Comment c’est !?

Articles classés sous ‘Humeurs’

Le gratuit & l’addition

novembre 5, 2009 · Laisser un commentaire

RTBFJ’avais aujourd’hui le plaisir de retrouver un studio de la RTBF pour participer à une conversation sur le gratuit. Essentiellement le gratuit légal lié à l’économie numérique (Internet). Pour une fois le temps de parole n’était pas limité à quelques minutes, nous avions 1H30 pour aborder cette question complexe, c’est peu et pas mal. Initiative que l’on doit à « Tout autre chose », émission de Soraya Amrani et Catherine Sorel. L’autre invité, très bien choisi, était Paul Belleflamme, Professeur d’économie au CORE et à la Louvain School of Management, Université Catholique de Louvain. Il vient de publier un article « Organisation industrielle de la gratuité » dans la revue Economie et Management, article qui sera bientôt disponible sur son site. Les lumières d’un économiste sont bien indispensables pour expliquer les mécanismes économiques du gratuit qui correspond, ni plus ni moins, à une subvention concédée par des industries pour promouvoir un produit, l’implanter au sein dune masse d’utilisateurs suffisamment importante, « critique », pour que ce réseau d’utilisateurs plus ou moins captifs, appâtés par le prix équivalent à zéro, puisse se convertir en dispositif rentable. C’est-à-dire puisse être revendu à d’autres opérateurs proposant d’autres services. Dans le jeu du gratuit, un service offert est financé par une autre dépense, sans en avoir l’air, et selon des associations de plus en plus affinées, plusieurs biens en cascade finissant par se masquer l’un l’autre, pouvant devenir assez occulte. Un exemple classique, au début de la téléphonie mobile, est le montage par lequel la téléphonie fixe finançait l’extension du GSM… Pour ma part, j’ai tenté d’aborder, sans porter de jugement moral, les implications que pourraient avoir, sur le long terme, une généralisation étendue du gratuit dans les pratiques culturelles. Implications sur la société, le choix de société, le modèle culturel, la capacité d’une société de se régénérer par la créativité artistique à découvrir, problématiser, assimiler, faire circuler, partager… Internet et connaissance, aura et scientifiques. En traitant d’abord la manière un peu épique dont la presse généraliste, souvent, a présenté l’extension du gratuit : « ça y est, c’est arrivé, l’accès le plus démocratique est en train de s’implanter », non sans faire allusion aux sources de financement du gratuit, c’est vrai, mais en mettant surtout en avant le fait qu’il s’agirait d’une pratique voulue, imposée, organisée par les internautes, par les citoyens, une sorte de rêve anti-commerce rendu possible par l’Internet ! Il y a là une méprise qui transforme une grande partie de l’information sur le gratuit en propagande dangereuse, en soutien à l’instrumentalisation des compétences culturelles et une méprise assez ancienne, en tout cas bien ancrée. Méprise qui consiste, en partie, à considérer que la technique donnant accès au partage et à la circulation des connaissances réalise la société de la connaissance et suffit à faire accéder tout le monde à la connaissance dès lors qu’il se familiarise avec ces techniques. Méprise, confusion qui vient des débuts d’Internet quand tous les outils aujourd’hui accessibles à tous (2.0) étaient réservés à la communauté scientifique. C’est là que l’aura de la technique d’accès aux biens culturels s’est construite et a escamoté ce que signifie se mettre vraiment en contact avec des connaissances à assimiler. Dominique Wolton évoque cette question dans un livre de synthèse paru aux CNRS Editions : « Sociétés de la connaissance. Fractures et évolutions. » : Ils (les scientifiques) auraient dû occuper les premiers une fonction critique en abordant la question des usages. Ils auraient dû être les premiers à dire que ce n’est pas parce que l’on utilise Internet que c’est une preuve d’intelligence mais les universitaires, le monde académique et scientifique, n’ont pas osé le faire. Ils n’ont pas voulu se différencier, se distancier à l’égard des industries de l’information. Ainsi, dans les années 80 et 90, le monde de la connaissance s’est fait l’allié objectif de l’idéologie technique. D’une part le fait que les chercheurs étaient séduits qu’on les flattent et les courtisent pour qu’ils accompagnent la célébration de l’innovation technique. D’autre part, le monde académique est sensible au thème de la gratuité des connaissances qui correspond assez bien aux valeurs du savoir pour tous. C’est la volonté de dépasser les logiques économiques. Malheureusement, cette utopie est instrumentalisée et puisque de toute façon, rien n’est gratuit, il faut bien que quelqu’un paye. Si on veut une réelle gratuité, alors c’est une bataille politique et non pas seulement le résultat d’un dispositif technique. Par conséquent il n’y a pas de lien direct entre gratuité et une nouvelle idéologie de la liberté de l’information. Les chercheurs ont fait une confusion entre un intérêt technique pour Internet et une idéologie de la liberté échappant aux pressions économiques ou politiques. » Confusion qui connaît donc un superbe développement, contagieux ! Biens d’expériences, rationaliser le marché des contenus, de la segmentation. Les biens culturels, on l’a abordé régulièrement dans Comment7, notamment à propos du livre de Menger « Le travail créateur », sont dits des « biens d’expérience » : il faut les consommer pour savoir s’ils nous conviennent, s’ils nous apportent quelque chose, s’ils correspondent à ce que nous attendions d’un roman, d’une musique, d’un film… Le « succès » de ce processus est dépendant des compétences culturelles de chacun, du nombre d’expériences faites, de la pratique ou non de questionnement accompagnant ces expériences, de la manière d’en garder une mémoire, un sens critique… Les industries culturelles cherchent par tous les moyens à optimaliser le jeu de l’offre et de la demande sur le marché des contenus, soit à limiter au maximum la part de l’incertain : « Car non seulement la demande pour un contenu est globalement très incertaine, mais la grande dispersion des préférences individuelles crée des profils de demande très spécifiques. » (Olivier Bomsel) Situation complexe qu’il convient de simplifier. Ce qui peut se réaliser par les effets de réseau qui opèrent sur le marché du conseil culturel, la stratégie du bouche-à-oreille, regroupant la demande autour de buzz souvent orchestrés mais gardant l’apparence d’être nés naturellement, spontanément. Le gratuit se finance sur la constitution de masses critiques partageant les mêmes goûts, les mêmes besoins, les mêmes pratiques et consommations. « En fait, dès lors que l’utilité d’un bien est associée à une circulation symbolique, on voit surgir des effets de réseau. Ces effets sont multiples et dépendent fortement des formats (texte, musique, images) et des marchés visés par les produits. Plus une œuvre est consommée, plus son expérience est évaluée et, le cas échéant, prescrite ou déconseillée. » ( Olivier Bomsel, « Gratuit !Du déploiement de l’économie numérique », Folio/Actuel). Le gratuit n’attire pas les amateurs de musique vers les œuvres de Braxton ou de Joëlle Léandre (les buzz concernent généralement des contenus faciles à assimiler (qu’ils soient bons ou mauvais), il organise des concentrations de demande, formatant des goûts ensuite exploitables (segments) en recherchant des produits similaires. Le gratuit étant une pub dissimulée, il agit bien comme la pub : occuper le temps de cerveau disponible, prendre le plus de place dans les loisirs culturels. Le temps n’est pas extensible :  que devient la culture d’une communauté, dune société quand y prédominera sur le long terme ce qui est rendu attractif au plus grand nombre par le caractère du gratuit ? Quel devenir pour la créativité qui dépendra de cet état de fait ? Se cultiver ne signifie pas remplir son temps libre par le plus de produits gratuits. Se cultiver, c’est structurer une connaissance de soi et des autres, du passé et du présent par une confrontation à un patrimoine : avec mise en perspective, avec ce qui fait histoire et sens, ce qui explique les esthétiques actuelles… Enfin, nous ne sommes pas égaux devant le gratuit légal (marchand). L’importance du capital culturel, des compétences culturelles est primordiale. Or ces compétences seront de plus en plus le fait des familles, la sensibilisation aux langages artistiques étant de moins en moins enseignée. La fracture culturelle se développe au sein de l’économie numérique, renforçant certainement la fracture du… numérique ! Il faut certainement équilibrer les influences du gratuit lucratif par une politique industrielle et culturelle ambitieuse, par une vision de l’importance de la créativité artistique quand elle circule et se laisse appropriée par les cerveaux des amateurs, ce qui nous ramène à Bernard Stiegler et l’association Ars Industrialis qui creusent ces questions… Au cours de l’émission, les interventions d’auditeurs révélaient une grande confusion sur la notion du gratuit, exprimaient surtout le souhait de n’être pas dupe. Sans doute est-ce dû au type d’audience et à l’heure de diffusion, il manquait d’interventions de pro-gratuits ou de détourneurs du gratuit… (PH)

