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La matrice scolaire

novembre 16, 2009 · Laisser un commentaire

Michel Butor, « degrés » (1960), 389 pages, L’Imaginaire/Gallimard.

butorOn a pu dire du « nouveau roman » qu’il rompait avec l’effort littéraire pour décrire et restituer les choses, objets et sentiments, préférant des pratiques presque photographiques et administratifs : répertoires, listes, saisies de données inspirées par les modes d’emploi, les lexiques, les fiches techniques. « Degrés » est la tentative de conserver toutes les traces d’une rentrée scolaire, plus particulièrement de la première journée, mais, déjà, d’emblée, la visée embrasse un peu l’avant et l’après, rentre dans les déterminants et les conséquences. La fin des vacances, cette période intense des derniers jours de liberté avant la reprise. Les préparatifs à la veille de reprendre le chemin de l’école. La découverte de nouveaux professeurs, nouvelles matières (c’est les débuts au lycée). Cette tentative narrative est le projet d’un professeur qui veut offrir, plus tard, ce travail mémorial, à son neveu qu’il accueille dans sa classe. Le narrateur change plusieurs fois, les mêmes faits sont ainsi (re)passés en revue selon des angles d’approche légèrement différents. Le texte est plein d’oblique. Les trajets de l’école à la maison et retour, pour aller chez le coiffeur, faire des courses, rendre visite aux amis, aux parents, aux scouts, boire un verre au bistrot, sont mentionnés en détail, une véritable cartographie, tout se passe autour de Saint-Sulpice, à Saint-Germain. Les matières de cours sont énumérées au début de la description de chaque période, un vrai passage en revue du programme scolaire de l’année 1959. Archéologie. Les sujets sont centrés sur un cours de géographie, préparation à l’exploration du Nouveau Monde, une analyse de texte de Rabelais, des traductions latines. L’ancien et le nouveau, passage de culture. Archéologie aussi de la préparation des cours dans le quotidien des professeurs, des loisirs des élèves, leurs lectures, leurs cinémas, leurs sorties de mouvements de jeunesse. Le narrateur principal – disons le moteur de cette entreprise de description du quotidien – se heurte à l’impossibilité de raconter tout ce qui se passe dans une journée, sans cesse les phrases sont déportées en amont, en aval. Il cherche, de plus, à rassembler le plus d’informations sur chaque personnage, élèves et professeurs pour que leur portrait soit le plus fidèle possible, pour rapporter le maximum de leurs faits et gestes permettant de les cerner. La matière enfle. Le présent prend des proportions gigantesques. Il veut aller au-delà : assimiler tous les cours que suivent les élèves pour parler en connaissance de cause de leurs comportements face à l’apprentissage de ces savoirs. Il achète tous les livres scolaires relatifs à chaque matière ! Le projet, concentré sur une durée observée limitée, par le nombre de vies humaines à décrypter, par la quantité de connaissances à embrasser a quelque d’encyclopédique. Et est, forcément, voué à l’échec. Aucun cerveau individuel n’est à même de digérer l’encyclopédie. Le projet patine. Se répète. S’égare, digresse, frise le monstrueux. Le narrateur déraille, cette réalisation perturbe son quotidien, écrire, accumuler et ordonner des traces lui fait perdre la raison. C’est aussi la vie d’une famille autour de l’école avec plusieurs membres qui sont professeurs, parties prenantes de l’éducation publique. Le rythme de vie enseignante est ainsi, aussi, incorporée à la description (toujours par listes, horaires, trajets, calendriers, événements, habitudes). La matrice de reproduction de la famille et celle de la reproduction de la formation scolaire se superposent. Pour nourrir son texte de toutes les informations utiles, le professeur-écrivain « manipule » son neveu préféré, en fait une sorte d’indicateur. Dans un jeu forcément un peu trouble adulte-adolescent, éducateur-élève qui n’est pas sans évoquer (légèrement) la « pornographie » de Gombrowicz. Ce décloisonnement irrégulier entre deux âges, deux mondes, cette transgression dans les faits tournera au drame, coupera court au travail de l’écriture. Le plus remarquable est que ce style, porteur d’une certaine déconstruction, revendiquant une sorte d’anti-récit, avec le passage du temps, a conservé au mieux l’atmosphère, le climat, avec ses parfums de classes et de cour de récréation, de devoirs et leçons à apprendre, de relations entre élèves, affinités et inimités. Il conduit admirablement l’étude du rôle des programmes scolaires dans la préparation des jeunes têtes devant progressivement intégrer le monde des grands, les disciplines scolaires, les disciplines d’observation et d’écriture (l’école de l’écrit), il fournit l’analyse de la mécanique-scolaire, comme structure apprenante scandant la vie quotidienne, la vie de famille et des copains, le rythme des loisirs, de la culture adolescente face à la culture adulte transmise par l’école, culture classique contre culture populaire, et tout ça dans un périmètre bien identifié, un coin de Paris. C’est tellement réaliste, véridique qu’à chaque fois que j’ouvrais ce bouquin, j’avais l’impression que l’on me ramenait un peu de force vers le porche de l’athénée que j’ai fui, il y a plus de trente ans.On mesure de plus à quel point cette époque, cette culture-là étaient “dans l’écrit” et le livre et combien ce n’est plus le cas. (PH) – Michel Butor en prêt public, textes lus, textes dans oeuvres musicales... – Dictionnaire Butor -

