de Zidane. –  Trace sonore de Parreno en Médiathèque

Catégories : Humeurs · Nature · rayon vélo
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Rosier techno

juin 7, 2009 · Un commentaire

rosierLa lumière réfléchie par les feuilles d’un rosier. Le regard balayant le jardin pour une vue d’ensemble, quand il survole ce point aveuglant, est pris de court, déséquilibré. Manifestation d’anormalité. Quelque chose happe la vue, la possibilité de voir. C’est, reproduite et dispersée dans les feuilles cette ancienne tentation de regarder le soleil en face. Le regard s’abîme alors dans cette zone indistincte, où le jardin bascule, devient essence mobile, quelque chose de changeant, de non fixé, non clôturé, qui échappe au jardinier. Manifestation de l’irregardable. Les petites feuilles semblent très dures et en même temps complètement fondues. Par excès de lumière. Miroirs végétaux. Comme ces éclats scintillants sur les vagues qui obligent à baisser les paupières et à regarder en oblique pour voir pleinement l’âme éblouissante de l’océan qui virevolte en brillants virtuels sur les crêtes immaculées écume. Sur les rosiers, la même chose, en plus sombre. Sous la brise, houle subtile de gouttes de plomb fondu. Lacs microscopiques insondables. Ça m’évoque aussi des musiques, plutôt de brefs instants récurrents à l’intérieur de certaines musiques (comme les feux follets marins). Instants sonores qui aveuglent par l’ouïe. Je pense par exemple à certains paroxysmes dans les enregistrements où John Zorn reprend des thèmes d’Ornette Coleman avec une volonté de les « réduire » à leur essence, d’en saisir le schéma dynamique et spirituel et de le « pousser à bout », tellement loin qu’il semble prêt à s’évanouir, rejoindre le silence, basculer mutique. Comme dans une rare coïncidence absolue, parfaite entre forme et contenu. Point d’aveuglement, de surdité, angle mort. Parfois aussi dans certaines fulgurances spasmodiques de la techno genre Ikeda. Micro flaques volatiles de techno aphone au creux des feuilles. Le temps que l’œil survole ce rosier, il s’est dispersé dans l’étrange, il a vu autre chose, il a plongé dans un réseau agité de correspondances invisibles, il a touché ces flux de spiritualité qui vont et viennent entre les idées, les matières, les substances, les idées, les souvenirs, les temporalités différentes, selon une instabilité plastique qui questionne d’autres dimensions possibles. Une fraction de seconde, l’insondable dans ces miroitements plombés, instables, fugaces (frappent-ils d’autres yeux que les miens ?). (PH)

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Catégories : Nature
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