RTBF2RTBF3

Catégories : Humeurs
Tagué : , , , , , , ,

La terre confisquée

octobre 29, 2009 · Laisser un commentaire

LibéLaurent Joffrin fustige la gauche qui refuse le débat ouvert par le Président français sur l’identité française. Il se demande « Y a-t-il une opposition en France ? » Je ne vais certainement pas prendre la défense du PS français (ni d’aucun parti du reste), mais cette sortie du « chef » de Libération est surprenante. D’abord, il n’est pas si scandaleux de ne pas tomber dans le piège stratégiquement diabolique de cette interrogation « qu’est-ce qu’être français ? ». Comme l’explique d’ailleurs le philosophe Mathieu Potte-Bonneville en pages Rebonds, cette opération de dialogue ne tend qu’à capter et détourner les valeurs de tolérance d’hospitalité, d’ouverture et de respect de la diversité culturelle en vue de légitimer une politique qui leur tourne le dos. Mais ce n’est même pas la question. La manière de poser le débat est exécrable : qu’il faille, non pas ouvrir, mais garder les questions et problématiques de l’identité toujours ouvertes, toujours en débat dans une société en mouvement dont les frontières entre soi et l’autre se redéfinissent sans cesse, pas de doute. Mais certainement pas redéfinir une « identité française », pas plus que belge, allemande, italienne… Ça, ce sont vraiment de vieux discours. Aussi rassis et douteux que les assertions présidentielles : « Le mot « terre » a une signification française, et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale. » Quel scandale que cette colonialisation brutale du sens des mots : « le « mot » terre a une signification française ». Quelle indignité. Et il faudrait aller débattre avec « ça » ? Mais la France a vraiment un problème avec son patriotisme qui resurgit comme valeur refuge au niveau d’une série de problèmes actuels. Olivier Bomsel dans son ouvrage « Gratuit ! Du déploiement de l’économie numérique. », au chapitre où il examine comment la France aborde l’évolution de la notion de propriété intellectuelle dans le contexte de numérisation, souligne une difficulté très liée à une identité nationale : « … au lieu de raffiner la culture économique au fur et à mesure des décisions publiques, elle renforce l’autoritarisme politique et épaissit son opacité. Alors même que les autres démocraties progressent dans la compréhension des phénomènes économiques, la France s’enfonce dans son obscurantisme. Le vieux réflexe colbertiste exclut toujours davantage l’économie du débat démocratique. On lui substitue des adresses sur le patriotisme économique dans lesquelles la fibre prétendument nationale change l’ignorance économique en guérison miraculeuse. » Ce discours – c’est beaucoup dire, disons péroraison-  sarkoziste sur la terre – qui aurait déplu souverainement à Heidegger !- est bien de ce niveau de « l’adresse patriotique » à étendre comme une pommade de langue de bois en vue d’obtenir une quelconque guérison. Ce sont des pratiques, des tentations qui s’exercent ailleurs qu’en France et qui masquent précisément l’incapacité à travailler sur d’autres types de solution : nouvelle politique culturelle et industrielle pour nouveau projet de société, redéfinition profonde au niveau mondiale du « vivre ensemble » et implication sur les questions d’identité… Mais où Laurent Joffrin est tout de même gonflé c’est qu’il exploite assez cyniquement le créneau porteur « déboires du PS » ! Les détresses attirent ! Cyniquement parce que l’on pourrait lui retourner le trait : « y a-t-il une presse d’opposition en France ? » Presse d’opposition ne se résumant pas à taper sur le président de la république au prétexte que ça fait vendre. Mais s’opposer implique de traiter les questions politiques, sociologiques, économiques, culturelles, sportives selon un projet éditorial qui s’oppose, soit qui propose « autre chose », allant dans le sens de nourrir ce besoin de croire en la redéfinition possible d’un autre projet, d’une autre société où se questionner sur l’identité ne signifie pas « définir l’identité française ». C’est par l’existence d’une opinion publique préparée à aborder les questions de société autrement que par des débats manichéens, franchement vicieux, qu’un parti quel qu’il soit, pourrait avoir l’idée, l’énergie, l’envie, le désir  de s’opposer, proposer une autre manière de poser les questions. Si la manière de lancer le débat sur l’identité française semble incontournable à Laurent Joffrin, c’est peut-être parce qu’il est immergé dans un système où, effectivement, il n’y a plus moyen de contourner les formes dominantes d’interroger les faits de société, forgées par la gestion de l’information et sa manière de formater les opinions publiques ? La perte d’opposition constructive dans de nombreux pays n’est pas à imputer prioritairement aux médias, mais il est impossible de les en exonérer, ils y contribuent. (PH)

sarko

 

Catégories : Humeurs · humeurs politiques
Tagué : , , , , , , , ,

Pub pour le froid dans le dos

octobre 27, 2009 · 3 commentaires

nucléaireLibération publie un article sur les « faux blogs » : soit de vraies créations publicitaires déguisées, soit des vrais blogs approchés, « soudoyés » (payés selon le nombre de visites) pour écrire un article qui dit du bien de tel ou tel produit, telle ou telle émission. Le ton réputé libre, pas vendu pour un sou, la sincérité de l’individu qui s’exprime et veut simplement partager son point de vue, toutes ces valeurs sont ainsi détournées, achetées, exploitées. Il y a fausseté, tromperie et c’est passible de poursuites et d’amendes. Le lobby nucléaire investit depuis un certain temps dans une copieuse campagne de séduction dont l’objectif est de changer son image et le procédé ressemble assez à ce détournement de l’esprit indépendant des blogs. La manœuvre est cachée derrière une invitation qui revêt sournoisement toutes les apparences de la neutralité, du désintéressement, à venir s’exprimer et partager ses opinions sur un espace forum, une plateforme Web participatif. C’est assez répugnant. Tout l’aspect de ce qui se veut et est perçu par beaucoup de personnes comme l’emblème de l’espace libre de débat est ainsi, ici aussi, capté, perverti, méchamment salopé. Il ne s’agit pas du tout d’un forum de débat mais d’un outil bien rôdé de propagande. Tout le monde sait que la pub trompe, personne n’est dupe, ou si peu, ou dupe consentante ! Dans le cas présent, le mensonge va plus loin, il se camoufle et se substitue à des pratiques citoyennes élaborées pour retrouver des créneaux de liberté d’expression (ça vaut ce que ça vaut). Il glisse son poison dans les idéaux de « participatif », de « réseaux sociaux », s’infiltre pour séduire, flatter, mentir, répandre des idées fausses intéressées. Vous avez certainement déjà vu/entendu la version pour salles de cinéma, presque confondant dans un look de message d’utilité publique (là encore, avec inexistence de second degré, de signes clairs qu’il s’agit d’une récupération d’une forme connue, d’un changement de philosophie et d’objectif), tout est orchestré pour idéalement convaincre, multiplier les naïfs qui n’y verront que du neuf (qu’il ne s’agit pas d’une pub dégueulasse). Le parti pris est de jouer habilement du pour et du contre, le mec qui balance, hésite dans ses arguments, penche tantôt écolo tantôt atome, avec tellement de franchise, donnant l’impression en quelques minutes de faire le tour de la question…Tout comme le détournement des blogs, cela devrait être puni judiciairement, le dispositif est trop vicieux. L’Etat ne devrait pas tolérer de semblables destructions de sens et de repères. Nauséeux. Visqueux. Avec des affirmations énormes : que le nucléaire, finalement, est ce qu’il y a de plus propre, de moins dangereux à force d’être contrôlé ! Il se fait que j’ai regardé récemment un documentaire pas mal foutu, « Nucléaire, rien à signaler » (dont vous trouverez une présentation ci-dessous), justement sur ce système de sécurité plus fort que les plus forts (Pascal Brutal). Édifiant, effrayant. Ce n’est pas une réalisation isolée : Arte a diffusé le 12 octobre un documentaire qui ne met pas en confiance : « Le doc qui met à nu un circuit opaque : « Déchets, le cauchemar du nucléaire » (Eric Guéret et Laure Noualhat). Le dernier incident exposé aujourd’hui encore dans Libération « Nucléaire, le clash de Cadarache » ne fait que renforcer les informations et les approches recoupées dans le film « Nucléaire, rien à signaler ». Leur manipulation de la communication, qui atteint de rares degrés d’ignominie, fait froid dans le dos et rend impossible de considérer ce lobby comme transparent !

(PH)

 

Pour suivre : chronique du film « Nucléaire, Rien à signaler », un film de Alain De Halleux

 

Quel est, finalement, notre rapport aux centrales nucléaires ? Sait-on comment ça se passe à l’intérieur ? N’ont-elles par l’air inoffensif, avec leurs vastes cheminées aux formes douces, cool, et leurs colonnes de fumées blanches pacifiques ? Elles font même joli dans le paysage ! Quel type de personnel, quels ouvriers, combien de personnes, quelles procédures, quelles conditions de travail, quels contrats ? En fait, on en parle peu, tout semble aseptisé de loin, presque tout est invisible. Comme le nucléaire même, comme la réalité des risques. N’est-ce pas trop beau pour être vrai ? Les discours officiels sentent eux aussi trop la langue de bois. Comme lorsque cette citoyenne « pose trop de questions qui fâchent » et qu’EDF lui demande de faire confiance. C’était peu après les déclarations affirmant que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté à la frontière…

Les auteurs de ce documentaire, au fil d’une longue enquête de terrain, s’infiltrent par les fissures humaines, celles des ouvriers blessés, licenciés, dégouttés. Ces ouvriers qui sont chargés d’assurer la sécurité des installations, de prévenir les accidents et d’accomplir la promesse de transparence faite par les responsables industriels et politiques du nucléaire. Ce sont les seuls qui peuvent témoigner de « comment ça se passe ». La documentation a été constituée patiemment, pas avec un ou deux témoignages vite faits, mais en recoupant de nombreux trajets de vie dans le nucléaire. Des vécus qui convergent pour identifier un grand changement : au départ, que l’on soit pour ou contre, le nucléaire est une affaire d’idéal et de politique publique, soit fournir de l’électricité pas cher au plus grand nombre. En prônant la volonté du risque zéro. Avec l’introduction des intérêts industriels privés, on bascule dans l’énergie pour faire du fric facile, et la gestion du risque calculé. Tout cela s’accompagne d’un transfert des tâches de surveillance et de contrôle vers des sous-traitants. Ce qui signifie, au début, à du personnel de moindre compétence. Ensuite, il faut voir et savoir que le travail en sous-traitance est organisé selon des principes de précarité et de pression pour les travailleurs et de parapluie pour les responsabilités : plus moyen d’attaquer EDF en cas d’accident, la gestion du risque est aussi sous-traitée. Du reste, les travailleurs des sous-traitants ne sont pas considérés comme travailleurs du nucléaire et ne sont pas repris dans les statistiques. Dans le même ordre d’idée : après 10 ans, les accidents de travail dans le nucléaire (chez EDF) sont prescrits. Tant pis si la leucémie met 10 ans à se déclarer…

Le film dresse une brève sociologie du travail en centrale nucléaire et c’est important pour comprendre ce qui est en train de se jouer. Parce que le facteur humain est essentiel. Ce sont des « nomades du nucléaire » qui effectuent près de 45.000 kilomètres par an, logent dans des foyers Socatra ou des campings, pour 12 ou 15.OOO euros par mois. Leur mission est d’effectuer la maintenance lors des « arrêts de tranche » : là aussi, nous n’avons qu’une vague idée de ce que cela représente. Or, certaines opérations font froid dans le dos. Elles sont exécutées par des « jumpers » dont certains doutent qu’ils existent réellement. En étant repris par le secteur privé, la régularité des entretiens s’est espacée, le nombre de personnes pour les effectuer a été réduit. La logique de rentabilité n’a pas d’état d’âme. Lorsque les conditions de travail deviennent trop risquées et qu’un cadre d’équipe use de son « droit d’alerte », il arrive qu’il soit licencié.

