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Sociologie de la nouvelle économie

novembre 29, 2009 · Un commentaire



Marie-Anne Dujarier, « Le consommateur mis au travail ».

Les entretiens du nouveau monde industriel, novembre 09

Dans l’examen interdisciplinaire de ce que les « nouveaux objets » font à l’homme, de ce que l’Internet des objets peut lui ouvrir comme possible, il est quelques fois difficile de garder la tête froide. D’abord parce que l’on est tous, à des niveaux divers, pratiquants, déjà colonisés, parler de ces objets c’est parler de soi, ce qui fragilise l’objectivité. Ensuite, certains chercheurs dépendent économiquement de l’expansion de ces objets : en infléchir le cours, peut-être, mais de toute façon « ils » peuvent me faire vivre. Enfin, ils ont quelque chose de magique, ils ouvrent des perspectives excitantes à penser. Il était particulièrement intéressant d’entendre la sociologue Marie-Anne Dujarier établir le tableau clinique de l’impact social des technologies qui relient tous ces objets et leur mode d’emploi. (Elle a dû écourter sa démonstration, je reprendrai quelques grandes lignes, il faut surtout aller livre ses publications !) Le modèle économique qui s’ébauche dans les nouvelles cultures Web se base sur le profil « contributeur » du consommateur, c’est le grand principe du Web participatif. Le contributeur est rarement un professionnel de ce à quoi il contribue, c’est un amateur. Par ces contributions, le consommateur produit du bien, de la valeur qui permet le développement des services en ligne qui vont, de la sorte, pouvoir dénicher des financements. Dans la littérature anglo-saxonne, on parle ouvertement et depuis un certain temps de « mise au travail du consommateur ». Quand consommer devient un travail. Le consommateur qui travaille devient prescripteur, il influence le marketing. Ce sont les éléments d’une relation qui s’intensifient. Le consommateur mis au travail, c’est un rêve : c’est une main d’œuvre gratuite et nombreuse, motivée parce qu’elle n’a as l’impression de travailler. Mais ces quasi-employés soulèvent une série de problèmes aussi : sont-ils compétents, comment les former ? Vont-ils obéir, suivre les injonctions ? Vont-ils prendre soin de l’outil de production ? Tout ce questionnement qui n’est pas inventé par la sociologue, elle rend compte, montre que l’ingénierie de ces nouveaux objets se double d’un discours de management du consommateur-travailleur. La notion de travail active dans ces relations est relativement limitée : il y a travail quand, en plus des tâches prescrites, on y met du sien, on en fait un peu plus ; sont visées aussi les fonctions socialisantes et de production de valeur pour l’entreprise. (Le modèle de travail non-marchand est écarté.) Les formes de mise au travail via les nouveaux objets sont de plusieurs types : autoproduction dirigée (acheter soi-même par Internet ses titres de transport…), coproduction collaborative (par un investissement bénévole je produis de la valeur qui permet à une plateforme Internet d’être cotée en bourse) ; self service (les automates dans les services publics ou grandes surfaces)… Ça concerne les billetteries, les répondeurs automatiques, les services en ligne d’auto-diagnostic administratif.. Tout cela implique une sérieuse standardisation des procédures et des relations. Au passage, tous les outils de contrôle et de traçabilité se perfectionnent, les données collectées sur les consommateurs et le travail qu’ils produisent en consommant s’accumulent, se transforment en nouvelle matière première de la nouvelle économie, « les données ». Le Datamiming est la vente d’informations sur les pratiques des consommateurs, données consciemment ou non, qui alimente le marketing et le management du consommateur. On observe l’extension du principe de l’homme-sandwich (l’homme qui porte ses marques) dans le monde virtuel, par exemple la participation aux buzz… Qu’est-ce qui incite à jouer le jeu ? L’apparence du gratuit, la dimension non utilitariste, l’impression de fournir des contributions utiles, valorisantes, la