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Quand la langue fourche…

octobre 7, 2009 · Laisser un commentaire

Pour un oui pour un non, (Nathalie Sarraute), Jacques Doillon, 1988

ouinonL’écriture et l’accident. Pour un oui, pour non, la trame est fugace, l’arbitraire surgit n’importe quand, n’importe où, détourne nos propos, nos sens, c’est presque lié à la nature du verbe, à ce que l’on cherche à dire par tous les moyens. Vaine recherche. Des caractères proches bifurquent sans crier gare, des destinées, jusqu’ici étroitement associées, se froissent imperceptiblement, des ententes parfaites gauchissent, imperceptiblement, presque sans que l’on s’en rende compte, l’ensemble est emporté par la succession de distractions, les préoccupations, les circonstances incluant des déplacements, de nouvelles rencontres, obligations, influences. De temps en temps on y pense sans avoir le temps de s’y arrêter, de creuser, de vouloir en avoir le cœur net, finalement ce n’est pas si grave. S’il fallait, au fur et à mesure, tenter d’élucider toutes ces impressions de choses qui changent, en nous altérant, ce serait la paralysie, une sorte de grève du zèle transposée au niveau de la conscience des sensations. Or, ces petits riens qui entraînent d’imperceptibles collisions, poussières de chocs, suscitent de minuscules modifications, avec cette impression que ça bouge, que ça avance, que l’on se déplace dans le temps et qu’il nous bombarde de ses particules. Juste ce qu’il faut, juste pour produire cette impression du temps qui passe. Un jour, un changement plus significatif nous saute aux yeux et l’on prend conscience que c’est cela qui se préparait, ces petites démangeaisons, signes avant-coureurs… Les traces de ces mécanismes sont en général conservées dans les mots, les phrases, les silences, les ponctuations que nous échangeons avec les autres. Encore faut-il s’en souvenir, détecter les indices, les interpréter, les confronter… Or la mémoire en est soit très floue soit trop exacerbée, au point de faire douter de la véracité des faits, on redoute de les exposer, de les proposer au jugement objectivant de l’extérieur, au risque d’être perçu comme désaxé (par la force de ces particules et de leur interprétation)…  Les meilleurs amis du monde. Dans le texte de Nathalie Sarraute, deux amis (H.1 & H. 2) partageant une longue fraternité exemplaire que rien ne semble devoir entamer, titillent, mettent maladivement le doigt dans un instant de confidence. C’est que l’un d’eux veut tirer les choses au clair. Doillon les plante très proches, sur un vieux divan, dans une petite chambre de bonne, sans façon, limite bohème impersonnelle, espace marginale dans lequel on tombe sans s’en rendre compte, sans mesurer les conséquences (sauf que la fine machine infernale de Nathalie Sarraute est lancée, son texte entreprend de tout mesurer). L’histoire en viendra à accorder une valeur très forte, presque idéologique, à ce lieu souligné presque comme une idée. Le plus entreprenant (Trintignant) a l’impression que son ami s’éloigne, qu’une distance s’installe, voire une certaine gêne. Ca le tracasse, ça le perturbe. Il veut savoir. Mais ce n’est rien, presque rien, des mots qui n’ont peut-être même pas été prononcés complètement, « rien dont il soit permis de parler »… -  « H. 2 : Non, pas des mots comme ça… d’autres mots… pas ceux dont on dit qu’on les a « eus »… des mots qu’on n’a pas « eus », justement… On ne sait pas comment ils viennent… »Pourquoi s’avancer sur ce terrain glissant d’où peut surgir réellement l’irréparable ? Le dialogue, évoluant grâce à une dynamique fondée sur la parfaite connaissance que chacun croit posséder de l’autre, sur l’assurance mal placée de pouvoir tout dire et tout entendre et en même temps sur l’ivresse  de déjouer les fausses croyances dans lesquelles ils se découvrent progressivement enfermés et « trompés », le dialogue prudent, tâtonnant, griffes rentrées, va produire un effet de loupe sur ce rien, ce presque néant qui lézarde la façade d’une belle amitié d’enfance. Chercher l’affront. Quand le morceau sera lâché (l’auditeur a du mal à croire qu’il puisse vraiment s’agir de cela, tellement on nous a habitué à moins de subtilité, genre « j’ai en fait couché avec ta femme, ta fille, ton fils, ton père… »), ouvrant, là, la porte d’une rage trop longtemps contenue et, ici, une stupeur sans nom, il s’agira de s’arc-bouter sur la plus petite unité de sens dans une phrase parlée, un étirement, un son prolongé, un suspens et en révéler toute la redoutable machinerie inconsciente. La langue comme piège, le « ça » de la langue. En tirant sur un accroc minuscule – une accentuation, un ton, un silence entre deux voyelles – c’est un glissement de terrain radical qui se produit, les plaques tectoniques de l’amitié se mettent à bouger dangereusement. Et le tout est conduit d’une écriture fine, implacable observatrice des manières de parler, de s’embrouiller, de tirer les vers du nez, de déballer des atrocités sans en avoir l’air, de se faire prier… Construit sur du rien, un « ça » de travers, un « oui » qui peut devenir un « non » vice-versa, la langue s’emballe, le dialogue devient une lutte sans merci, une question de vie et de mort, les amis se révèlent appartenir à des camps opposés, qui ne se font pas de cadeau. L’un collectionne les bonheurs, les honneurs et les succès classiques, bien listés par tous les traités de la vie réussie, sa vie repose sur du solide, propriété, famille, boulot bien payé. Il fait partie de ceux qui fabriquent la vie ! L’autre ne relève pas du même système, ses bonheurs ne sont pas sur cette liste, pas identifiables, les gens comme il faut placent ce genre de bonheur « entre guillemets », ils ne peuvent les décrire. Pour lui, en tout cas, rien ne doit être ferme, fixe, rigide, sinon il étouffe. La fine théâtralité de Nathalie Sarraute fait mieux que de simplement métamorphoser des amis en ennemis. En faisant surgir leurs détestations réciproques (« cette fois là, j’aurais pu te tuer », « moi aussi »), et surtout par la manière dont ça surgit, tellement imbriqué dans un culte du secret, du refoulé partagé, elle montre comment ces deux mondes ont besoin l’un de l’autre. Ces deux systèmes, disons l’un bourgeois et l’autre artiste, fonctionnent ensemble, ont besoin de ne pas se comprendre, c’est ça qui les tient debout. L’antinomie qui se substitue à l’amitié ne contredit pas leur histoire passée : c’est sans doute même grâce à ces animosités larvées, les attirant l’un vers l’autre, que leur amitié a vécu. Même après ce règlement de compte sans merci – la précision des discours qui cherche à « mettre le doigt » sur ce qui cloche est admirable– il n’est pas dit que leur amitié soit complètement rompue. Ça ne se fait pas ainsi ! Pas simple de rompre. Sarraute a introduit, pour symboliser aussi la force normalisatrice du langage commun (le dialogue relève du langage singulier, qui s’écarte des considérations du commun), une instance de jugement : pour pouvoir rompre une amitié, il faut en faire la demande, argumenter, plaider devant une sorte de jury populaire. Et rien n’est acquis, pas facile de rompre pour un oui ou pour un non, ça ne fait pas un dossier très probant. « Quels camps ennemis ? Voyons un peu leurs dossier… Rien… on a beau chercher… examiner les points d’ordinaire les plus chauds… rien d’autre nulle part que les signes d’une amitié parfaite… » On vous le disait, un rien, un néant, juste un étirement de prononciation, un gouffre rendu subjuguant par l’écriture de l’auteur. Jacques Doillon, d’autre part, explique qu’il ne voulait pas faire une captation théâtrale. C’est bien une création cinématographique. Le texte est dit – mais c’est mal exprimer la justesse sinueuse des acteurs – de manière confondante, recréé, on oublie presque parfois qu’il s’agit d’un texte écrit. On l’entend comme on ne l’avait pas lu, ça donne envie de relire, de scruter cet espace entre les pages imprimées et l’écran à images. Ce n’est pas une transposition – comme ça se fait beaucoup avec les best-sellers pour transformer des ventes en entrées payantes – mais un travail sur le texte, à la rencontre du texte, un élément télévisuel d’analyse littéraire. Dans le même DVD un portrait de l’écrivain par Doillon (un portrait, pas un entretien, pas une bio classique, mais avec malheureusement des pages lues par Isabelle Huppert, mal lus selon moi, putain de lecture d’actrice) et un film entretien par Claude Régy (avec des lectures de Nathalie Sarraute, remarquables, aucune distance entre les mots et le sens) qui contient des instants impressionnants dans le registre « écrivain parlant de son travail, du fil des mots, de l’écriture, visible et invisible ». La recherche et la grâce. D’une rare simplicité exigeante, relatant cette incessante recherche qui ne finit jamais, n’est jamais réussie, la fin d’un livre étant souvent dépendante de la fatigue, par le fait d’en avoir assez, d’avoir épuisé ses forces, les ressources disponibles. Une recherche parfaitement consciente de son objet, une leçon de lucidité ! Qui la conduit aussi à s’étonner de voir tant d’écrivains satisfaits, convaincus d’avoir réussi leurs bouquins, d’avoir achevé quelque chose ! « D’où leur vient cette assurance ? » (C’est qu’ils sont dans une posture de vendre, de devoir convaincre des journalistes, des critiques, des acheteurs plutôt.) Les dernières minutes réservent des minutes poignantes comme quand, dans le dépouillement de certaine expression, on a l’impression qu’une rare vérité s’écoule, peut être captée : quand Nathalie Sarraute répond « non » à la question « avez-vous quelque chose à ajouter ? »,  c’est très beau et gracieux, quelque chose d’infini et comment, en fin d’entretien, au lieu d’en rajouter, elle choisit résolument de revenir au rien, à nous montrer sans pose l’écrivain dans son silence. Ce silence particulier que pourtant l’on entend quand on la lit. (PH) – Nathalie Sarraute à la Médiathèque, documents, livres lus  -

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Rivages brouillés, êtres broyés