Le réalisateur montre ce que l’on évoque rarement : l’amour de certains pour ce métier. Pour certains, c’est un rêve de travailler dans ce genre d’industrie de pointe, prestigieuse, mystérieuse, ils disent leur fascination pour l’ambiance, les « piscines » et la « Miss », machine d’inspection au bras techno gigantesque… Il y a de la passion qui s’effrite au fur et à mesure des « doses ». C’est effarant de voir la manière dont « prendre des doses » (entendez de radioactivité) fait partie de l’ordinaire de ces ouvriers. Les normes admises ont été calculées sur base des effets enregistrés à Nagasaki et Hiroshima. Ne faut-il pas les réactualiser !?  C’est ce que pense un des spécialistes qui intervient dans le documentaire : officiellement, les risques de cancer tournent autour de 5%. La réalité serait plutôt autour de 10%. « Alors, il faudrait revoir la norme, le compromis social : soit le nombre de morts acceptables par la société. »

En reliant les vécus recueillis aux analyses des sociologues du travail qui donnent des armes pour penser ce nouveau prolétariat nucléaire et selon un montage pas innocent mais pas manichéen non plus, c’est tout un système de gestion humaine qui est mis à plat pour ce qu’il fait peser comme inquiétude (voire plus) quant à la prise en compte sérieuse des risques encourus en poursuivant l’exploitation des centrales nucléaires. Le regard peut changer face à ces images, ces témoignages et ces éléments d’analyse, comme il a changé le regard des habitants voisins d’une centrale lorsque, enfin, ils ont eu un vrai contact avec des ouvriers sous-traitants licenciés et en grève de la faim. Ils ont compris ce qui se passait à l’intérieur et que leur sécurité dépendait de la qualité des contrats et de la reconnaissance du personnel censé en garantir les normes. Pour la première fois, une centrale EDF a été bloquée par la population. En abordant la question par le biais de ceux qui se dévouent (ou se sont dévoués) et qui aiment ce métier, l’approche développée est très riche humainement, éloignée des avis d’experts aseptisés ou des scientifiques trop coupés du réel. La chose est montrée comme bien là, dans ces êtres meurtris, et ce ne sont plus des débats théoriques et idéologiques qu’il convient de conduire. (PH)

nucléaire2

 

Catégories : Humeurs
Tagué : , , , , , , ,

La presse et la culture, fracture?

octobre 16, 2009 · 2 commentaires

journauxC’est, semble-t-il, la première grande enquête sur l’évolution des pratiques culturelles en France, depuis 1997. Le Monde lui consacre sa une du jeudi 15 octobre, un éditorial et deux pages sur les grandes tendances. Il vaut certainement mieux éplucher l’ouvrage complet paru aux éditions de La Découverte (« Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique », Olivier Donnat, 243 pages), mais quelques réactions sur la manière dont ces informations sont présentées ne sont pas inutiles. Et il faut se garder de jouer à quitte ou double : dans ces évolutions, il y a du bon et du mauvais, pas mal de nuances. Je m’attacherai, dans cette première lecture à relever quelques éléments qui concernent de près notre champ d’activité à la médiathèque.  Les titres donnent le ton : « Internet bouscule les choix culturels des Français », « Une nouvelle culture de l’écran »… Le recoupement de certaines pratiques donne des éclairages qui méritent d’être creusé : une utilisation importante – en deçà tout de même d’un certain seuil – de l’ordinateur est souvent corrélée à des pratiques culturelles extérieures intenses (théâtre, concerts, musées…). Cela conforterait le rôle d’Internet pour s’informer sur les services, les offres de spectacles, de sorties… La stratégie du titrage journalistique met en avant des compréhensions plutôt équivoques ou carrément faibles des phénomènes, par exemple : postuler que le temps des jeunes passé devant l’ordinateur est consacré à se cultiver chez soi ou le fait que l’écoute de la musique, pratique culturelle toujours en hausse, signifierait un appétit pour la culture. (« Cette nouvelle culture de l’écran sert aussi à se cultiver chez soi : beaucoup écoutent des CD sur ordinateur (51%), téléchargent de la musique (43%), regardent des DVD… ») Sans spécifier ou caractériser les manières d’écouter, les répertoires explorés, ce qui en est retiré comme connaissance sur le social, le monde, comment prétendre qu’écouter de la musique revient systématiquement à se cultiver ? La musique est tellement pourrie, banalisée dans son omniprésence promotionnelle de tout et de rien que s’y adonner avec une telle fréquence aveugle pourrait tout aussi bien relever de l’acculturation. La baisse des pratiques culturelles de fond, savante, se confirme et devrait interpeller quant à la capacité de faire évoluer culture et esprit critique, acquisition de références, relation à l’histoire : baisse de la lecture (surtout chez les hommes), défréquentation des musées en-dehors des grandes machines parisiennes. Le désintérêt pour la musique classique, dans le même ordre d’idée s’accentue, les générations traditionnellement en âge de s’y intéresser ayant grandi avec le rock n’ont pas fait le saut vers les répertoires savants (évolution que l’on constate dans nos centres de prêt), résultat aussi de l’industrialisation des musiques faciles et de la perte d’éducation musicale. Lecture publique et politique culturelle. Curieusement, les rédacteurs de l’article, semblent découvrir la crise qui frappe les bibliothèques et médiathèques : « Des élus s’interrogent. Quel sens donner à ces équipements à l’heure d’Internet ? Ne faut-il pas redéfinir la fonction d’une médiathèque ? Ne faut-il pas revoir les horaires et jours d’ouverture ? » On croit rêver : en sont-ils à se poser cette question et à esquisser des réponses aussi médiocres qui ne prennent pas la mesure de la crise ? Il faut y voir un signe de l’incapacité de la presse à traiter correctement cette nécessité de redéfinir la fonction des médiathèques (j’y reviens plus bas à propos de cas précis vécus récemment). Un signe que ne fait que renforcer une prise de position dans l’éditorial : « L’Etat aurait dû s’emparer, très vite, du problème du piratage des musiques, en poussant les majors du disque à offrir une riche offre sur le Net. » C’est délirant tout de même que ce soit le niveau d’intervention d’un journal comme Le Monde sur une telle matière ! Pourquoi l’Etat devrait-il contraindre les majors à quoi de ce soit !?  Ce serait entériner le fait que l’accès aux musiques passe obligatoirement par les majors, par le commerce et comment justifier le fait que l’Etat intervienne dans des stratégies commerciales ? Et qu’appelle-t-on par « offre riche » ? C’est bien avant Internet que les majors ont entamé l’appauvrissement de leurs catalogues. Face au piratage et à l’emprise parallèle de plus en plus forte des majors sur la formation des goûts « musicaux », l’Etat, le politique devait confier aux médiathèques, à sa lecture publique, les moyens d’offrir une offre légale de téléchargement plus riche et plus respectueuse de la diversité culturelle que ce qui existe actuellement. Cette « offre riche », seuls des opérateurs non-marchands peuvent la réaliser. C’est simple : le politique devait voter la transposition de la notion de prêt public dans l’environnement Internet ! La Médiathèque de la communauté française de Belgique pouvait devenir alors leader sur ce terrain, travaillant en partenariat avec toutes les autres médiathèques européennes. Pourquoi cela ne vient pas faire « tilt » chez les journalistes qui tournent autour de ces questions reste pour moi un mystère ! Aveuglement de la presse. Sous l’intitulé « Echec pour le ministère de la culture », l’article du Monde dresse un constat implacable : « Les politiques culturelles ne sont parvenues ni à élargir les publics, ni à corriger les inégalités, ni à répondre aux évolutions technologiques. Tout juste le ministère peut-il se dire que sans lui, la situation aurait sans doute été pire… » Évidemment, on connaît cet échec, on le constate tous les jours quand on travaille sur le terrain socioculturel. La place prise par les produits culturels aux effets acculturant est de plus en plus étendue et grignote même les politiques culturelles publiques. On le voit tous les jours dans la presse aussi ! C’est peut-être là que le bât blesse : la presse ne se met jamais en cause, incapable, par exemple, de prendre sa part de responsabilité dans cet échec d’une politique culturelle publique. Un autre exemple intéressant se trouve dans les deux pages que Libération consacre à une année d’activité du 104. Je ne connais pas assez comment fonctionne cette structure culturelle sur le terrain pour en prendre la défense, mais c’est tout de même un projet ambitieux, pas évident, qui s’engage dans des options complexes mais indispensables si l’on ne veut pas réduire les équipements culturels à un marketing de remplissage de salles. En voulant sensibiliser aux arts modernes, développer des pratiques amateurs dans une optique de socialisation, en privilégiant la transversalité, les rencontres, les résidences, ce lieu ne facilite pas sa lecture. « Cet immense vaisseau si incompris est à la recherche du Graal, la fameuse hybridation entre recherche artistique internationale et accès à un public plus large et local. » C’est assurément casse-gueule. Mais quels sont les médias qui vont dans ce sens, facilitent la compréhension de tels projets, non pas par un article de tempos en temps, mais en engageant une ligne éditorial originale, créative, innovante, ambitieuse aussi ? Il y a un manque de l’appareil conceptuel, pourrait-on dire, indispensable pour mener à bien un travail critique, dans la presse, de ce que signifie bâtir un nouveau projet culturel public pour la société d’aujourd’hui. Ca “filtrera” dans une carte blanche d’un philosophe comme Stiegler, dans le compte rendu d’un nouvel ouvrage de Luc Boltanski, ce n’est jamais transposé dans la pratique journalistique en termes de priorités intellectuelles et rédactionnelles (ce qui ne veut pas dire qu’aucun journaliste n’en est capable). L’impossibilité de s’avancer dans ce travail de pensée doit être entretenue par le poids de l’audimat qui dévie l’éthique journalistique…   La Médiathèque n’est télévisuelle que sous les coups ! (Parce qu’il y a là la visualisation d’un phénomène étrange: comment la dématérialisation donne des coups bien matériels !? )Les médias appréhendent tellement peu ce que pourrait être l’avenir de la Médiathèque qu’ils ne savent en parler que si ça va mal. Est-ce une manière inconsciente d’exorciser ce qui les guette eux-mêmes ? En espérant ainsi que tout le mal de la dématérialisation va s’abattre sur la médiathèque et va épargne finalement les pauvres journalistes !? En tout cas, aveuglés par les tendances dominantes qu’ils doivent de toute façon relayer pour rester en phase avec un lectorat sous influences « nouvelles technologies », la Médiathèque devient pour eux un objet difficile à définir ! Nous avons tout de même un projet d’avenir pour la Médiathèque avec un discours qui en justifie l’utilité sociale, la pérennité de son objet social et les axes de travail pour actualiser ces missions en fonction de l’évolution des pratiques culturelles (pas pour les brosser dans le sens du poil, ce n’est pas notre fonction ni celle de la presse). La rénovation st en cours, c’est un chantier conséquent qui passe par une nécessaire transformation de ce que l’on appelle la culture d’entreprise, mais enfin, ça avance, des actes sont posés, des projets s’élaborent, une dynamique s’enclenche, le personnel retrousse ses manches : constitution d’une équipe de rédaction, publication (La Sélec), magazine web, site dédié aux artistes émergents, rendez-vous avec les membres, créations de blogs, animations dans les écoles… En 18 mois, les réalisations et les projets entamés devraient forger le respect (ce qui est le cas pour beaucoup de collègues français, Le Monde devrait s’y intéresser). Le 6 octobre, j’avais l’occasion d’intervenir dans le Journal Télévisé de la télévision communautaire de Canal C (Namur). Très bon accueil, journaliste attentif mais je sursaute quand j’entends le titre qu’ils ont pondu pour présenter la séquence : « La Médiathèque se meurt … » (Le journaliste se tourne vers moi : « on y a été un eu fort » !) Je débarque, je présente ce qui me semble les signes objectifs d’une vitalité, d’un nouveau souffle en train de prendre dans les équipes de la Médiathèque et voilà la tonalité qu’ils répercutent (l’interview valait mieux que le titre). Rebelote, mardi 13 octobre avec Télébruxelles qui débarque dans notre médiathèque de Bruxelles centre pour faire le point sur l’état de notre association. Il s’agit de mener l’investigation avec un membre du personnel, un délégué syndical, le directeur général (Claude Janssens), le directeur des collections (moi)… On se livre à l’exercice difficile de communiquer notre enthousiasme, notre conviction que la médiathèque a un avenir, qu’elle est en train de changer et qu’elle engage dans le combat des forces collectives de bon augure. C’est l’occasion de « faire sentir » que l’esprit change aussi, physiquement, dans cette médiathèque : structure d’accueil, tables de consultations, présentation de La Sélec, organisation de rendez-vous avec les membres, enfin, l’irruption de nouvelles couleurs est difficilement niable ! L’échange avec le journaliste se fait sans tabou et tant mieux même si l’obsession à rester figer sur certains critères d’évaluations trahit la difficulté à comprendre vraiment ce qui se passe. Ce qui compte est de revenir encore et encore sur la baisse de fréquentation (qu’il faut rendre saignante par la répétition des chiffres : – 15%), d’exhiber des problématiques tellement complexes qu’elles en deviennent malsaines à force de simplification (le marketing culturel)… Mais enfin, ça permet de s’expliquer : – 15%, on s’en fout, on évolue vers autre chose, nous ferons un travail de médiation culturelle plus utile à la société en étant fréquenté par moins de personnes, en les signant mieux, qu’en étant submergé comme nous avons pu l’être il y a quelques années… Vous voyez le genre, réponses aussi sans tabou que les questions, sans complexe, sans langue de bois. Le prêt physique, le média physique ? Il reste important pour rassembler une connaissance sur les musiques et le cinéma, pour organiser des dispositifs de médiation, de rencontres, mais on s’en fout sinon, le destin de la médiathèque n’est pas lié aux médias physiques, sa mission fondamentale et de rendre l’accès aux contenus musicaux et cinématographiques, toutes les formes nous sont offertes, on peut inventer, innover, c’est ce que l’on fait, l’aventure de repenser la lecture publique est en marche, avec un personnel qui se rassemble, qui s’implique progressivement, affronte le changement de plus en plus positivement… Arrêter de penser la médiathèque selon des statistiques quantitatives, dégagez vous l’esprit ! Résultat des courses ? Un titre croustillant, débile, désobligeant, sinistre, du genre : « Médiathèque : dans les couloirs de la déprime ». C’est comme si maintenir le ton de la dramatisation qui a culminé lors de l’annonce de la restructuration était la seule manière d’être critique ! Parce que ce genre de titre se veut, bien entendu, l’expression d’une critique, de l’intention de « déranger » en disant ce qui va mal. C’est un peu court. Mais instructif. (PH)