conviction que développer des compétences dans cet univers contribuent à se valoriser sur le marché de l’emploi… Marie-Anne Dujarier pose ensuite des éléments analytiques clairs pour mettre en doute l’idéal d’un « nouveau monde horizontal », sans hiérarchie. Les stratégies et obligations de « distinction sociale » se déplacent sur d’autres terrains, d’autres compétences et savoirs. Elle examine les impacts sur le monde du travail « normal », traditionnel. Le consommateur mis au travail empiète forcément sur le territoire de professionnels (par exemple les journalistes). Ce qui suscite interrogations, doutes, insécurité chez les professionnels : il ne faut plus faire, mais le faire faire par le consommateur ! Les conséquences entraînent une diminution des emplois de service, une prédominance des capacités à conceptualiser de nouveaux produits, à se recycler dans la surveillance (vigiles…). Du côté du consommateur, les changements sont nombreux et profonds, ils induisent à se professionnaliser en quelque sorte au sein de communautés (réseaux sociaux), à améliorer ses contributions (sa production), ce qui peut aussi déboucher sur du stress et, en tout cas, donner lieu à de nouvelles exclusions : « je suis dépassé ». Les individus, face aux nouveaux objets et leurs technologies, tiennent les mêmes discours que les ouvriers dépassés par la modernisation technologique de leur outil de production, en usine (lors des grandes mutations). Dans un environnement de travail traditionnel, les moyens de résistance existent, ils sont codés, balisés. Quand la relation de travail équivaut à l’activité de consommer, quels sont les recours ? Sortir du marché et du système des objets qui nous y raccorde ? Le discours qui se consacre à l’étude du consommateur et à l’élaboration des stratégies de marketing adapte complètement lexique et syntaxe du « management participatif » pratiqué en entreprise. Preuve s’il en est que, la matière première de la nouvelle économie étant de l’ordre de l’intériorité humaine, la frontière entre travail et vie privée doit s’estomper. Il faut mettre au travail la vie privée, collecter toujours plus d’informations sur ce qui la compose, sur ces pulsions, pour mieux la contrôler, la manager. Le management dans ce cas-ci, avec son capital colossal de données sur le consommateur, exerce une certaine forme de chantage : je sais tellement de choses sur vous, j’ai les moyens de vous faire chanter ! Le centre de « connaissance de soi » se déplace : moins le consommateur dispose de temps pour se consacrer à la lecture, à se donner du soin et de l’attention intellectuelle, plus il fera « confiance » à ce que disent de lui les grands collecteurs de données sur ses envies !? (Cela dit, les choses évoluent aussi : les théoriciens qui prônaient le recours aux ressources contributives au non du growdsourcing n’hésitent plus à parler de stupid sourcing.). Voilà en raccourci ce que Mme Dujarier a, elle-même, présenté rapidement. C’est sans doute de ce genre de lecture clinique du lien « faustien » entre l’humanité et ces « nouveaux objets » qu’il faut partir pour construire la problématique « quels nouveaux objets pour quelle société et quel modèle économique ». (Son exposé était suivi d’un point de vue psychanalytique intéressant mais trop généraliste – Alain Albehauser indiquant lui-même la difficulté de s’exprimer devant un auditoire hétérogène, et, en accéléré d’une approche de l’histoire de l’espace intime par Jean-Paul Demoule, archéologue.) En tout cas, dans la manière dont les services culturels publics doivent évoluer selon la part croissante des nouveaux objets Internet – ce qui devient dans d’autres discours les « nouvelles pratiques culturelles « ! – les réflexions de la sociologie des nouvelles formes du travail devraient pouvoir être intégrées avec les contributions de chercheurs spécifiques. À quoi ouvrent la voie ces « entretiens du nouveau monde industrialisé… » (PH) – Entretien avec Marie-Anne Dujarier“Le travail du consommateur”, livre aux Editions La Découverte – Les entretiens du nouveau monde industriel -