septembre 6, 2009 · Laisser un commentaire

Toni Morrison, « Un don », Christian Bourgois, 193 pages, 2009

donQuelqu’un parle sans reprendre haleine durant six pages. Cela pourrait se recueillir comme le dernier souffle d’un être. Surprenant pour un début. Il est quasiment impossible de donner une identité à la personne qui parle, encore moins de saisir tout ce qu’elle dit. Pourtant, tout s’enchaîne et semble logique, plus exactement reproduisant le cours d’une collision en chaîne imparable, qui a eu lieu, on ne peut plus rien y faire. C’est dense et noir, fiévreux. Un texte compact et en même temps instable, presque sur le point de s’évanouir, il pourrait ne pas être. De l’ordre de l’apparition, objet mystérieux traversé de fulgurances. « Tu peux penser que ce que je te dis est une confession, si tu veux, mais c’est une confession pleine de ces curiosités qui ne sont familières que dans les rêves et durant ces moments où le profil d’un chien se dessine dans le plumet de vapeur s’élevant d’une bouilloire. Ou lorsqu’une poupée de maïs posée sur une étagère se retrouve à valser dans le coin d’une pièce et que les méchantes raisons qui l’ont amenée là sont claires. » Le « tu » à qui s’adresse cette confession qui n’en est pas une, qui déplace le terrain de la confession, n’est pas le lecteur. Ce premier chapitre, néanmoins, introduit la suite de l’histoire et la situe dans un registre narratif où les « curiosités familières des rêves » et la lecture des choses et des signes, système de lecture non réduit au domaine de la langue rationnelle, sont absolument nécessaires pour comprendre (mais aussi pour décomprendre ce dont il s’agit). Et les signes qui ne sont ni lus ni compris ont tout autant leur mot à dire, « comme lorsque je ne lis pas la couleuvre rayée qui rampe jusque sur le seuil de la porte pour y mourir ». Il émane de cette introduction un brouillard sombre et solaire qui rayonne sur les pages suivantes où s’amorce un récit aux apparences plus coutumières, inauguré par l’accostage d’un rivage estompé, « Contrairement aux brouillards anglais qu’il connaissait depuis qu’il savait marcher, où à ceux du Nord où il vivait maintenant, celui-ci était embrasé par le soleil, et transformait le monde e or chaud et épais. Le pénétrer était comme lutter à l’intérieur d’un rêve. » Le récit va fonctionner en traversant sans cesse de pareils rivages brumeux, tantôt en allant de l’avant, tantôt à reculons, rivages entre Angleterre et Nouvelle-Angleterre, entre les personnages du roman, leurs biographies, leurs identités et leurs races, rivages entre les religions, rivages entre les hommes et la nature. Et l’on progresse avec une certaine dose d’indistinction : qui parle, qui est ce personnage, est-il déjà intervenu avant dans le texte, celui-ci semble avoir changer de nom, quelle relation entre celui-ci et celui-là, cette voix est-elle la même que celle du chapitre précédent, celui-ci est-il noir, esclave ou maître, celle-là est-elle blanche, cette autre ne semble ni blanche ni noire, ceux-là semblent déportés et celle-ci être chez elle, sans compter, parfois, l’intervention d’entités relevant plus du végétal ou de l’animal. Revenir en arrière dans sa lecture, relire les pages antérieures en espérant repérer des clarifications, est peine perdue. Ce flou dynamique est le sens même du récit, c’est cela même qui est raconté et ce n’est pas le résultat gratuit d’une déconstruction artificielle du récit. C’est là-dedans qu’il faut patauger, tâtonner, esquisser, ânonner ce que l’on croit comprendre. C’est le plaisir du texte, laisser une part importante à ce qui ne s’écrit pas, ne se réduit pas aux mots, aux autres systèmes de représentation du sensible et d’où, de toute évidence, émergent les forces imaginaires qui rassemblent et ballottent ces personnages. Au fur et à mesure, tout s’éclaire, tout ce qui est mystérieux dans le chapitre d’ouverture s’explique, tout se met en place selon une histoire officielle, une reconstitution en accord avec nos principes historiques. Mais la possibilité d’un récit autre, parallèle, irréductible aux schémas dominants, occulte et musical subsiste comme ce texte poétique, fourmillant, ce texte-forêt où l’on a envie de replonger. Il est surprenant de constater que la plupart des chroniques littéraires vont surtout s’employer à démêler l’écheveau, déconstruire le style choisi par l’écrivain pour raconter de la manière la plus linéaire et conventionnelle qui soit, ce qui se passe dans ce roman. Restituer la linéarité pour rendre accessible et tolérable une construction littéraire qui pose d’autres choix pour favoriser l’expression de ce que la linéarité ne permet pas. La plupart des chroniques littéraires vont ainsi donner les clefs pour réduire le plus possible le flou, pour éviter que l’on ne s’égare, que l’on ne se décourage à force de ne pas être certain de comprendre de quoi il retourne.. N’est-ce pas tuer le texte ? Colonies, déracinés, esclaves. La distinction et la hiérarchie des races n’est pas encore très tranchée (fin du XVIIe). Mais le noyau fondateur de la violence interraciale est déjà là, au chœur des religions et du combat pour faire dominer le meilleur dieu et l’homme qui lui serait le plus ressemblant. Ainsi, les violences religieuses et politiques décrites comme étant ordinaires à Londres, festivités prisées instituant un droit de vie et de mort sur d’autres êtres vivants selon un principe de proximité avec un être suprême, sont prémonitoires ce qui se déroulera en Nouvelle-Angleterre, berceau potentiel d’une nouvelle vie, retour à un état vierge dans une nature inaltérée, incertaine, instable de tant de possibles. « Les premières pendaisons auxquelles elle avait assisté en place publique parmi la foule joyeuse des spectateurs. Elle avait probablement deux ans et les visages des morts l’auraient effrayée si la foule ne les avait pas raillés et ne s’en était pas autant amusée. Avec le reste de la famille et la plupart de leurs voisins,, elle assista à une exécution où le supplicié fut traîné sur une claie puis découpé, et, bien qu’elle fût alors trop jeune pour se souvenir des détails, ses cauchemars restèrent pour toujours très pénétrants à cause de toutes ces années durant lesquelles ses parents lui avaient tant de fois raconté et décrit le supplice. (…) Il était clair dans sa famille qu’une exécution était une fête aussi passionnante qu’un défilé royal. » On croit lire la description de tant lynchages de Noirs. Loin des grands personnages et des mouvements décisifs, Toni Morrison isole un microcosme humain, constitué d’échantillons diversifiés, et qui, en se démenant pour organiser une vie dans le contexte rude de cette Nouvelle Terre, exemplifie la dynamique colonisatrice. Même si le groupe pris en exemple, hétérogène, malgré les différences sociales et raciales, cherche avant tout à ressembler à une sorte de famille cherchant une stabilité, un bonheur, le début d’une prospérité à partager. Ce groupe est nimbé d’une fragile lumière : une coexistence inventive était possible. Une agrégation autre des êtres, faites de leurs différences. Le choix d’un récit en étoile, en lignes brisées, où chaque trajectoire conserve ce qui la rend irréductible à une autre et conserve toutes ces saillances, permet d’éprouver ce qui fait tenir ensemble ces individus tous déracinés, cherchant avant tout à se reconstruire entre un discours rationnel et économique balbutiant testant les termes d’une exploitation méthodique des ressources premières et humaines et les restes de discours animistes attirés par la quête d’une entente avec la nature difficile à trouver.Et puis dans ce contexte sauvage, la brutalité des genres, la relation des sexes, l’identité des désirs, le cri perdu d’un amour surprenant, traversant la forêt comme le trait rapide et lumineux d’un oiseau coloré, comme le possible d’une autre civilisation, d’une autre manière de voir l’autre, de désirer l’habiter et de se rendre habitable. Un amour décalé par rapport aux règles tacites des transactions sexuelles régies par l’objectif concret de consolider des cellules viables pour occuper et cultiver le sol. On comprend finalement que la voix de cet amour qui raconte sur le ton de la confession et comme un feu en train de s’éteindre, l’histoire de sa flamboyance et de sa soif inextinguibles, déstabilisantes, décochées d’une immense blessure, de ces blessures qui privent de tout attachement à l’amour d’où l’on provient, empêchant de se comprendre, de comprendre l’autre et de lire les choses et les signes dans un sens apaisant et constructif, est celle du chapitre inaugural. La voix d’un étrange amour qui semble chercher une voie pour échapper à la haine, donner du sens à une violence originelle destructrice. Lui répond, au chapitre final, une voix qui ne s’était pas encore faite entendre, celle de sa mère esclave qui vient restituer symboliquement, aussi sur le ton de la confession, affirmer ce lien d’amour initial sans quoi rien ne se construit, ni identité personnelle, ni famille, ni nouvelle nation, et qui ne pouvait rien faire d’autre que donner son enfant, en faire don, si possible à quelqu’un qui ferait don de l’accepter « comme une enfant, pas comme des pièces d’or espagnoles ». Dernier coup d’œil abrupt, dessillé, sur la brutalité, le viol des femmes au principe de l’organisation esclavagiste, comme un fondement profond aux violences continues faites aux femmes jusque dans notre société moderne. Aux racines du besoin d’esclaves. Dans un univers « enchanté », ancien, en gestation, sur les rivages brumeux de la civilisation, de la barbarie intérieure, de la nature…  (PH) – Magazine LittéraireAutre chroniqueBeloved, film adapté du premier roman de T. Morrison, en médiathèque. -

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Courir écrire

août 26, 2009 · 3 commentaires

Haruki Murakami, « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond », Belfond, 180 pages, 2009

courirJ’étais attiré par ce petit livre inattendu. Parce que je trouve passionnantes les questions d’ascèses que les individus s’organisent pour s’installer durablement dans une discipline créative (ici l’écriture) faite d’incertitude permanente à affronter (Cfr. « Le Travail créateur » de Pierre-Michel Menger). Mieux les appréhender peut aider à mieux organiser soi-même son ascèse d’amateur d’art, de médiateur culturel, de mieux appréhender comment fonctionne tel ou tel créateur… Le lien abordé par Murakami (du moins selon la promesse du titre) entre une ascèse sportive au service d’une ascèse de création littéraire me semblait encore plus intéressant. Je ressens personnellement que certains états que l’on peut atteindre dans une pratique sportive, la relation au plaisir du mouvement, les sortes d’états seconds que l’on peut traverser, les sensations de « voler », de brûler et de se consumer dans l’effort qui, à certains moments, se manifeste comme une force que l’on ne soupçonnait pas receler, quelque chose dans ces moments semble toucher, stimuler une sorte de magma interne où puise l’imagination. Les deux forces, celle qui habite le corps dans certains exercices où, comme on dit, il finit par s’exprimer et celle qui se manifeste quand le cerveau crée, façonne, donne corps et concept à des idées, paraissent quelques fois provenir d’un même principe mais sans rien d’explicite, comme si chacune des activités se réfléchissait dans l’autre. Elles sont toutes les deux des manières d’éprouver le passage de l’être dans l’espace, dans le temps… Murakami n’est pas un dilettante. Il court depuis plus de vingt ans, entre 200 et 350 kilomètres par mois, au moins un marathon par an, une fois un hyper marathon (100 kilomètres), du triathlon… (Par comparaison, j’effectue plus ou moins 500 kilomètres par mois, mais à vélo, et quand je cours, je fais ce que je peux !) Musculation et imaginaire. Sur ce qui m’intéresse, je ne découvrirai rien dans ce texte. C’est en grande partie la description des entraînements, de la transformation de sa morphologie, des épreuves qui constituent des étapes importantes dans la création de son style de coureur. Il restitue bien, aussi, le plaisir que ça lui procure, en tant qu’activité qui lui est naturelle, faite pour lui (même si elle implique toujours la souffrance). Les pages où il évoque le développement de son appareil musculaire sont à retenir : comment préparer ses muscles à une épreuve, physique mais mentalement aussi. Il en parle comme d’une entité distincte, étrangère, qu’il faut éduquer, mieux, dompter, dresser, en les faisant travailler, en leur parlant aussi. Les muscles et le corps réaliseront d’autant mieux le défi qui leur est lancé, que l’on veut relever, si on les imprègne bien de ce que représente l’exercice, de l’image de ce qu’ils doivent affronter, surmonter. C’est en effet une sensation étrange. Avant une épreuve, on se prépare musculairement, mais mentalement aussi, on amadoue en esprit les obstacles : on visualise la course, on se familiarise avec la durée en se représentant le dessin du circuit, en repassant mentalement plusieurs fois les passages difficiles… Ce travail mental, en quelque sorte, s’installe dans les muscles, en même temps qu’on les fait travailler pour qu’ils soient prêts à produire l’énergie demandée, au bon moment. Le muscle et le mental semblent faits de la même fibre. Ils servent à rêver, à se projeter. Courir et écrire. Le chapitre censé explicité les liens entre courir et écrire est quelque peu décevant. À part les aspects liés au fait d’apprendre à se connaître, de s’habituer à l’effort, de renforcer la volonté et la concentration, il est dit peu de chose. « En ce qui me concerne, la plupart des techniques dont je me sers comme romancier proviennent de ce que j’ai appris en courant chaque matin. Tout naturellement, il s’agit de choses pratiques, physiques. Jusqu’où puis-je me pousser, Jusqu’à quel point est-il bon de s’accorder du repos et à partir de quand ce repos devient-il important ? Jusqu’où une chose reste-t-elle pertinente et cohérente et à partir d’où devient-elle étriquée, bornée ? » Ce n’est pas rien dans le tableau général d’une technique de soi, d’un art de vivre, de gérer ses positionnements et ses potentiels. Mais j’aurais aimé plus d’introspection, une tentative pour toucher des mots, de manière plus précise comment ces deux disciplines, courir et écrire, élaborent parallèlement leurs styles propres, en osmose ! Il affirme que sans cette habitude de courir, ses livres auraient été différents, mais : « Concrètement, en quoi auraient-ils été différents ? je ne saurais le dire ? Mais quelque chose aurait été profondément autre. » Une piste de travail pour une exégèse ?  À certains moments, il dit des choses assez belles qui effleurent magnifiquement le sujet : « Ceux qui respirent calmement, de manière mesurée, sont les vétérans. Leurs cœurs, immergés dans leurs pensées, égrènent lentement le temps. Lorsque nous nous croisons sur la route, nous écoutons nos rythmes respiratoires, nous sentons la façon dont l’autre mesure le temps. Cela ressemble beaucoup à la manière dont deux écrivains perçoivent leur diction et leur style respectifs. » Les cœurs immergés dans leurs pensées, c’est vraiment l’image qui décrit très bien cet état que l’on atteint dans un effort prolongé, reposant sur une mécanique lente et longue, et cette manière d’égrener le temps, comme la matière imaginaire dont nous provenons, une sorte de plongée dans ce qui nous fait respirer, au propre comme au figuré. Et évoquant le rapport à l’aspect compétitif inhérent socialement au sport, même s’il a régulièrement participé à des compétitions en cherchant à accomplir les meilleurs chronos, il se dit peu attiré par le classement par rapport aux autres. Ce que réalise sont des comparatifs, l’important est le rapport à soi. Il introduit une belle notion de « fluidité » comme étant l’essentiel à atteindre et qui rejoint, à mes yeux, l’état du cœur immergé dans ses pensées : « Notre qualité d’être vivant ne tient pas à des notions comme le temps que l’on réalise ou le rang, mais à la conscience que l’on acquiert finalement de la fluidité qui se réalise au cœur de l’action. » Courir et vieillir. Courir (ou autre pratique régulière sportive plus ou moins intense) conduit aussi à rencontrer plus vite, de manière évidente, les signes du vieillissement, permet de les affronter plus ouvertement, de s’y habituer, de s’adapter. On plafonne, on ne progresse plus en dépit d’entraînements aussi sérieux et structurés, il faut se faire une raison, revoir ses objectifs, ses attentes… (PH)