interviewinteview2

Catégories : Humeurs
Tagué : , , , , , ,

Infusions scientifiques

octobre 9, 2009 · Laisser un commentaire

Un article dans Le Monde de ce vendredi 9 octobre met l’accent sur l’importance de développer le bagage scientifique des citoyens. Il ne s’agit plus simplement de pourvoir des postes vacants, suppléer à une absence de professeurs dans telle ou telle discipline scientifique. Beaucoup plus fondamentalement, la conscience se développe que les citoyens seront de plus en plus appelés, au moment d’effectuer leur devoir civique en choisissant des représentants politiques, de peser sur des options scientifiques cruciales pour l’avenir de la planète. Il vaut donc mieux qu’ils puissent le faire en connaissance de cause, sans se laisser raconter n’importe quoi. Il vaut mieux endiguer les tentations obscurantistes. C’est l’objet de réformes de l’enseignement scientifique en cours dans plusieurs pays : « recréer une sorte de contrat démocratique entre les citoyens et le développement scientifique ».  Dans cet entretien, Florence Robine, « explique l’élan international de rénovation de l’enseignement des sciences ».  Il vaut la peine de se pencher, de faire circuler le positionnement et les arguments de cette approche exemplaire : « Il est nécessaire d’exposer les jeunes le plus tôt possible à la démarche scientifique. J’ai bien dit à la démarche, c’est-à-dire au mode de pensée en sciences, à la façon dont on construit et valide les résultats scientifiques, dont on les utilise pour comprendre un peu mieux le monde qui nous entoure, et non pas à l’assimilation de formules et de principes destinés à résoudre des exercices ou à des fins de sélection scolaire. » L’objectif est clair : « Former des citoyens éclairés aptes à débattre des choix cruciaux qui sont devant nous en matière d’énergie, de biotechnologies, de santé, d’accès à l’eau et à la nourriture au-delà des peurs et des croyances. » Au passage, c’est bien une notion utilitariste de l’école (formater en fonction des besoins des entreprises et d’une rentabilité rapide des ressources humaines) qui en prend un coup : il est plus essentiel de voir plus loin que la « sélection scolaire », éduquer, transmettre des connaissances a une fonction vitale et plus importante pour le vivre ensemble : participer à des débats éclairants sur notre avenir, sur les choix fondamentaux de ce qui va définir les conditions de vie. Un tel souci, une telle attention est possible sur ces domaines scientifiques, portés par une communauté qui peut se rassembler sur de telles urgences et sur des questions dont le lien avec la viabilité de notre système mondial est plus tangible. C’est tant mieux. Mais la même démarche devrait être entreprise en ce qui concerne l’éducation artistique et culturelle. Favoriser l’éclosion de « citoyens éclairés » aptes à faire les bons choix en termes d’environnement culturel, à participer constructivement et en connaissance de cause sur toutes la question des matières culturelles et de leur impact sur les formations mentales, est tout autant crucial. Ni plus, ni moins, ça va de pair. Sur ce créneau, c’est bien plutôt la démission généralisée qui est à l’ordre du jour : l’art, la culture s’éclipse de l’enseignement, de la formation des cerveaux, le champ est laissé libre aux industries de loisirs, de divertissement. L’art, la culture, c’est tellement subjectif, sans aucune perspective objectivable. Bien évidemment que c’est faux : comme pour ce qui est dit dans l’article cité, il n’est pas question d’en revenir à inculquer de forces les notions du beau et du laid, mais de travailler sur les démarches, les pratiques, l’ouverture, la sensibilité et l’intelligence des jugements. Après ça, il reste beaucoup de liberté pour choisir ce que l’on aime ou pas. Comment imaginer former des citoyens éclairés sans accompagner la rénovation de l’enseignement scientifique d’un redéploiement de l’enseignement artistique pour éviter que les sensibilités, que le monde des émotions et des passions soit exclusivement sous l’influence des marchands ? À côté d’une meilleure compréhension des données scientifiques, pour s’impliquer dans un débat public et faire avancer des réflexions importantes, il faut aussi avoir la sensibilité, une « gestion des émotions » appropriée, faite d’attention à l’autre (que la détermination des bons choix scientifiques tend à faire prendre en compte en même temps que soi, dans le même devenir, on voit qu’être sensibilisé à la présence de l’autre n’est pas sans importance). (PH)