 

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Préavis de grève dans le nouveau monde industriel

novembre 28, 2009 · Laisser un commentaire

Les entretiens du nouveau monde industrialisé, novembre 09

Introduction. Sous le signe de la grève. Les « Entretiens » se trouvaient délocalisés, en dernière minute, aux Arts&Métiers, suite au mouvement de grève démarrant au Centre Pompidou et appelé à s’étendre de manière plus vaste dans les institutions culturelles de l’Etat. Cela avait des conséquences directes : une salle plus petite, une première session archi comble et inaccessible, un horaire modifié avec l’amputation des moments d’échanges et de débat. Mais il faut sans doute y voir plus qu’une transposition d’un lieu à un autre, c’est peut-être aussi un signe à intégrer dans le processus même des « Entretiens » !? L’objectif de ceux-ci est de créer une plateforme intellectuelle et créative d’un nouveau type, un think tank décloisonné, où l’on se parle entre disciplines, entre champs opposés pour tenter de trouver des solutions culturo-industrielles au développement social et économique, repenser à nouveaux frais l’avenir spirituel et matériel du vivre ensemble. Se retrouvent ainsi aux tables des exposés, un/une philosophe de service, un/une psychanalyste de service, un/une sociologue de service, un/une anthropologue de  service (« il faut se mettre au service », dira B. Stiegler !), mais aussi des chercheurs du secteur public comme du secteur privé, des spécialistes en marketing, des industriels, les responsables des politiques « nouvelles technologies » de grandes sociétés, un technologue de chez Nokia, un « responsable unité prospective et développement de l’innovation à la RATP »… Tout est posé pour que les croisements soient féconds, les ponts jetés entre points de vue, pour faire avancer une prise de conscience constructive, une mise en commun des savoir-faire positifs, respectifs à chaque domaine (pour des « objets hybrides » mieux connectés à la complexité humaine ?). Dans ce jeu d’ouverture que vient signifier le préavis de grève déposé par le secteur culturel public ? ledéclencheur est un plan d’économie portant essentiellement (mais pas exclusivement) sur les moyens humains de ce secteur. Un départ sur deux à la pension ne sera pas remplacé. La moyenne d’âge étant élevée dans une institution comme le Centre Pompidou, ce n’est pas anecdotique (théoriquement 26 postes supprimés pour l’année prochaine). Cela signifie clairement que, alors que la société a un réel besoin, pour trouver des solutions à tous ses défis, de plus de culture non-marchande, plus de culturel libéré du calculable et du profit direct, on rogne les moyens du secteur qui devrait incarner, par de nouvelles médiations, cette volonté. Il est clairement dit que les institutions culturelles devront augmenter leurs recettes propres. Or, il n’y a pas d’échappatoire, cela signifie inévitablement intégrer de plus en plus les logiques culturelles marchandes. Or, si ces Entretiens du Nouveau Monde Industriel ont vocation à innover dans le dialogue entre les logiques, pour le dire vite, culturelles et industrielles, cela ne peut donner de résultats intéressants et équilibrés que si le secteur culturel peut se présenter indépendant et autonome par rapport aux représentants des secteurs « complémentaires ». Se faire respecter en tant qu’institutions de programme indépendantes, dotées des moyens de leurs ambitions. Sinon, n’est-ce pas contribuer à introduire un peu plus le loup dans la bergerie et/ou simplement aménager et finaliser le transfert de l’institution vers l’industrie ? (Néanmoins, en deçà de ces considérations, assister à ces exposés interdisciplinaires et indépendamment de leur niveau inégal, est très stimulant.) Le thème 2009  se concentre sur les objets communicants, nouveau « système des objets ». Les interfaces et leur dialectique : émancipatrices ou esclavagistes !? Il sera beaucoup question de « néo-objets » et « d’Internet des objets ». Soit la dissémination d’implications d’Internet dans divers objets « traditionnels », l’incrustation prothétique d’écrans connectés dans une série d’outils ou d’objets de commodité quotidiens. Les objets anciens colonisés par la technologie. (La part réelle de nouveauté comme permettant un nouveau départ, d’autres pistes de développements reste floue. Sauf à invoquer comme U. Bech qu’il est difficile de voir vraiment le changement en train de s’opérer, de diagnostiquer de manière précise le nouveau et tout son potentiel sous les apparences de l’ancien.) Il serait fastidieux de vouloir rendre compte de tous les exposés, mais je voudrais juste m’attacher à interroger un certain type de positionnement qui s’exprime dans ces entretiens, à questionner un état de l’interdisciplinaire qui s’y développe. Quand j’écoute parler Jean-Louis Frechin (designer, Directeur de l’Atelier de Design Numérique ENCI), son positionnement sur l’usage des objets, sa recherche de l’objet émancipateur, sa remise en question des archétypes construits quant aux attentes des usagers, que le marketing effréné construit à partir de ces archétypes est un frein à la créativité utile, il est clair qu’il a intégré, dans le « logiciel mental » de son métier de designer