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L’écriture jardinière

août 7, 2009 · Laisser un commentaire

Christa Wolf, « “Aucun lieu. Nulle part” et neuf autres récits (1965-1989) », 698 pages, La Cosmopolite/Stock, 2009.

christawolfPublication groupée de récits importants, en hommage à cette écrivain essentielle, quatre-vingts ans en 2009. Habitant l’Allemagne de l’Est, traversée petit à petit par toutes les déceptions de cette utopie socialiste jusque dans les dimensions les plus intimes de la vie, confrontée aux contradictions cruelles et dimensions démentes de cette société se voulant en route vers un monde meilleur, son écriture porte les marques d’une profonde lutte avec les forces destructrices de l’individualité et constitue une des plus grandes réflexions (et peut-être une des dernières) sur ce que signifie écrire comme contribution à la formation et au maintient de l’identité, la sienne et celle des autres. Le tout comme une discipline exigeante et un labeur constant pour entretenir l’harmonie entre l’écrit et l’action, la pensée et la manière de vivre. Tout en portant témoignage sur l’envers de notre propre société. Son œuvre représente un regard profond sur l’histoire de l’Europe vue et sentie de l’autre côté du mur. La lire c’est comme retrouver la moitié manquante de notre sensibilité, de notre mémoire, de notre histoire. Son travail d’écriture est la manière de donner forme aux réflexions qui traversent, animent, tourmentent son esprit redoutable au positionnement géographique et politique peu banal. Quand elle a eu la certitude que le projet communiste était un leurre, ne conduisait nulle part, n’engendrait que tromperie, elle n’en a pas déduit qu’il fallait passer dans le camp opposé et épouser celle de la société capitaliste de l’Ouest. Elle pensait autrement, en tout cas son intelligence ne fonctionne pas selon des schémas binaires, obéissant aux antinomies basiques, structurantes, abêtissantes. Une intelligence non binaire, voilà aussi ce qui fonde la richesse de sa littérature. Ni l’Est ni l’Ouest, tels qu’ils se présentent dans leur s réalités historiques, ne lui conviennent, elle n’a plus nulle part où aller. Situation exemplaire. Cette sorte d’exil géopolitique et intérieur, radical, engendré par la chute des idéaux sera celui qu’effleureront beaucoup plus tard pas mal d’intellectuels, lors de la chute du mur, dès lors que cette chute ne signifiera la victoire d’aucun système et signera comme la mort de toute éventualité d’un système meilleur. Plus d’alternative. Cet état, Christa Wolf l’a connu et exploré très tôt, en pionnière, elle en a fait, d’une certaine manière, sa patrie. C’est un thème dont elle creuse les variantes, explicitement ou implicitement, dans ses latences comme dans ses crises violentes. Extrait : « Deux mondes, c’est une façon de parler. Mais s’ils deviennent réalité, littéralement ? Si, longtemps, nous ne pûmes nous défaire du sentiment que nous allions pénétrer dans un pays étranger, et nous y laisser enfermer, jusqu’à ne plus savoir en définitive qui occupait qui, qui faisait la conquête de qui. Mais de quoi s’agissait-il donc, et d’où venaient ces sentiments. Il y avait la nature, bien sûr, dont pendant trop longtemps nous avions eu à peine conscience et qui, inopinément, nous donnait du fil à retordre. Le paysage, certainement, devant lequel nous restions saisis. Voilà qu’ils réapparaissaient, ces mots agressifs et possessifs, ces mots impropres mais sans lesquels notre discours se bloquait. Le climat, auquel nous n’avions plus accordé d’importance et dont nous étions dépendants à présent. Les saisons, presque oubliées, qui nous surprenaient. La croissance des plantes. Cet étonnement incrédule lorsque s’épanouissaient des fleurs dont nous avions nous-mêmes mis les semences en terre. Elles existaient donc vraiment, toutes ces choses que nous avions instinctivement recherchées, lorsque les fausses alternatives nous enfermaient dans un dilemme : une troisième voie ? Entre noir et blanc ? Entre tort et raison. Entre ami et ennemi – vivre, tout simplement ? » – Théorie et pratique, système de soin. En conflit avec ce que devenait projet de société qu’elle avait choisi, penser la société, le social avec ses dynamiques individuantes, destructrices et constructives, faire le récit le plus précis de ce qui se trame là-dedans est un axe important de son engagement. Elle le fera avec des créations plus « théorique », retravaillant des mythes fondateurs comme ceux de Cassandre et Médée ou en sondant d’autres dimensions historiques de ce qui constitue une culture partagée, comme quand, dans « Aucun lieu. Nulle part », elle décortique le soleil noir du romantisme allemand, ses figures tutélaires, leurs fantasmes, la rivalité Kleist-Goethe… L’essentiel de son écriture, néanmoins, est proche du récit-journal, de l’autobiographie fictionnée. L’exemple le plus évident pourrait être « Un jour dans l’année : 1960 -200 » où, durant 40 années presque sans exception, elle a décrit ce qui se passait tous les 27 septembre. Simple chronique au début, petit à petit l’exercice se complexifie, il devient un rendez-vous récurrent avec le sens même de l’écriture et ouvre dès lors à une sérieuse et très ramifiée introspection de la vie de l’écrivain. Ce qui la démolit, ce qui la soutient et comment l’écriture se constitue en système de soin, en pratique et discipline pour tenir le coup, pour résister elle-même et ensuite, par enchaînement, aider ses proches à résister et, au-delà, apporter le même soin à ses lecteurs (ce qui ne manquera pas de se produire au vu de son succès public dépassant quelques fois ce que voulait bien tolérer le régime). Cela ne signifie pas qu’elle ne traite que de ses problèmes personnels, elle n’hésite pas mettre en fiction des réalités catastrophiques : par exemple, dans « Incident », l’impact sur le quotidien de l’explosion de Tchernobyl. Mais le traitement de cette chose monstrueuse s’effectue à partir d’un personnage qui la représente, qui se charge de ses appareils perceptifs, émotionnels, analytiques. Elle en profite pour démonter le système d’information-propagande et comment, à partir de mensonges bien orchestrés, il est possible de se forger une connaissance plus au moins exacte de la réalité. Elle confronte à ce danger nucléaire sa relation à la nature et, simultanément, elle aborde les questions de la science et de la technologie en introduisant une autre histoire : un frère en train de se faire opérer d’une tumeur au cerveau. Ainsi, elle réalise le roman qui annonce « La société du risque » d’Ulrich Beck, son pendant au niveau imaginaire, littéraire. La littérature, souvent, a ouvert la voie aux avancées plus scientifiques. L’occasion aussi, en plongeant dans le cerveau, de poursuivre sa pensée sur l’écriture et la langue, la production de langage, de mots, de phrases, de s’interroger sur la relation entre écrire et détruire, comment la culture peut réintroduire la violence animale dans le corps social… Extrait : « Où, me suis-je demandé, la tache aveugle pourrait-elle bien se trouver, en particulier en moi, dans mon cerveau – au cas où, finalement elle serait localisable. La langue. Parler, formuler, prononcer. Le centre des plus hautes jouissances ne devrait-il pas être voisin de ce point le plus sombre ? Le sommet au bord du cratère ? La langue. La parole. Ça vaut la peine d’y revenir. Je sens le scintillement fébrile aux bords flous de ma conscience. Une fois qu’une espèce s’est mise à la parole, elle ne peut plus y renoncer. La langue ne fait pas partie de ces dons que l’on peut accepter à titre d’expérience, à l’essai. Elle refoule nombre de nos instincts animaux. Nous ne pouvons plus y revenir – plus jamais ! Nous nous sommes arrachés du règne animal ; le nouveau-né qui vient au monde doté de réflexes archaïques doit perdre ces derniers en l’espace de quelques semaines pour pouvoir se développer normalement, c’est-à-dire devenir un être humain. Les lobes frontaux du néocortex ont pris les commandes. La culture est leur produit. La langue, moyen de la tradition, est sa condition. Alors, qu’est-ce qui m’inquiète ? C’est la méfiance, le soupçon retourné contre soi-même. Réceptif à la langue au-delà de la normale, c’est justement par la langue que mon cerveau a été programmé pour répondre aux valeurs de la culture. Il ne m’est probablement même pas possible de formuler les questions qui pourraient me conduire à des réponses radicales.La lumière de la langue a d’ailleurs rejeté dans l’ombre des provinces entières de mon monde intérieur qui, dans ma vie préverbale, ont dû se trouver dans la pénombre. Je ne me souviens pas. À je ne sais quel moment, ou à de nombreux moments, nous avons dû introduire cette brutalité, cette déraison, cette animalité dans la culture qui avait pourtant vu le jour justement pour soumettre ces humeurs sauvages. Le saurien nous donne des coups de queue. Le fauve rugit en nous… »  Riche, profond, précis et sans aucune gratuité. Famille, jardin, nature. Elle n’hésitera pas à aborder ouvertement la nature du régime. Par exemple dans « Ce qui reste » où elle relate l’étrange expérience de se sentir surveillée, épiée, suivie, enregistrée, sur écoute… Quand elle met en scène les relations entre individus, collègues, amis et amies, couples ou mieux encore, dans les dimensions intergénérationnelles, il y a toujours cette présence occulte de l’autre, de la surveillance, de l’état qui écoute, oriente, prescrit. En tout cas, le soupçon que l’autre peut toujours être doublé d’un micro. Par sa manière sans esbroufe, sans recherche d’effets flamboyants, d’établir le descriptif de sa vie d’écrivain dans ce régime communiste, elle a élaboré une des plus belles écritures comme système de résistance politique. Non pas en dénonçant directement, en s’attaquant, en dramatisant, mais en proposant un système de soin. Elle a résisté aussi, il me semble, par d’autres biais. En accordant beaucoup d’attention à ses proches. Elle parle beaucoup de ses filles, petits-enfants, de ses proches, sans que ça sente jamais l’ode aux valeurs traditionnelles de la famille. Simplement, dans un environnement hostile, destructeur, elle protège, il faut se préserver en entretenant quelques valeurs de qualité, équilibrantes, au sein de la cellule familiale. Christa Wolf est aussi pour moi l’écrivain qui a un style de jardinière, de quelqu’un qui fait son jardin, qui entretient ses plantes, ses légumes, la terre. Aller vers la nature, vers le travail de la terre a constitué probablement une manière de s’échapper, d’être ailleurs. Un interstice où se glisser. Là aussi, rien à voir avec l’exaltation du retour romantique à la terre. Les scènes de jardinage émaillent plusieurs de ses récits. Ce travail de la main et de la mémoire des choses confiées aux mains : « Ce type de création. Les mains s’en souviennent plus longtemps que la tête. Ou bien la façon de saisir sous terre les racines coriaces des orties, d’ameublir la terre et de commencer à les extraire doucement, tout doucement. Cette sensation au creux du ventre lorsqu’une souche bien enfoncée cède sans se briser à la main qui tire. » L’écriture de Chrsita Wolf est pleine de ces savoirs qui ne viennent pas que de la tête. Je dirais que c’est la totalité de son style qui évoque cette pratique de jardinage, de soin que l’on adresse à la terre pour qu’elles porte ses fruits et nous nourrissent. Patience, attention, lenteur, distanciation qui se rapproche de cette objectivation de la réalité que permet l’activité de jardinage (quand on dit qu’elle détend, qu’elle permet de relativiser, d’évacuer le stress). La méticulosité terrienne qui favorise de bons résultats potagers se retrouve dans sa manière d’écrire, de décrire, de témoigner. Je ne commence jamais à jardiner sans penser involontairement à Christa Wolf, sans avoir l’impression de me couler dans ses phrases… Un de ses textes majeurs, « Scènes d’été » est consacré à cette relation à la nature. Il s’agit de décrire une saison exceptionnel, l’été qui ne ressemblera à aucun autre, qui fera office de saison charnière. Petit à petit, tout un réseau relationnel, familial et amical, se retrouve en train de s’installer à la campagne. Pour les vacances ou plus longtemps. L’été est exceptionnel, caniculaire. Il s’agit en fait surtout de fuir l’oppression urbaine, de se retrouver ailleurs, plus libres, dans un autre territoire. La nature, la campagne, les champs comme permettant d’échapper aux pressions directes du régime. Ce faisant, Christa Wolf décrit merveilleusement la redécouverte de la ruralité par les intellectuels. Le décrassage des sens. La rencontre avec les anciens et leur mémoire (et comme dans plusieurs de ses romans, le surgissement de personnages qui ravivent le passé nazi). Une ferveur et un enthousiasme fébriles parcourent ce petit groupe de citadins. Le récit évolue avec de petits riens, des actions légères, des faits sans conséquence, la présentation des personnages comme faisant juste passer, légers. Les sédiments sentimentaux des uns et des autres s’incrustent dans le paysage, des tensions se construisent que personne ne voit venir, tensions que le recul à la campagne fait naître par le biais des introspections, le temps de la réflexion que les uns et les autres investissent. Même là, par la pensée, le régime pèse lourd, empoisonne les existences. En plein été, en plein bonheur surgi et que chacun essaie d’empoigner, il se révèle comme un cancer impossible à chasser. Un chant magnifique, du plus léger au plus profond, dense, enlevé et tendu, avec une rare capacité à exprimer simplement des états d’une complexité naturelle pas évidente.  En traquant toujours cet insoutenable potentiel de violence contenu dans la culture, comme pour le conjurer.  « Les maisons comme les hommes ont leurs périodes de fragilité. Les maisons peuvent être plus solides que les hommes qui y habitent et s’en occupent, en tout cas pour un certain temps. Les maisons peuvent devenir plus fragiles que leurs habitants et nécessiter de leur part assistance et soins, une attention constante. Cela devient dangereux quand les deux périodes de fragilité coïncident. » (PH) – Un jour dans l’annéeMetropolis -