monde

Catégories : Humeurs
Tagué : , , , , ,

Le PQ a toujours la cote

septembre 30, 2009 · Laisser un commentaire

PQ Les rouleaux de PQ fleurissent sur les murs et vitrines de magasins vides. Je pense avoir vu les mêmes à Paris. Artiste qui voyage, idée plagiée !? Quel est le message ? Que c’est tout ce qui reste à la rue, du papier pour s’essuyer ? Est-ce une réponse graphique à un contexte où les discours « décideurs » peuvent se suivre et se contredire au mépris de toute parole, de toute logique, sans que cela porte à quelque conséquence que ce soit ? Ça glisse. Sans même viser le coup hélas trop classique : politique ambitieuse avant élection, pendant la formation du gouvernement, économie et restriction dès qu’il s’agit de passer aux actes. Trop simple. Mais cet état du discours politique et public qui finit par ne plus rien dire, vous en trouverez quelques beaux exemples dans la préface du livre d’Alain Renaut : « Un humanisme de la diversité. Essai sur la décolonisation des identités. » (Flammarion, 2009) Evidemment, il va chercher des échantillons de déclaration que l’on n’est pas censé retenir, mémoriser, encore moins analyser à tête reposée plusieurs mois après leur formulation. C’est le genre de phrases en principe qui ne font que passer, se noient dans le bruit médiatique, bruit qui déresponsabilise, donne l’habitude de parler pour ne rien dire, sans penser que « ça pourrait rester ». Il faut juste alimenter la machine. Diversité, football. Évoquant les slogans « blacks blancs beurs » qui célébraient la France championne du monde et une société sans discrimination, Alain Renaut revient sur le terrain du foot pour évoquer des faits différents : « A trois reprises, lors de trois matches de football entre la France et l’Algérie (6 octobre 2001), le Maroc (16 novembre 2007), pus la Tunisie (14 octobre 2008), l’hymne national du pays d’accueil a été copieusement sifflé dans un stade portant le nom de ce pays. Phénomène déconcertant, mais qui n’appellerait pas une réflexion spécialement attentive s’il ne s’accompagnait de réactions, de commentaires et d’analyses témoignant que ce qui s’y joue ainsi de façon récurrente engage bien davantage que de simples débordements de supporters. » Échantillon des interventions tonitruantes pour le troisième de ces faits : « La ministre Roselyne Bachelot s’empressa de décréter que « tout match avant lequel la Marseillaise serait sifflée sera immédiatement arrêté ». Son secrétaire d’Etat aux Sports, Bernard Laporte, n’hésita pas à souhaiter que les matchs avec les pays du Maghreb ne soient plus joués au Stade de France, mais « chez eux ou en province ». Quant à la secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la ville, Fadela Amara, après avoir lancé un vigoureux «  Pas de pitié pour ces gens-là ! » (…) ajouta qu’il fallait que l’on prît désormais des « mesures fermes pour priver ces imbéciles du plaisir du sport ». Plus radicale encore, invitée le lendemain au journal de 13 heures de France 2, elle demanda, avec un grand sens de l’élégance dans le choix de sa métaphore, que l’on passât dans cette affaire un « gros coup de Destop » à l’endroit de ces imbéciles. » Et tout ça passe, coule, dans l’indifférence quasi générale, serait déjà complètement oublié si un intellectuel, s’interrogeant sur la question de la diversité dans la société française, ne les ressortait…il ne nous reste que le PQ ! Tout le projet du livre d’Alain Renaut est de démontrer que « Dans la logique de la perception française de la diversité, en tout cas de la diversité ethnique et culturelle, s’inscrit ainsi une propension marquée, quand l’autre refuse d’être le même qu’on lui impose d’être en colonisant son identité, à lui attribuer une altérité irréductible – avec le risque de radicaliser, voire d’exacerber cette altérité et d’hypothéquer ainsi la possibilité même d’un monde commun en ouvrant la voie à la confrontation des particularismes. Tout permet alors de se demander si ce prétendu républicanisme où une partie de la conscience nationale se reconnaît si souvent n’est pas simplement l’autre nom du vieux nationalisme qui érige un modèle identitaire en figure de l’universel – comme si, par une chance inouïe, notre identité, produit d’une histoire sédimentée dans les consciences, avait la fantastique singularité de coïncider avec l’universel. » Une manière dès lors de traiter les questions « d’intégration » de l’identité de l’autre dans le républicanisme français selon la même idéologie qui prévalait dans les entreprises coloniales chargées de civiliser les peuples inférieurs. Tout ça dans une société qui affirme par ailleurs son attachement aux droits de l’homme, à l’égalité… La langue désorientée. Dans le même livre, je relève un autre exemple de discours contradictoires qui, au niveau de l’opinion médiatique et publique, semble avoir le même effet que les injonctions contradictoires : méduser, priver de toute réaction. Il s’agit d’un morceau d’anthologie que l’on doit au président Nicolas Sarkozy et concerne l’adhésion de la France à La Charte européenne des langues régionales et minoritaires. En avril 2007, dans une lettre à la Coordination des Berbères de France, il déroule d’abord son éloquence pour vanter la richesse que représente la diversité des langues pouvant constituer le patrimoine linguistique d’un peuple, il affirme que « la politique de la langue unique est, en réalité, un leurre qui masque la volonté de domination de la pensée unique. » Mais au moment de la conclusion, la volte face est totale mais camouflée comme si elle ne faisait que continuer le sens de ce qui vient d’être formulé : « il n’est pas question de confronter le Français aux autres langues régionales… Je ne serai pas favorable à la Charte européenne des langues régionales… », parce que si c‘est le cas,  « une langue régionale peut être considérée comme langue de la République », parce que la « question des minorités en France n’est pas celle des minorités en Europe » ! Surprenant. Ebahissant. (Je reviendrai sur ce livre et son concept de « décolonisation des identités » qui vient prendre à revers, aussi, les positions arrogantes sur les bienfaits de la colonisation et enjoignant à cesser de culpabiliser, de demander repentance, de proposer des réparations seraient-elles symboliques…  Les thèses développées dans ce bouquin sur colonisation/décolonisation semblent incontournables pour cadrer une médiation en médiathèque sur le patrimoine des “musiques dites du monde”… L’accès aux connaissances, numérique, distraction, bibliothèque. Le manque d’espace critique systématique sur ces paroles publiques qui orientent le « vivre ensemble » appauvrit l’atmosphère, la manière dont la chose publique fait débat, informe, enseigne… Attentif à repérer le plus possible les interventions qui nourrissent la possibilité d’une controverse politique sur les idées reçues d’Internet comme accès à toutes les connaissances, je me plais à signaler ici une intervention de Thierry Klein dans les pages Rebonds de Libération : « Comment Google contribue au rétrécissement du savoir ». C’est le genre de prises de position que les acteurs potentiels d’une politique publique d’accès aux connaissances (notamment les opérateurs de la lecture publique, médiathèque et bibliothèque) devaient collecter, mettre en dossier, creuser… « Une page qui contient de la publicité sur Internet est « probablement » peu intéressante – l’éditeur du site de ces pages n’a pas pour objectif d’augmenter votre connaissance, mais de vous faire cliquer sur un lien sponsorisé. Une page sans publicité a plus de chance d’être intéressante, au sens du savoir. »  Le rappel du fonctionnement du moteur de recherche de Google est toujours bon à faire, à amplifier, et en expliquer les dérives possibles aussi. Le référencement Google fonctionne comme le principe de l’audimat au service de sponsors. « Google vous incite, en moyenne, à aller vers les pages les plus intéressantes pour les annonceurs, qui sont sa source de revenu. Le mécanisme avec lequel il y parvient est presque invisible, mais toujours amélioré car Google, disposant d’un réservoir permanent et infini de statistiques, est capable presque instantanément de déterminer si tel ou tel changement d’algorithme conduit à plus ou moins de revenu. La conséquence en est que vous passez toujours de plus en plus de temps sur des pages générant du revenu pour Google. » Cette méthode est présentée comme celle de la distraction, détournant pas mal d’intentions de recherche sur Internet, en analysant ce phénomène bien connu : je suis allé sur Internet pour chercher telle info, des heures après j’étais passé par des dizaines de sites et de pages qui n’avaient rien à voir avec mon intention première. « Cette distraction permanente est à comparer à son comportement en bibliothèque, isolé, sans rien pouvoir faire d’autre, dans une cellule avec ses quelques livres – l’avantage de la bibliothèque physique sur Google : l’absence de distraction. » C’est à méditer. Mais il est clair qu’il faut organiser autrement l’accès aux connaissances via Internet en y créant un statut particulier notamment pour les opérateurs de lecture publique (littérature, musique, cinéma). Téléchargement et achat de CD. Extrait d’une interview, dans le même journal, de Zak Laughed (jeune musicien) : « Je télécharge illégalement de la musique et j’achète ensuite le CD quand il me plaît. Disons qu’Internet est comme une borne d’écoute, mais que j’attache une grande importance à l’objet. Ne plus avoir que des fichiers, ça démystifie le truc, on confond les titres, les artistes… » C’est un témoignage, ça ne vaut pas charrette, mais c’est plein d’enseignement. D’abord, ça évoque une vieille rengaine : quand la vulgate formatée par les industries musicales accusait la Médiathèque de priver les disquaires de vente. On savait, nous, que les plus usagers les plus mordus, les plus gros emprunteurs de disques chez nous étaient aussi ceux que l’on retrouvait le plus chez les disquaires. Mais ce sont des curieux, ceux-là, qui faisaient vivre les disquaires et les industries les ont dégoûtés. Ensuite, quand ce jeune musicien décrit Internet comme une borne d’écoute, c’est pas mal. Mais là aussi, les médiathèques devraient avoir un rôle spécifique à jouer de facilitateur d’accès aux  musiques dans un esprit non-marchand (pages sans publicité). Enfin, même si c’est bref, ce qu’il dit de l’usage des musiques strictement limité à des fichiers mérite de l’attention. Surtout qu’il s’agit d’un jeune. Depuis que je joue avec un Ipod, que je copie les CD pour les y placer et les exploiter, j’ai parfois aussi cette impression : faire défiler les fichiers disponibles donne un peu l’impression d’une dépersonnalisation. Il reste beaucoup à étudier des pratiques culturelles en mutation, loin des idées reçues placardées, catégoriques quant aux bienfaits de la numérisation. (PH)

PQ2PQ3

Catégories : Humeurs · humeurs politiques
Tagué : , , , , , , , , , ,

Calatrava-Guillemins, ouf, un bémol !