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Ballade irlandaise, entre morts et vivants

mai 19, 2009 · Laisser un commentaire

Seumas O’Kelly, « La tombe du tisserand », 123 pages, Editions Attila2009, Illustrations de Frédéric Coché.

tisserandUn récit qui associe une facture classique et le pressentiment de thèmes et figures modernes (qui permet à certains d’évoquer à son propos l’ombre de Beckett). Un texte limpide qui coule sur un monde qui s’estompe. Les phrases s’imbriquent, s’enchaînent, s’emportent un peu à la manière d’un violon qui expose le thème d’une danse (un reel), lentement, en bribes désarticulées, puis en fait se chevaucher les éléments et petit à petit accélère, liant et déliant. La danse activant tantôt la mémoire et tantôt invitant à l’oubli. Dialectique. Tout se passe dans et autour un vieux cimetière – Cloon na Morav – aux places comptées. Il représente une aristocratie de la mort, une hiérarchie que l’on souhaite perpétuer au-delà du trépas (et pour certains, être placé dans cette hiérarchie est un gain symbolique mais ils y tiennent plus qu’à tout autre bien.) Là dorment les ancêtres, les témoins d’une société ancienne, archaïque, où il n’y a pas encore, par exemple, d’industrie textile mais un tisserand. Justement, celui-ci vient de décéder et il faut retrouver la place qui lui est réservée. « L’emplacement de sa tombe lui était si intimement familier qu’il ne lui était jamais venu à l’esprit que les autres pouvaient n’en avoir qu’une vague idée. » La mémoire de deux anciens est convoquée (mais aussi leur science de l’ordre des choses, des places que chacun doit occuper dans l’éternité, reflet de leur importance ici sur terre). Meehaul Linskey, le cloutier, Cahir Bowes, le casseur de pierre, accompagnent la jeune veuve ainsi que deux fossoyeurs (jumeaux). Les détenteurs de la tradition orale se révèlent incapables de retrouver la tombe du tisserand. Souvenirs inexacts, embrouillés. Ils se livrent à une dispute d’exégètes divergeant sur le sens de textes sacrés (ou le genre d’affrontement qui éclate quand on a perdu son chemin, que l’on ne sait plus comment retomber sur une bonne orientation et que l’on s’accuse réciproquement de cet égarement). La jeune veuve ira alors consulter l’ultime détenteur des connaissances, le seul à être encore destiné, après le tisserand, à intégrer la terre de Cloon na Morav, Malachi Roohan, le tonnelier. Il végète au fond de son lit, chez sa fille, vieux débris qui ne tient qu’à un fil, ne retrouvant de l’énergie que ponctuellement, pour évoquer ce qui subsiste du passé, parler du cimetière, délivrer un message sur le sens de la vie, s’extirpant avec peine alors du fond de sa couche, se reconstituant, ressuscitant. « Il mettrait chaque jour un peu plus de temps à se hisser ; il céderait pouce par pouce, glisserait progressivement jusqu’à l’impuissance ultime, s’enfoncerait dans l’éternité comme un seau que l’on descend dans un puits noir et profond. » Il faut toute la patience de la fille et de la jeune veuve (qui a une longue expérience des vieux) pour faire parler le tonnelier. Et encore, aux questions précises, il répond vaguement, par parabole. Finalement, il s’en fout du sacré cimetière, dans l’angoisse de la mort, il entretient la croyance que tout pourrait être différent, mais surtout il s’accroche à conserver le vrai sens de la vie qu’ils ont traversé. « Le tisserand, déclara soudain le vieillard, était un rêve. (…) Et tout ce qu’il a jamais tissé sur son métier, c’était aussi du rêve. » Le texte est tellement captivant que ces déclarations toutes simples font effet de coup de théâtre sur le lecteur : « eh mais, « ça » parle de tout autre chose, là ! ». (J’ai lu ici ou là que la manière de décrire les personnages des vieillards relevait du grotesque et de l’absurde ; il y a un peu de ça, dans la forme et le style, le trait parfois « forcé ». Autrement, non. C’est comme ça que l’on devient. Sinon, il faudrait trouver grotesques et absurdes bien des vieux !) De même, quand je suis la veuve qui marche dans la rue et qu’elle entend soudain, « derrière une fenêtre, monter la roulade fluide d’un canari », je l’entends aussi. – On pourrait aussi voir du grotesque dans les déformations artisanales des personnages (enfermés dans les mêmes gestes routiniers de leur fonction), il y en a, mais pas que. Il y a aussi comment l’âme de ces métiers les mettait en correspondance avec la nature, les éléments. « Toute la beauté, toute la jeunesse de l’étoile qui folâtrait dans la pâleur du ciel au-dessus de la saignée rouge vif ne lui avaient suggéré d’autre idée que de fabriquer un clou de plus ! » Bien sûr la tournure indique une restriction, une étroitesse : dans les étoiles, il ne voit que « les étincelles de son petit atelier de forgeron ». Mais quand je lis la phrase et recrée la situation de vie qu’elle tend à restituer, je me dis que la proposition est réversible : « dans les étincelles de son petit atelier, il voit la manifestation des étoiles ». Le texte qui est une belle fable sur le passage de flambeau entre l’ancien et le nouveau, simplement, dans un dernier souffle qui livre une révélation sur le sens de la vie et délivre la jeunesse de son attachement aux ordres anciens, autour d’une tombe à creuser, agite des images et des climats complexes, comme un ressac profond qui font se racler deux mondes antinomiques qui, de la sorte, chantent quelque chose de mélancolique, entre disparition et renaissance. Une agitation métaphysique. Et j’entends, tout en me concentrant sur la musicalité des phrases et les images qu’elles évoquent, ces chants anciens des fouleuses de tweed (que je ne connais que par enregistrements !), hors d’haleine. (PH) Discographie “fouleuses de tweed” en médiathèque: “Gaelic Songs of Scotland” MQ5111 / Craobh Nan Ubhal. Traditioonal Gaelic Songs from the Western, MQ7080/ “Waulking Songs” MQ5327 / “Scottish Tradition 3: Waulking Songs from Barra” MQ5034

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Lettres et bestiaires de rêve

avril 6, 2009 · Laisser un commentaire

Gwenola Carrère, « ABC des petites annonces », Editions Thierry Magnier

 gwenolaParlant du concept d’abécédaire, à propos de ce qu’en fit Brecht, Didi-Huberman écrit : « C’est un livre pour apprendre à lire, comme s’il était possible d’inventer une eau particulière pour apprendre à nager. C’est un ouvrage où la lecture est d’abord pensée, non pas dans sa volonté de comprendre le message contenu dans le texte, mais plutôt dans son geste fondamental d’appréhension des lettres. C’est donc un livre pour susciter des mouvements, des affects, un livre non pour lire quelque chose qui serait replié dans les pages ici feuilletées, mais pour désirer lire tout ce qui se trouve disséminé, feuilletable ailleurs. » C’est bien le genre de livre par lequel on commence à faire attention aux livres, à l’écrit, aux mots, par lequel on apprend à faire attention… Gwenola Carrère signe une vision personnelle de l’abécédaire, moins proche de la lettre elle-même que d’un imaginaire qu’elle construit autour, un abécédaire où la lettre se fond dans l’image, interagit de façon singulière avec les éléments visuels. Dans les abécédaires traditionnels, l’illustration – outils, corps, objets – mime la forme de la lettre comme pour montrer à quel point l’inscription fait corps avec les choses de la vie. Entre les choses et ce qui les symbolise, le graphisme joue le mimétisme. « L’ABC des petites annonces » montre comment, en nommant les choses et en se nommant, on se construit son imaginaire et on apprend à l’exprimer. Avec l’acquisition des lettres, on se construit et l’on se rend « partageable » avec les autres, le langage étant un bien commun. J’avais un peu peur qu’en partant du principe des « petites annonces » ne soit trop mis en avant le fait que le langage sert aussi à se vendre (comme le veut le marketing, comme le véritable des blogs selon certains sociologues…).  Mais cet écueil est poétiquement écarté grâce au dispositif global : au lieu d’être rendues tangibles par un lien avec des objets concrets, les lettres sont personnifiées ici par des prénoms, qui sont déjà valeur abstraite et de l’ordre du symbolique. En même temps c’est une belle manière de rappeler que nommer détermine la personnalité des choses et des personnes, en façonne la substance intérieure, le caractère, l’essence. Le prénom est la première musique répétitive que l’on entend, que l’on apprend à reconnaître par cœur, les premiers sons autour desquels se cristallise le premier embryon des perceptions rassemblées sous l’intitulé « qui je suis ». Certains prétendent que l’on ne devient pas le même selon que l’on s’entend appeler Eric ou Baudouin… C’est sur cette musique intime abécédaire que joue avant tout l’illustratrice Gwenola. Le prénom est ensuite incarné par un animal-humain replacé dans son activité et son imaginaire. On devient soi par les mots, le langage et le faire, chaque prénom est placé dans une construction, un univers singulier. Avec des détails, de la proximité, des actions proches, bien identifiables, et puis beaucoup de vague, du champ libre, de l’infini. Entre figuratif et abstraction, une dynamique colorée très suggestive, chantante et ouverte sur le large. Pas d’identité sans les mots, sans l’infini à palper entre nous et les mots, entre les mots et les choses. Enfin, la petite annonce est collée sur l’illustration. Et en général elle propose d’échanger des biens non-marchands (ou alors très bradés) plus proches de l’économie symbolique que du marché capitaliste. L’idéal est de s’imaginer montrer ce livre à un enfant : on démarre en pointant la lettre, en la faisant sonner, en la donnant  entendre (établir le lien entre un signe et un son), puis en faisant glisser le son isolé de la lettre vers l’entité animal-humain, la personne ; à partir de là, il y a matière à raconter tout « ce qui se passe » dans l’image (« qu’est-ce qu’il fait Igor, là ? »). En revenant sans cesse à la lettre, sillonner l’image, faire ressortir les détails et enfin exploiter le contenu de la petite annonce. Une belle gymnastique mentale par laquelle on s’inscrit dans l’esprit de la lettre, du parler, du récit de soi et des autres, la grande chaîne narrative où l’on se construit. Où la langue nous construit. (PH) 

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Le Système qui tue

avril 5, 2009 · Un commentaire

Falk Richter, « Hôtel Palestine, Electronic City, Sous la glace, Le Système », L’Arche, 2008

 falkÀ la première lecture rapide, cela ne ressemble pas à une écriture d’auteur. Plutôt au recyclage de discours connus : langue de bois des puissants face à la presse internationale entendue à la télévision, slogans de la mondialisation, manuel pratique du parfait manager délocalisé… « Hôtel Palestine » est une conférence de presse sur la logique de guerre américaine, journalistes et portes paroles jouent au chat et à la souris (on voit qu’ils se connaissent, ont l’habitude d’échanger leurs phrases toutes faites, s’amusent, sont chacun dans leur rôle, gauche et droite, fonctionnent finalement aussi en vase clos presque sans se préoccuper qu’ils doivent informer le monde)…  « Electronic City » est le tableau explosé des relations humaines high-tech de hauts cadres déterritorialisés (ils ne quittent jamais l’orbite de la mondialisation, ils ne se posent jamais plus nulle part, superbe exil spatio-temporel de luxe… Comment font-ils l’amour, se reproduisent-ils ?)… « Sous la Glace » est un huis clos effarant de managers et coachs qui s’entretuent – au moins mentalement -  dans une surenchère de concepts d’autoévaluation (et l’on pense aux purges staliniennes où le système finit pas se bouffer lui-même)… « Le Système » est l’apothéose, finalement, de ces quatre pièces qui révèlent que la rhétorique guerrière est à l’œuvre à tous les étages de la société. La surface du texte est aussi très familière, elle présente les choses de la même manière que les images télévisuelles : en passant dessus, selon un certain rythme d’indifférence qui dit en quelque sorte : « l’essentiel n’est pas ce que l’on peut dire sur tel et tel événement mais que l’image puisse couler sur une grande multitude de faits-divers, petits et grands, sans s’arrêter, l’important est le mouvement des images, supplantant dans notre mental, la représentation de la rotation terrestre… » Le texte a cette sorte d’indolence, de banalisation, dont nous avons tellement l’habitude de par la prégnance permanente du « petit écran » que l’on ne rentre pas vraiment dans la nature théâtrale du texte. Est-ce d’ailleurs une littérature dramatique ? Le premier indice vient par la bande : une grande partie de ces textes ressemblent à des didascalies (« Indication de jeu dans une œuvre théâtrale, un scénario »), ces commentaires dans le texte par lesquels l’auteur donne ses instructions sur la manière d’interpréter son œuvre, de jouer ses personnages… La dramaturgie dont il est question dans ces pièces est celle de l’état du monde actuel mise en scène par les grands médias selon un système clos dont il est difficile de s’échapper. Le système de représentation audiovisuelle du monde, dans ce que l’on appelle l’actualité, qui ne fait que redoubler, jouer en miroir, le trompe l’œil politique et guerrier, constitue un système du désespoir auquel on ne peut échapper. La stratégie didascalique de Falkner donne une possibilité au spectateur d’organiser autrement dans sa tête toute cette théâtralité mondiale. Il ouvre des « distances », dessine les failles des rhétoriques agressives, souligne les béances malignes, il démonte et remonte le sens réel de la tragédie. Et ce n’est pas simplement en tournant en dérision les arguments bateaux des acteurs des acteurs, mais surtout en faisant remonter à la surface la formidable souffrance qu’engendre ce système chez tous ses petits soldats. Les portes paroles, au-delà de l’immonde de leurs propos, ont l’air de robots au bord des larmes comme s’ils pressentaient la saloperie qu’ils prêchent face à la presse mondiale ; les cadres perdus dans la sphère high-tech de la mondialisation sont tellement rongés par le stress que leur carapace se met à trembler de manques affectifs, fulminer, menace de se désintégrer, les cadres managers ont des délires de massacre où ils se voient mitrailler femmes et enfants dans une grande banque, ils sentent le sang couler sur eux, et après : « Les flux d’argent continuent à bouger, j’entends leur bruit, un bruit rapide et vide, une solitude rapide dans ces bureaux »… Au cœur de ce système d’où le politique au sens réel du terme, à force de ne plus rien diriger, à sauter en marche, il y a une profonde douleur (de celle étudiée par Catherine Malabou, j’y reviendrai), qui correspond à une mutation de la plasticité cérébrale des agents du système et qui est vécue comme une insensibilité à la souffrance, une incapacité à vivre sa douleur de manière à continuer à agir dans le sens du vas clos : « Reprenons depuis le début : nous travaillons et cela n’a pas de valeur au sens propre du terme, il n’y a plus de valeur d’échange et toutes ces entreprises s’effondrent, mais personne ne nous le dit, personne ne nous l’explique, on n’entend pas vraiment parler de cette destruction de la valeur marchande, de la force de travail, de l’énergie vitale et de la culture, c’est sans cesse anéanti, ça aussi c’est une guerre permanente qu’ils mènent, mais ça, on n’en sait rien… »  « Et les gens dont nous n’avons plus besoin, dit le cadre qui s’apprête à aller licencier « tout le monde » dans une entreprise à l’autre bout de la planète, on peut les parquer dans les shows télévisés, ils peuvent passer la journée à applaudir, au moins ils auront quelque chose à faire. » Un ouvrage bien pratique pour entamer une « éducation à l’image » dans les écoles… (PH) – Bande annonce de “Sous la glace” – Exemple de scénographieEntretien avec Stanislas Nordey