septembre 22, 2009 · 4 commentaires

guillemins Quel plaisir, dans le déluge de louanges unanimes, de lire un bout de cette voix de la raison qui vient un peu relativiser l’aura de la nouvelle merveille ! L’honneur humain est sauf. Cela se trouve dans une carte blanche publiée dans Le Soir, ce mardi 22/09/09, signée François Schreuer (asbl urbAgora) et Bernard Swartenbroekx (UCL). Merci à eux. (On dirait, et c’est le vrai sujet de ce billet d’humeur, que les choses les plus intéressantes publiées par la presse, se trouve dans les marges : rebonds, cartes blanches, entretiens accordés à des intellectuels, des chercheurs, et qui peuvent exposer une vraie réflexion, mais sans conséquence…) « Que l’on aime ou pas le bijou du sieur Calatrava, la nouvelle gare n’a pas été conçue comme un levier de redéploiement urbain et moins encore comme un outil de mobilité régionale. » Et de rappeler le coût exorbitant demi-milliarddemi milliard d’euros) au regard d’autres priorités pour améliorer la mobilité et l’attractivité des transports en commun. (Juste pour info, depuis le 17 août, le train Soignies-Bruxelles de 7h14 a été supprimé 4 fois, le Bruxelles-Soignies de 17h29, deux fois pour « avaries à l’automotrice »…) Les déclarations de l’architecte sont sidérantes quand il déclare avoir privilégié l’usager d’une part et l’habitant du quartier d’autre part. Pour l’usager : la gare est une aberration, il semble que l’on ait allongé  à dessein les trajets jusqu’aux quais d’embarquement, et entre quais, juste pour faire joli dans son geste architectural. Je n’y passe pas souvent et le matériel est neuf mais j’ai déjà vu les tapis roulants en panne. Quant au quartier, qui mérite certes une rénovation, il est simplement explosé. Comment, face à ces dégâts explicites entonner la rhétorique « il faut des gestes forts de cette espèce pour relancer une vile, une région » ? Le geste fort peut être bien pensé, ça ne gâche rien. Quant à l’aplatissement systématique et idolâtre devant Francon Dragone, il me laisse chaque fois un peu plus pantois. Le respect dû à l’argent ? – Faut le mériter. En ce qui concerne une autre question qui fait couler beaucoup d’encre, la réussite scolaire, là aussi, les approches sont presque toujours les mêmes et finissent par se ressembler toutes. À tel point que, comme pour d’autres sujets importants, il devient difficile de distinguer les familles politiques. Et puis voilà, en tout cas en ce qui me concerne, un entretien avec une sociologue (Marie Duru-Bellat) qui esquisse une toute approche, une bouffée d’air frais, quelque chose qui devrait inciter à reprendre les réflexions à nouveau frais sur la place de l’école dans la société. Voici le titre : « le mérite scolaire, un maquillage moral ». (Libération, 18/09/09) Extrait : « Ce qui est terrible dans notre système, c’est que l’élève qui a raté sa scolarité reçoit un verdict négatif : il n’a pas de qualités, pas de capacités. Et il est voué aux difficultés d’insertion des jeunes sans formation. Il faudrait que les diplômes aient moins de poids pour toute la vie. Mais dans notre pays, on pense que les inégalités engendrées par l’école sont justes – à la différence des inégalités sociales. Or ce n’est pas vrai. L’école mesure un mérite très particulier. On est classé au collège selon son niveau en maths et en expression française. Mais un élève créatif, imaginatif, généreux, passe entre les mailles du filet. S’il n’est pas bon, il va se retrouver sans diplôme, ce qui veut dire chez nous sans qualités. C’est un gaspillage extraordinaire. Il faudrait réfléchir au caractère partial du mérite scolaire. Et faire qu’il soit moins décisif. Au lieu de cela, on le renforce en donnant aux plus méritants. » Elle indique de très bons indicateurs pour différencier une approche de gauche ou de droite de cette question du mérite. Ce qui devrait en inspirer pas mal. Mais elle ne nie pas, pour autant, l’importance du mérite. Simplement, « comme les critères du progrès social, le mérite devrait être l’objet d’un débat incessant. » Ça donne envie de lire son bouquin : « Le mérite contre la justice », Sciences po Les Presses.  Apocalypse. Ou cette fameuse série sur la guerre, recyclage sexy de documentaires, qui cartonne à la télé ! Il me semble n’avoir lu dans les quotidiens, à peu près que du très positif. Enfin, survint Didi-Huberman dans Libération (21/09/09) : « En mettre plein la vue et rendre « Apocalypse » irregardable ». Il revient sur les arguments : « Les réalisateurs nous disent avoir fabriqué un objet capable de « carrément séduire un jeune public », de « bluffer » les spectateurs par leurs techniques de traitement de l’image en sorte que, devant les archives remontées, colorisées, sonorisées, « les jeunes vont s’éclater » (redixit Daniel Costelle). » C’est du Dragone ? Du Calatrava ? « En mettre plein les yeux : c’est le contraire exactement de donner à voir. Mais l’appareil télévisuel, nous en faisons l’expérience chaque jour, fonctionne à la surenchère et à l’autosatisfaction : nous avons réussi à placer huit cents plans par épisode, nous avons ajouté les sons absents des images originales… Autant dire que les documents de l’histoire deviennent des confettis dans un montage qui veut ressembler à un feu d’artifice d’images. » « Coloriser, technique vieille comme le monde, n’est rien d’autre que maquiller : plaquer une certaine couleur sur un support qui en était dépourvu. C’est ajouter du visible sur du visible. C’est, donc, cacher quelque chose, comme tout produit de beauté, de la surface désormais modifiée. » Didi-Huberman produit une analyse raisonnée, argumentée de ce produit télévisuel : éléments et fonctionnement du montage, association commentaires images (parler du chien d’Hitler sur des images d’un chien bien entendu anonyme), les manières de lier, d’unifier le mouvement de caméra comme un seul témoignage surplombant toute la réalité historique… Enfin, un appareil critique – simplement analyser les composantes des images – que devrait pratiquer n’importe quel journaliste censé nous rendre compte d’une telle réalisation. Au lieu d’effectuer ce travail, il me semble que l’on préfère mettre en avant sans examen l’argument de vente : intéresser les jeunes à cet épisode historique capital. Sur ce bon sentiment, faire monter des arguments de vente. Pénible. Pourquoi ne pas utiliser la pensée et les outils de ces intellectuels – que l’on est capable, et c’est déjà ça, daller solliciter – pour construire un autre journalisme, celui de la profondeur invoquée par Libération dans sa « nouvelle » formule ? Parce qu’on s’en fout des intellectuels.  À moins de les coloriser, de les confier à Dragone… (PH) – Préférer la série The war disponible dans toute bonne médiathèquePrésentation par Catherine de Poortere -

guillemins2

Catégories : Humeurs · humeurs politiques
Tagué : , , , , ,

Culture numérisée, mic mac, confusion des genres

septembre 19, 2009 · Laisser un commentaire

Médiathèques, accès aux savoirs et créativités…

hadopi La numérisation par Google, opérateur privé commercial, des patrimoines des bibliothèques publiques n’a pas fini de faire débat. Bien sûr avec du pour et du contre, mais au moins, à propos du livre, se pose-t-on la question de l’accès aux connaissances, de qui détient les clefs technologiques et pratiques de ces accès et des implications éventuelles sur l’utilisation et la disponibilité de ces connaissances. Pour rappel, la numérisation des supports musicaux n’a jamais ému personne à cet égard. La numérisation, synonyme d’accès rapide et facile aux musiques, était perçue comme un progrès. Le seul problème qui s’est révélé ensuite concerne la rentabilisation de cette technologie pour les industries culturelles et la perception des rémunérations pour les auteurs. Point. La possibilité de transposer, pour la musique, le principe de prêt public dans un environnement Internet a été enterré sous la pression des lobbies auprès du politique européen. Et avec elle, la possibilité que l’accès aux musiques soit considéré comme un bien public collectif, utile et relevant des dispositifs indispensables à l’édification d’une société des connaissances. Sans doute cela vient-il d’une ancestrale tradition qui traite d’une part la musique savante pour elle-même et les plaisirs esthétiques qu’elle procure, fussent-ils élevés, et d’autre part la musique non savante comme un partenaire obligé pour faire la bringue et bouger son corps. Alors, quelles connaissances me direz-vous dans ces formes d’amusette !? Ce sont bien des approches des discours musicaux qui n’ont pas suivi les développements, les recherches, les échanges entre contextes sociaux et formes musicales, les prises en compte des avancées politiques et philosophiques dans les esthétiques sonores ni surtout l’importance de ne pas limiter l’accès aux connaissances aux sens les plus « relationnels », liés au langage formel, parlé et écrit. On apprend par toutes sortes d’autres sensibilités qui donnent du sens, complètent ce qui s’exprime dans le langage articulé. La méprise est loin d’être terminée ! Un groupe de travail constitué par Frédéric Mitterrand autour du PDG de naïve va se pencher pour « présenter des mesures « brèves et concrètes »  susceptibles de permettre aux industries culturelles de développer enfin des activités économiques viables en ligne. » Il est surprenant, tout de même, de constater que l’Etat se charge de trouver des solutions économiques pour les industries culturelles, se reposant sur elles pour rendre effectif une égalité des chances aux contenus culturels sur Internet ! Si le groupe de travail est animé par un représentant des labels indépendants, on sait que la notion « label indépendant » est élastique et concerne, dans l’acception du terme le plus répandu, des labels qui cherchent à découvrir les futurs succès (quitte à migrer alors chez les majors qui laissent la fonction « découvreuse » aux « indépendants ») et n’ont pas forcément une vision de la musique différente des majors (il y a juste une différence de taille économique). Label indépendant ne rime pas systématiquement avec défense des esthétiques indépendantes, créatrices, novatrices, etc. Mais, bref, pourquoi l’Etat se préoccupe-t-il de l’avenir des industries culturelles plutôt que d’investir dans des missions, sur ce terrain, confiées à son réseau de lecture publique, de prêt public ? C’est pourtant bien par ce réseau, recentré sur un nouvel esprit, sur la production de valeurs ajoutées valorisant l’apport de connaissances que distribuent les pratiques d’écoute, de lecture et de cinéma à domicile qu’il est possible de valoriser les créateurs. Les problèmes est l’approche simpliste des décideurs de la question musicale : ainsi, à propos de la loi Hadopi, les interventions de Patrick Bloche ne sont-elles pas dénuées de fondement, mais on sent, entre les lignes, qu’il n’a qu’une idée très vague de ce que sont les musiques actuelles aujourd’hui. Or, le politique devrait se faire donner un panorama complet de cette question : quelles sont les musiques aujourd’hui, quelles sont les genres de créativités, comment et pourquoi lier musiques et connaissances… Cela, ce ne sont pas les industries culturelles, ni majors ni les labels indépendants généralement courtisés, qui vont le leur expliqué. Une association non-marchande comme La Médiathèque, et son expertise des répertoires enregistrés de plus de 50 ans, oui, elle pourrait le faire ! À défaut, même si l’intention est bonne, quand le député P. Bloche déclare : « Faciliter l’accès aux contenus et au savoir doit être l’un des piliers de toute politique culturelle », ça sonne un peu vide. Comme un appel facile à la gratuité qui ne résout rien, absolument rien quant à l’accès aux contenus et au savoir ! Quel mic mac, quel gâchis ! je lisais, parallèlement à ces questions, un article dans Le Monde Education, « La créativité, clé de tous les savoirs ». Dossier très intéressant mais qui, dans son premier article en vient à opposer créativité artistique e créativité scientifique. Ce qui, au regard de pas mal de recherches en la matière, est une belle connerie ! « Être créatif, c’est un peu être artiste. Point final, bien souvent, tant on oublie volontiers que les plus grands créatifs, ceux qui ont su faire les alliances les plus novatrices sont bien souvent les plus scientifiques ! » C’est tout de même un jeu lamentable que, sur ce sujet, ramener l’esprit un peu débile de la compétition « qui a la plus longue » ou « qui pisse le plus loin » ! Est-ce utile, quel est le gain pour la question ouverte sur la créativité ? L’essentiel est d’examiner quels sont les meilleurs dispositifs pour qu’une société fasse preuve de créativité et d’inventivité, individuelle et collective, face à ses défis. Or, beaucoup de recherches attestent que la sensibilité artistique, une culture littéraire ou portée sur d’autres disciplines artistiques,  stimule la recherche scientifique, favorise la créativité scientifique. Dans ce contexte, la disparition (ou réduction drastique)  des cours destinés à éveiller les sens artistiques est dramatique. Un rôle d’excitation des sensibilités artistiques devrait être confié de manière beaucoup plus structurée, déterminée et dotée en moyens, aux bibliothèques et médiathèques. Comme lieu de lectures et d’auditions innovantes, actives, croisées, tournées vers des pratiques non conventionnelles et surtout croisées, permettant de passer des répertoires classiques, historiques, savants, non savants, populaires, expérimentaux, pointus… Il est avéré que la transversalité est favorable à la créativité. Or, un public plus largement ouvert et créatif dans ses pratiques de lecture (livre, musique et cinéma) constitue un terreau plus porteur pour soutenir et porter vers l’audace les créateurs, les chercheurs artistiques et autres. Se sentir porter par un public audacieux et tolérant ne peut qu’inspirer à essayer, prendre des risques. Ce terreau-là, les médiathèques peuvent contribuer à le développer. Reste que dans le contexte de crise où l’on nous promet des restrictions budgétaires à tous les étages, la prise en main d’une politique culturelle publique risque de passer à la trappe. D’où la remise de plus en plus franche entre les mains des industries culturelles de l’avenir de l’accès aux musiques (et autres contenus culturels numérisés). (PH)