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Catégories : Livres (Littérature,roman)
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Archipel Claude Simon

février 7, 2009 · Laisser un commentaire

Claude Simon, « Archipel et Nord », Editions de Minuit, 35 pages, 2009.

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Une toute petite couverture de rien du tout, semblable à toutes les autres couvertures des livres de Claude Simon et pourtant, en passant devant cette vitrine de librairie, elle m’a sauté à la figure, le regard a capté la présence d’une nouveauté intrigante parce qu’inattendue. En effet, plusieurs années après la mort d’un écrivain, on s’est habitué à ne plus rien recevoir de lui, le fil de l’attente est rompu. Pas celui de la lecture de son œuvre dont la perception change, ne pourra plus paraître comme en devenir, modifiée par de nouveaux prolongements, elle reçoit une sorte de limite. Et là, soudain, l’écrivain semble adresser un signe d’outre-tombe par ce qui se présente comme un « nouveau » Claude Simon. (Ré)Apparition, en fait, de deux courts textes poétiques publiés en 1974 dans deux revues finlandaises. Le cœur a palpité, néanmoins, et c’est toujours bon à prendre ! Poésie vue d’avion. Le texte est sans ponctuation. Ce qui nécessite une ou deux premières lectures de déchiffrage, comme pour une partition, histoire de repérer les rythmes secrets, sentir l’articulation des groupes de mots, deviner où poser sa ponctuation personnelle pour coïncider au mieux avec celle, mentale et retenue, de l’auteur. C’est un survol du texte où l’on aperçoit des dominantes, des couleurs, des reliefs, des mouvements, un paysage abstrait de phrases, tout comme dans le premier texte, « Archipel », ce qui constitue l’organisme et la matière même de l’archipel est d’abord vu du ciel, de très haut. Le texte suit la musique des perceptions qui changent selon la méthode d’approche, du plus lointain et immatériel (le sol est perçu comme étendue symétrique et de même nature que le ciel où vole l’avion) jusqu’aux détails concrets où s’enferment les perceptions proches de leurs sources (on entend le bruit de la chaîne d’un bateau et l’on ne perçoit plus rien d’autre). Détails où s’entendent les vestiges du panorama englouti par les sens… Une puissante et subtile mélodie de couleurs et de formes. Comme toujours avec Claude Simon, les paysages sont décrits comme des peintures en mouvement,  semblables à des glissements de terrain dans le cerveau. Une belle continuité ou réciprocité entre intérieur et extérieur, nature et pensée. Dans l’écriture exigeante, il y a une étrange lisière contemplative, d’abandon. Près, bois, champs, eau, de très haut, constituent un tissu unique. Quand la terre se révèle « constellée » de lacs, d’étendue d’eau, elle va « se déchiquetant se dépiautant pour ainsi dire/ haillon percé de mille déchirures ». Le choc de l’amerrissage, une île qui cache toutes les autres, on pénètre dans la vue rapprochée, le silence tangible, « le silence ondulant des joncs pâles puis la pierre sous le pied silence ». Après un mélange de coins dépaysants et typiques, de relevés précis de flore et de roches, évocations fantastiques de bestiaires inédits, descriptions de gravures comme les souvenirs des premiers à découvrir ces contrées vierges. Et puis, au sol, retour vers l’impression première d’une seule immensité qui recouvre tout, un seul tissu envahissant, impénétrable, fait de « forêts grandes comme des continents ». Plus au Nord. Au départ d’un point avancé, « façade à frontons et à colonnades sur le port peintes de délicates couleurs pastels bleu ocre dans la chaleur des bassins les remorqueurs avaient ouvert des chenaux d’eau noire », lente remontée vers le Grand Nord.     - Comme la description lente et haletante des calicots et drapeaux de la procession espagnole, dans « Palace » (Barcelone, fin de la guerre civile), ici aussi le texte fige en ses lettres le mouvement de drapeaux, dont les inscriptions mouvantes et les couleurs évoquent les phénomènes naturel physique caractéristiques de ces contrées, dont le blason, lui, représente l’esprit : « HELSINGFORS bleu rouge jaune terminé par un drapeau F flottant dans le vent ondulant S, HELSINKI se brisant sur le K comme ces triangles de glace fracassé par les étraves et que le gel nocturne sans doute avait ressoudés… » Il va atteindre des territoires originels, il va pénétrer « dans cette jeunesse cette vieillesse ». C’est tout autant « j’avançai dans l’enfance du monde » que « jamais encore je n’avais pénétré dans la vieillesse dans les cimetières du monde ». Et d’abord, ce qui compose habituellement le paysage perd ses « contours géométriques ». Une forêt primaire immense, en pleine décomposition et renaissance, simultanément, « squelettes emmêlés couchés parmi les vivants fantastiques racines comme de couronnes de poignards leurs membres tordus convulsifs gris argent je marchai sur le silence de lichen le silence de sable (on dit qu’il existe ainsi des cimetières de baleines étendues d’ossements) (…) se décomposant nourriture pour les racines de ceux qui à leur place/ matrice d’arbres ». À cette rencontre extrême des contraires, ce partage de l’agonie et du renouveau, de la sombre désolation et de l’aveuglante lumière, pourriture et glacier, se superpose ce qui, dans une autre dimension, y ressemble, les souvenirs de scènes d’intérieurs : « lumière rouge-orange aussi dans le bar absorbée par les boiseries sombres s’accrochant aux flancs taillés des verres les bras nus des femmes comme des coulées claires lumineuses par elles-mêmes. » L’esprit du lieu est un vieillard qui n’a quitté cette région que pour la guerre et conserve intacte toute la mémoire d’une vie jamais atteinte par la modernité. Il refuse de le rencontrer… Après s’être maintenu quelque temps dans cet extrême, forcément il glisse, s’éloigne, «les lisières des bois se firent de nouveau rectilignes comme endiguées domptées les marécages gluants disparurent ». Étourdi, il se retrouve dans un port et observe les mouvements, les bateaux, les sillages qui se dessinent entre le nord et l’ailleurs. En écoutant, issu d’un groupe de jeunes, un garçon chanter, il retrouvera dans la musicalité de la langue un peu de ce qui composait cette ahurissante « matrice de forêts », ses ténèbres tordues, ses éclairs convulsifs, ses mœurs rudes, ses pelages chaleureux, « C’est une langue gutturale à la fois violente et tendre qui fait un peu penser au japonais avec des voyelles des consonnes redoublées s’étirant suspendues comme des poteaux à la hampe des lettres dures les T les K semblables à des étais des cassures ». Des petits bouts savoureux de ce que l’on peut explorer en plus abouti, conduit au plus loin de sa logique dans la prose soutenue, continue, narrative, de ses romans. Ces perles poétiques reflètent sa méthode. (PH) Repères Claude Simon. – Association des lecteurs de Claude Simon

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Le chanteur apocalyptiforme de Mexico

février 4, 2009 · Un commentaire

Rodrigo Fresan, « Mantra », 2006 (pour la traduction française), Editions Passage du Nord/Ouest, 498 pages