hadopi2

Catégories : Humeurs · humeurs politiques
Tagué : , , , , ,

Presse surprise, Libé gonflé

septembre 9, 2009 · Laisser un commentaire

Médias surpris. A propos de la « communication sur mesure » du président français (cette histoire d’ouvriers sélectionnés selon leur taille), Le Soir interroge un sociologue, Denis Muzet, à la tête de l’institut Médiascopie. Cela donne un surprenant dialogue entre la journaliste souhaitant sonder l’effet de surprise que suscite cette révélation médiatique et le sociologue qui s’étonne de cette surprise. Il évoque par exemple les plateaux de télévision pour des émissions politiques où le « public présent a été choisi sur des critères d’âge, de sexe, de couleur de peau, de look, etc. Il y a un casting. C’est la même chose qui s’est passée dans l’usine. » Une manière de rappeler que la pratique est ancienne, banalisée, plus jamais mise en cause, entrée dans les mœurs. Il précise : « Je pense que l’on est entré depuis longtemps dans une société de l’ »infotainment ». la mise en spectacle de l’info politique en particulier atteint des niveaux délirants à travers la  « peopilsation », etc. Qui s’imagine que le journal de 20 heures, c’est la réalité vraie ? Raconter en une demi-heure ce qui s’est passé dans le monde en une journée, c’est évidemment un artefact… »  Reconnaissons le mérite de publier cet échange qui révèle un vide sidérant : des médias s’emballent en dénonçant une manipulation de l’info, un sociologue leur répond que ce qui les choque participe du fonctionnement devenu normal de l’information dont ils sont des acteurs déterminants, impliqués dans l’évolution de ses procédés. Par le biais de cette confrontation de points de vue, on découvre que la presse, finalement, a peu de regards critiques sur ses propres fonctionnements. Sans doute que, pour continuer à croire en ce qu’elle fait, est-elle convaincue qu’un JT d’une demi-heure rend compte honnêtement de ce qui se passe dans le monde en une journée. La fabrication de l’information et la dérive des artefacts mis en place pour le bon rendement de l’infotainment mettent à mal l’éthique journalistique. Mais ce sont des problématiques difficiles à résoudre, surtout dans le contexte difficile où se débat la presse face à Internet. La presse face au web. Justement, en partie pour réagir face aux dégâts qu’Internet occasionne à la presse écrite, Libération tente une « nouvelle formule ».  C’est avec beaucoup d’intérêt que je me suis penché sur les arguments et les pistes esquissées, étant donné que ce n’est jamais que le même problème que nous abordons en médiathèque, avec quelques paramètres différents. Sur l’intention, il n’y a pas de doute, je m’y retrouve : le papier et l’écrit doivent jouer la carte de l’approfondissement, du recul, de l’analyse plus poussée, du point de vue mieux construit et mieux expliqué, du temps et de l’attention comme luxe indispensable pour bien s’informer. L’importance de l’écrit s’affirme dès la première page : elle était avant essentiellement une image-affiche, elle incorporera dorénavant plus de textes. Voici le slogan : « Libération joue la valeur ajoutée journalistique et la primauté de l’écrit pour réinventer le quotidien de l’ère Internet ». Louable et ambitieux. Mais, cela dépasse-t-il l’intention, le repositionnement graphique qui, lui, est plutôt réussi ? La maquette est plus claire, bien structurée, agréable, les polices, bien choisies, facilitent la lecture. Ce sont de beaux écrans en papier, dynamiques. Mais qu’en est-il du fond ? Ainsi, cinq événements seront développés en doubles pages, contre un précédemment… À vrai dire, après trois numéros, je n’ai senti aucun changement dans la lecture quotidienne, il n’est pas nécessaire d’adapter ses habitudes de lecture, pas franchement utile d’y consacrer plus de temps. Si je compare le N° de Libération et celui du Monde, pour le 7 septembre,  je n’ai pas un sentiment évident, objectif, incontestable d’une plus « valeur ajoutée journalistique » particulièrement marquée chez Libé. Je ne repère pas non plus une orientation différente dans les thèmes, les sujets, les angles, les approches, les tons. Or, approfondir l’information, nécessite de modifier beaucoup plus de choses, sans doute – manières de faire, choix, partis pris -  en amont. La présentation du nouveau projet use et abuse du terme « innover » (verbe, substantif..). Parfois de manière comique. Ainsi en annonçant le supplément magazine du samedi : « Tous les samedis, Libération innove en offrant deux journaux en un. D’une part, le Libération du quotidien, d’autre part, le Mag, un cahier de 28 nouvelles pages pour raconter au long cours le roman vrai et approfondi de l’actualité… » Comique parce que ces suppléments sont devenus la règle et ils se définissent tous plus ou moins de la même manière (Libération avait loupé son « mag » du samedi, il y a quelques années : « Ecrans » qui était un peu différent, riche, fouillé, plein de valeurs ajoutées journalistiques). Comique parce que l’on sait que la motivation première de ces suppléments du WE est de ramener de nouveaux annonceurs, permettant d’équilibrer les comptes, mais ce n’est pas gagné parce que ces suppléments coûtent cher à réaliser… L’objectif n’est pas de descendre le projet de Libération mais, en soulignant quand même que les déclarations paraissent gonflées, de souligner à quel point il doit être difficile de rendre viable un projet basé sur ces qualités journalistiques. Il existe une demande, mais avant de la capter, d’établir une confiance pour assurer la viabilité économique d’une presse qualitative, il faut certainement avoir du temps devant soi et la capacité de rompre beaucoup plus radicalement avec les fonctionnements et les tons actuels. Comment serait-ce possible ? Comment approfondir avec le même nombre de journalistes ? Sinon en allongeant quelques articles, en laissant couler l’écriture quelques milliers de signes supplémentaires pour 3 ou 4 sujets ?  Mais longueur n’équivaut pas avec analyse plus complète, ne rime pas avec plus value. Comment s’en sortir ? Sinon dans des micros-projets indépendants ou non-marchands ? (PH)

libe

Catégories : Humeurs
Tagué : , , ,

Brésilienne 6 (privé de)

août 28, 2009 · 3 commentaires

bistrot

Plusieurs mois sans brésilienne, elle n’est plus à l’étalage, sans doute pas de saison, difficile à tenir avec les chaleurs, sa crème délicate tournant trop facilement ? Déjà que les dernières servies étaient plutôt douteuses, pas nettes.  Ce n’est pas ce déficit calorique qui doit empêcher d’aiguiser, en même temps que tourne la cuiller dans le café et que fond sur la langue quelque substitut à la brésilienne, quelques vacheries noires dans sa tête (mais pas que des vacheries). Revoici Nathalie Heinich. Elle ne peut pas, je pense, s’absenter longtemps des présentoirs « nouveautés » des librairies. Son créneau est tellement mince qu’on l’oublierait rapidement. Il y a longtemps que je ne lis plus ses livres, je me contente des articles sur elle,   et à travers ceux-ci, je ne devine rien de nouveau dans son travail. Une exploitation habile de son fond de commerce (l’art moderne coupé du public, de la société). Si je comprends bien la recension établie par Danièle Gillemon, Nathalie Heinich s’est intéressée aux comités, aux cercles d’experts, aux réseaux de critiques de journalistes qui évaluent les productions artistiques, définissent des cotes, des tendances…C’est un travail ardu qui s’effectue dans ces cercles qui affrontent l’incertitude des valeurs artistiques (pour la description de ces processus évaluatifs, on préfèrera la description analytique de Pierre-Michel Menger). En même temps, ils sont poreux aussi aux déviances, aux excès, aux copinages, aux snobismes, comme n’importe quel champ. On le sait. Il semble (et ce n’est pas évident) que le livre désigne ce huis clos qui tend à définir ce qu’est l’art (mais ce n’est pas si simple, justement, de le dire ainsi), de manière négative, un processus de « médiation qui, souvent, se mettent en place autour d’un objet artistique relativement vide ».  Ça se produit, ça existe, j’ajouterais même : forcément, mais, souvent ? Qu’entend-on par souvent ? Quelle proportion ? Et quel genre d’œuvres l’auteur du livre et celle de l’article (elles semblent partager cette opinion) considèrent-elles comme « relativement vide » ? Sans exemple précis, difficile… (Non !? Vais-je vraiment devoir lire pour vérifier si, dans le texte, tout ça est plus explicite, plus sérieux !?) Je ne veux pas défendre les cénacles de l’art, mais une certaine manière redondante et confortable de les attaquer pour en arriver à répéter les mêmes accusations (rentabiliser la posture d’accusation) à l’égard de l’art contemporain creux, coupé des gens, ça commence à m’énerver sérieusement. Quand je lis : « Tout se passe comme si la toujours plus faible plus-value proprement artistique des œuvres par rapport aux objets du monde ordinaire devait se compenser par une toujours plus prestigieuse ostentation » (c’est l’architecture des musées d’art moderne qui est visée), je suis frappé : il n’y a aucune nuance, tout est à jeter en vrac, ce n’est pas, ici ou là, une partie de la production qui est médiocre, mais bien toute la production qui est concernée quand ont dit de manière générale : « la toujours plus faible plus-value proprement artistique »… Impressionnant. Je suis sans doute un crétin ignare de continuer à apprendre tellement de choses dans les galeries, les musées, tellement de choses que les objets ordinaires ne m’apportent pas (et j’aime les objets ordinaires). Le mal c’est « la distance de plus en plus grande entre le regardeur et l’objet ». En Médiathèque, nous sommes bien placés pour constater que bien des musiques actuelles sont coupées du grand public, n’intéressent que de petits groupes. Toutes ces musiques ne sont pas bonnes. Beaucoup sont excellentes, intéressantes, ont beaucoup à apporter comme regard sur le réel, la société. Il est trop facile d’attribuer la distance qui s’installe entre ces créateurs et une partie importante des publics aux choix esthétiques effectués par les artistes. Trop facile et indigne. (J’ai encore les oreilles pleines de Sun Ra en Egypte, écouté sur Ipod, dans le métro, quel décalage avec l’environnement, et tout en avalant un substitut de brésilienne, écoutant les conversations, observant le passage dans la galerie, entre deux coupures de presse, je prends des notes pour un p’tit article pour La Sélec. On traite en permanence cet écart entre créateurs et publics et j’aimerais que les sociologues genre Nathalie Heinich nous apportent de meilleurs outils fondés sur des travaux plus sérieux et innovants, pas le truc standard!Revoici Marie NDiaye. C’est la rentrée littéraire,  « 659 romans font un pied de nez à la crise, dit Le Monde. La fournée est bonne, même les auteurs français oseraient des thèmes plus consistants, allez, il faut acheter des livres, faire marcher le commerce. Et le nouveau Marie NDiaye est génial, paraît-il, une vraie écrivain, pas une faiseuse, une bénédiction, une extase. Je suis un piètre lecteur, souvent trop pressé, j’ai lu une dizaine de ses romans, je ne sais toujours pas si j’aime, j’hésite même à dire si c’est « bien » ou « mal ». Pas désagréable, j’ai du mal à cerner ce que j’en ai gardé. Quelques atmosphères, des relents quand même. Des dérangements. Bon, je ferai une nouvelle tentative avec le petit dernier. Dégâts cognitifs. Un petit encart pour rendre compte expéditivement d’une étude (Stanford, Californie) sur l’usage abusif des nouveaux médias. Cette surenchère d’appareils qui placent l’usager entre « plusieurs canaux d’informations », télévision et Internet, le zapping entre plusieurs programmes et plusieurs sites, communautaires ou non, plus ou moins participatifs, bref, qu’advient-il du cerveau dans ces attitudes « multitâches ». Et bien il trinque, nous dit le journal Le Soir. Les résultats cognitifs ne sont franchement pas bons. La journaliste est rassurante : « Le cerveau étant très plastique, il est probable qu’il s’adapte à terme à ces sollicitations multiples ». Qu’entend-on par « s’adapter » en l’occurrence ? Ce n’est pas la première étude allant dans ce sens. Le suivi est minime (encart réduit). Par contre, la place à tout ce qui sollicite et valorise le comportement multi-tâches est conséquente, géante. Ne soyons pas pessimiste et rétrograde, disons quand même que la plasticité cérébrale est  double tranchant : c’est une fragilité et un remède. Ça rend le cerveau influençable, modélisable de l’extérieur, ça lui permet aussi de trouver des solutions. Jusqu’à un certain point. Il faudrait agir avec lui et ce qui l’atteint  comme on essaie de le faire avec l’environnement au sens large : le protéger, un minimum. Traits solaires et jardin volant. Un tout petit bouquin qui reprend une intervention radiophonique et une conférence de Michel Foucault, « Le corps utopique. Les hétérotopies. » L’intelligence limpide et créative, qui coule, illumine, étanche la soif. À chaque fois, le rappel d’une voix fondamentale,, consistante. (J’ai relu du Foucault en vacances,  dans une maison d’été, une maison d’artiste d’été, un logis utopie toute ouverte aux chaleurs et lumières du Sud, baraque entre la tente de bédouin, la caravelle échouée et la cabane improbable. Lecture à petites foulées idéalement placée dans ce lieu de résidence temporaire. « Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres. » Remarquable travail à partir des textes grecs, Socrate et les Cyniques. À mettre entre les mains de tous les politiques pour les rappeler à leur devoir, replacer la notion de « bonne gouvernance » à sa juste place, pas simplement celle du cumul des mandats ! Un flash radieux de se rappeler cette lecture, de revoir un fragment du lieu. ) Hétérotopies : « Eh bien ! je rêve d’une science – je dis bien une science – qui aurait pour objet ces espaces différents, ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons. » Exemple : « Mais peut-être le plus ancien exemple d’hétérotopie serait-il le jardin, création millénaire qui avait certainement en Orient une signification magique. Le traditionnel jardin persan est un rectangle qui est divisé en quatre parties, qui représentent les quatre éléments dont le monde est composé, et au milieu duquel, au point de jonction de ces quatre rectangles, se trouvait un espace sacré : une fontaine, un temple. Et, autour de ce centre, toute la végétation du monde, toute la végétation exemplaire et parfaite du monde devait se trouver réunie. Or, si l’on songe que les tapis orientaux étaient, à l’origine, des reproductions de jardins – au sens strict, des « jardins d’hiver » -, on comprend la valeur légendaire des tapis volants, des tapis qui parcouraient le monde. Le jardin est tapis où le monde entier vient accomplir sa perfection symbolique et le tapis est un jardin mobile à travers l’espace. » Tout de suite, ça fouette, ça élève, du moins ça invite à l’élévation. Dieu sait ce qu’il en coûtera d’y parvenir! (Dans la foulée, en feuilletant Le Monde, un autre souvenir de vacances: “Le vent des forêts”, dans les Ardennes françaises près de Verdun. Un festival de sculptures en plein air , land art ou non, sur un périmètre de forêts, de villages et de champ très étendu, avec des chemins de promenade fabuleux. Plus qu’un festival,  qui a une dimension temporaire, ici des pièces sont installées à demeure, restent dans les bois, aux angles des sentiers, en lisière. Une belle réalisation art et nature dans laquelle les habitants des villages s’impliquent, il y a rencontre avec les artistes. Jy étais passé il y a six ou sept ans? Heureux de voir que cette aventure continue depuis 13 ans, elle prend de plus en plus d’importance, une centaine d’oeuvres sont la propriété de ce paysage à découvrir. Heureusement  qu’il y a des bouffées de vacances, ça aide, mais c’est ce qui, de la manière la plus évidente et efficiente, relie notre vécu à quelques hétérotopies salutaires. Le vent des Forêts. )  Massacre de piano. Avant de reprendre le train, j’ai aperçu un éclair du Klara Festival en gare. Ce festival, au demeurant doté d’un bon programme, émerveille, semble-t-il, par son audace créative au service d’une volonté de rapprocher grand public et musique savante. Cela consiste à faire jouer des musiciens classiques dans le métro, dans les gares. (L’année passée j’avais assisté à une prestation de Musiques Nouvelles, sensible, raffinée – du Morton Feldman – que personne n’écoutait, soyons honnêtes.) Le directeur du festival affirme n’être pas là pour les mélomanes qui fréquentent Bozar et la Monnaie, « Mais pour tous les autres. On va jouer dans les gares par exemple. »  Il y avait quand même pas mal de monde qui s’arrêtait pour écouter Katia Skanavi, gare Centrale. Mais bon, il ne faut pas rigoler : l’acoustique est dégueulasse, le jeu est éreinté, accentué, les nuances sont rabotées malgré la meilleure volonté de la musicienne. Est-ce ainsi que l’on rapproche le grand public de la musique savante ? En l’exhibant massacrée, rein à voir avec une désacralisation, que du contraire, ce qui subsiste, en dépit de l’abattage, c’est l’image de prestige, la fascination pour la « grande musique » un moment approchée dans un lieu public, gratuitement. Les études un peu conséquentes sur les habitudes d’écoute ne décèlent aucun élargissement des cercles d’amateurs de musique classique (savante, occidentale !). Malgré tous les efforts pour la faire descendre près des gens. Il faut s’y prendre autrement, ce n’est pas si simple (comme je disais à propos de Nathalie Heinich et de l’art contemporain). Alors quoi ? Un investissement conséquent, important, sur le long terme, dans l’éducation artistique et musicale ? (PH)

maisond'étéklara

Catégories : Humeurs · humeurs politiques · pause urbaine
Tagué : , , , , ,