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J’ignore comment rendre compte –établir une synthèse- d’une œuvre aussi foisonnante, d’un labyrinthe aussi délirant et brûlant ! C’est une sorte d’infini morcelé, un tissu littéraire qui ne cesse de générer de nouvelles cellules, de nouveaux morceaux qui gravitent autour d’un noyau –le fil narratif lové sur lui-même- que l’on n’atteint jamais vraiment. Pour expliquer et transmettre cette expérience de lecture, il faudrait décrire la force mystérieuse qui lie entre eux tous ces morceaux, sorte de galaxie homogène tourbillonnant dans un déluge de trouvailles hallucinantes ! En quelque sorte, il faudrait réécrire le roman, l’interpréter au point de devenir soi-même une autre version de Mantra ! C’est un livre dément qui brasse de façon palpitante toutes les maladies de la mémoire engendrées par un environnement technologique saturé d’images, de mouvements, de souvenirs, de robots, de machines millefeuilles d’héritages en tout genre, de forces imaginaires aux attractions multipolaires… Alors, juste quelques bribes ! Le narrateur subit une attraction particulière pour les Sea Monkeys, « une étrange espèce d’animaux sous-marins joueurs et anthropomorphiques » que l’on se procure en renvoyant par la poste les coupons d’une réclame. Voici une description des Sea Monkeys : « Sur les illustrations, les Sea Monkeys avaient l’air de tritons. Avec leurs couronnes et leurs tridents, ils paraissaient résolument disposés à effectuer de tours d’adresse, à chevaucher des hippocampes, à pirouetter à l’intérieur d’une roue et à se balancer sur des escarpolettes, accessoires vendus séparément et expédiés dès qu’on avait reçu ton argent dans la ville reculée de Mexico. » (Tout vient de Mexico, c’est l’histoire d’une formidable attraction exercée par cette ville.) Quand le narrateur apprend qu’il a une tumeur au cerveau, il est persuadé qu’une de ces bestioles s’est établie dans sa tête. Il s’agit d’une tumeur rare, voire unique : « (…) elle a non pas pour conséquence de détruire progressivement les neurones mais de provoquer leur mutation. Les cellules sont différentes, comme si la tumeur les dévorait et les transformait après digestion en quelque chose de… de nouveau. Ce sont des neurones neufs, hypnotisés. » C’est la mémoire qui est affectée avant tout, le cerveau va se vider, ne conserver qu’un seul souvenir et, à partir de ce vestige, réinventer un tout autre monde, une autre tête, une autre mémoire. Le médecin a décidé de baptiser cette nouvelle maladie de « Syndrome de Combray » (référence à Proust, le roman est truffé pas seulement de références, mais de réutilisations de matériaux pris ailleurs pour constituer sa matière littéraire hybride, littérature, cinéma, musique…). Premier signe d’une contagion transmise par la publicité, micro-organismes d’abord virtuels qui se baladent puis s’infiltrent biologiquement, bestiaire intrusif, entre fantasme féerique et bestioles destructrices envahisseuses qui engendrent de nouvelles maladies incurables, que l’on ne pourra qu’observer, raconter, décrire

Tout a commencé par la rencontre, à l’école, avec Martin Mantra, le rejeton d’une puissante famille de Mexico qui a bâti un empire télévisuel en train de se substituer à la réalité du monde. Martin Mantra a réalisé un premier film et il le montre à son nouvel ami : « L’anniversaire de Martin Mantra/Neuf ans ». Le film dure 24 heures, au rythme de la pensée, et il constitue une expérience temporelle bouleversante, tout en déroulant les différents moments de la journée d’anniversaire la plus incroyable, il voit « des centaines, des milliers de gens et j’ai entendu la voix de Martin Mantra réciter leurs noms. Tous s’appelaient Mantra. J’ai compris qu’à son insu, notre monde avait été envahi jadis par cette race, et que personne ne s’en était rendu compte. » Le choc déclencheur est provoqué par un film, par le cinéma, reconstitution de ce que Deleuze appelait le noochoc. Il part rejoindre la terre des Mantra, Mexico, il y débarque en pleine célébration du Jour des Morts, et dans ce processus d’homme sans mémoire qui renaît en se fabriquant une mémoire-prothèse protéiforme délirante à partie (notamment) des flux télévisuels, absorbant tout ce qu’il sent, le visible comme l’invisible, il se considère lui-même comme mort, et c’est la voix d’un narrateur mort qui nous guidera dans les cercles stupéfiants de cette ville immense, Mexico. Une ville qui cumule ses différents états historiques, la période aztèques semblant cohabiter avec les sursauts luxurieux du dernier postmodernisme urbain décadent. Une atmosphère lourde et électrique qui brasse les cellules contagieuses de toutes les personnalités qui sont venues fusionner génialement avec l’esprit de Mexico : Bunuel, Eisenstein, Trotsky, Breton, Artaud, Kerouac, Burroughs, il y en a de toutes les grandeurs, de tous les registres. Leurs molécules continuent à se propager et à influer sur les manières de vivre, de fantasmer, de s’agiter mentalement. « La vengeance de Moctezuma comporte à parts égales les Visions de Dylan, le syndrome de Karloff, la fureur de Peckinpah, le Catastrophisme de Posada, le Cut-up de Burroughs, la Migraine de Trotski, le Cube de Cortazar, le Surréalisme de Breton, le Photogramme d’Eisenstein, le Kyrie Eleison de Kerouac, l’Humeur d’Huxley, la Sieste de Serling, le Libris de Lowry, le Dos de Kahlo, la Peur de Bunuel, le Vomi de Vollmer, le Peyotl d’Artaud, la Nausée de Gainsbourg… », tout ça, tout ce cocktail est brassé dans les pages, les mots, entre les chapitres… Catch. La ville est aussi le centre universel du catch le plus fou, parcourue des légendes que ces combattants fantasques tissent au fil du temps, ondes électriques qui secouent l’imaginaire de la ville : « Lorsque El Murciélago soulevait sa cape sur le ring, des vampires épouvantés par la lumière en sortaient dans un battement d’ailes et s’empêtraient dans les cheveux  des femmes. » On suivra particulièrement la carrière remarquable d’un catcheur peu ordinaire : «  Jesus Nazaréen de Tous Les Saints Martyrs de Tierra Fernandez (aka) Black Hole (aka) Main Morte, un pur technico, un lutteur masqué courtois et élégant. En plus d’être un redoutable technicien du combat, il se présente comme Catcheur Existentialiste et rêve de réaliser des films genre « Nouvelle Vague française » : « Les vies existentialistes d’un lutteur masqué mexicain » … Les contorsions catcheuses, du corps et de l’esprit, accélèrent et affolent le transit littéraire de ce texte énorme…  Mantra, empire cosmique télévisuel. Il y a aussi un arrière-goût d’Apocalypse (sans compter les innombrables mentions à Apocalypse Now dont la scène inaugurale, dans la chambre d’hôtel aurait été tournée à Mexico) : l’immense famille Mantra, réunie dans sa propriété incalculable de magnats des industries culturelles, aurait ou a été décimée. Par un commando ? Par Martin Mantra lui-même pour se conformer à certains rites aztèques, l’immolation assurant à ses proches une renaissance en engeance divine, « nouvelle cosmo-agonie issue de l’holocauste d’autres religions et d’autres temps »  !? Lui-même, seul survivant, depuis lors, se dédoublerait en Capitaine Godzilla, chef d’une horde révolutionnaire enfoncée dans la forêt. En attendant, il continue de kidnapper les âmes dans les entreprises tentaculaires de ses créations audiovisuelles, « transformé en une sorte de trafiquant de drogues cathodiques, pour satisfaire d’abord la dépendance des Mexicains, puis celle du monde entier. » Amnésie. Le narrateur mort, des Sea Monkeys plein le cerveau, dialogue avec une rescapée du massacre des Mantras, amnésique. Elle a inventé le « Terrorisme multidimensionnel des piscines », de façon compulsionnelle ! Soit, perturber le maximum de soirées en plongeant dans les piscines privées, en corps étranger non invité. Rechercher l’effet de surprise. « (..) cherchant et trouvant une piscine étrangère où se laisser tomber sous les yeux étonnés d’un groupe de gens qui la voient surgir de nulle part, sentir ce regard devenir universel, concentré sur ce rectangle d’eau, cette seconde bleue qui contient tout ce qui s’est passé, se passe ou va se passer. Peu importe. Peu importe que les ombres se rassemblent en un lieu donné, je le jurerais, pour discuter du projet qui leur permettra de dominer le monde un de ces prochains soirs. Certes nos jours sont comptés, mais tout n’est pas perdu tant qu’un soir, une fille continue de tomber dans une piscine. » Bande son, ritournelle. La musique, les chansons sont bien imbriquées aux personnages, aux atmosphères, aux mots. Dylan, beaucoup (« Vision of Johanna »). Mais aussi Nick Cave, Gainsbourg (en boucle, « L’Homme à tête de chou » et « Melody Nelson ») les variations Goldberg par Gould, les tubes de ? and the Mysterians, « groupe mexicain-psychotronique », toutes les variants de la Bamba… « Et puis, il y a cette autre ritournelle. La tienne, la mienne, qui ne sera jamais la nôtre. Celle qui est éternelle, qui nous accompagne toute notre vie, que nous aimerions entendre à nos obsèques. Le Muzak de notre ADN, la chanson qui nous choisit en nous faisant croire que c’est le contraire. Cette chanson est si littéralement collante que nous la portons comme un tatouage dans l’oreille interne de notre mémoire. » Une réelle aventure de l’écriture des temps hypermodernes. Voilà, c’est une masse littéraire qui ne cesse de croître, de changer de forme, qui englobe toutes les énergies qui traversent le monde de leurs rêves et métamorphoses, qui tente de cerner ce qui traverse aujourd’hui nos cerveaux et nos sens, ce flux incessant et surchargé d’un monde déjà vieux, colportant ses légendes, et d’un monde tout neuf qui libère les recyclages technologiques des vieux imaginaires, sans fin, et qui finalement, nous enlèvent, nous téléportent dans d’autres réalités qui s’agencent en labyrinthe de mots, de phrases, d’images, de souvenirs, les nôtres, ceux des autres, il n’y a plus d’enveloppes étanches, toutes les digues sont rompues entre les imaginaires, les cerveaux, tout est réuni dans un seul empire cosmique-télévisuel. Impossible de rendre compte d’une telle entreprise littéraire, à mille lieux de la fabrication stratégique de romans (petits écrivains alimentant le marché de l’édition), mais le corps même d’une aventure d’écriture qui échappe aux genres, qui s’engouffre dans l’indicible contemporain dilaté à l’infini, qui brasse et réinvente les mythes auto-fondateurs (sitôt projetés, sitôt remplacés par des variantes) de la société hyperindustrialisée. Il y a un souffle ici, une déflagration unique. Aussitôt refermé, le livre peut être rouvert à n’importe quelle page, une autre histoire se noue, une autre ramification. Chaque fragment relu semble neuf, donne envie de voir ce qu’il y a derrière, de replonger dans le mécanisme de composition anarchique qui unit ce prodigieux codex vivant. (PH)

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