et formateur de designer, toute une philosophie qui questionne la construction des usages aliénants des objets (notamment sa relecture de Baudrillard, le recours à un vocabulaire « stieglerien »). En même temps, je suis surpris d’entendre des propos truffés de références à l’esprit français, invoquant une créativité française, la création de produits innovants français qui marqueraient l’époque… Bien entendu, ses responsabilités l’engagent là-dessus, et c’est une manière aussi de rappeler la nécessité de dé-globaliser la création, histoire de casser des archétypes d’usagers mondialisés au service de la marchandisation de toutes les ressources humaines. (N’empêche, ce rappel récurrent de l’identité nationale me dérange, est déplacé. Il me semble que cette question, en France, devient presque une question de race, non pas l’identité française mais la « race française », soit la tentation d’un discours raciste – rien à voir avec Monsieur Frechin). Mais, dans l’ensemble, le discours est sympathique et sensé. Sauf quand il s’agit d’illustrer par quelques réalisations concrètes. Où je ne vois pas en quoi ces propositions changent le cours de ce qui est en marche et proposerait une alternative philo-technologique : une étagère intelligente transformée en interface entre vous, vos livres, les services en ligne, les réseaux sociaux… Un gadget qui permet d’envoyer un signe visuel sur l’écran d’ordinateur de vos amis et amies (« le geste humain revient dans l’interface déshumanisée »)… C’est alors que je commence à ruminer ceci : de même que l’invention de la sociologie comme critique des systèmes de domination a répandu une nouvelle conscience des mécanismes sociaux et, à partir de ces études, popularisé des capacités de discours pour élaborer de nouvelles stratégies manipulant ces mécanismes (rappelé dans « De la critique » de Luc Boltanski), n’y a-t-il pas semblable assimilation, par les milieux des chercheurs privés a service des développements industrialisés, par les spécialistes du marketing et du management, des discours philosophiques critiquant l’état actuel de l’hyperindustrialisation. Cette production analytique et critique de la société technologique de la connaissance n’est-elle pas intégrée, à son profit, par les dominants de ce marché, comme supplément d’âme sous lequel continuer et persévérer dans la même recherche de profit ? Quelle est la place réelle pour les alternatives ? Nicolas Nova (Chercheur au LiftLab) va un peu plus loin dans la présentation de l’espace entre usagers et « nouveaux objets numériques ». Il démonte la fabrication d’archétypes d’usagers, comment des normes sont construites pour correspondre à quasiment tout le monde (comme tendance ancienne, lourde, bien avant les « nouvelles technologies »). Il expose quelques-uns des prérequis actuels incontournables dans la stratégie des nouveaux objets : il est acquis que l’usager veut accéder  un écran, qu’il est en demande de « lifelogging » et qu’il est quantitativiste (garder toutes les traces de ses actes, statistiques sur sa vie…), qu’il a besoin d’outils pour l’aider à changer sa vie (en consultant la mémoire de tous ses faits et gestes, constater que tel jour on mange trop gras, tel autre on ne fat pas assez d’exercice, donc la machine vous dit de manger moins gras, de faire plus de sport…), l’usager veut se simplifier la vie (GSM qui informe automatiquement sur sa localisation, tout ce qui relève de nouvelles procédures de services automatiques à distance…). Il aborde de manière plutôt convaincante, dans les limites d’un tel exposé court, les dérives, les exploitations exagérées de ce formatage des demandes : focalisation sur des besoins réduits, porte ouverte aux usages de contrôle… En alternative, il présente de nouveaux objets, technologiques, mais sans écran (libérons-nous de l’écran omniprésent). Mais bon, ça ressemble à une sorte de robot de jeux. Des objets qui persuaderaient de tenter de nouvelles expériences, d’être plus « moteur » dans la relation à l’objet : par exemple, un système d’écoute de la musique qui réagirait en fonction des lieux traversés et donneraient des consignes du genre : « allez dans une rue où travaillent des marteaux piqueurs », rechercher des contextes qui vont altérer, modifier la musique écoutée… Il propose des objets aux agencements multiples, personnalisables, une radio qui s’adapte en fonction de ses réseaux sociaux et aussi des objets déjouant la dimension de contrôle : au lieu d’un GPS qui donne automatiquement ma localisation, je peux donner une fausse localisation, l’objet technologique qui permet de mentir… Métamorphose des objets. Frédéric Kaplan (ingénieur, spécialiste de l’interface, chercheur chez Sony durant dix ans, aujourd’hui à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Genève) creuse encore le propos. En liant de manière intelligente implication dans la vie ordinaire de tous les jours et travail en laboratoire. Son point de départ : quels sont les objets qui comptent dans une vie ? En faisant l’expérience, avec une de ses filles, de trier les objets de leur maison selon leur valeur (objective/subjective), il en vient à considérer que les objets qui ont plus de valeur sont ceux qui ne peuvent se remplacer, qui ont acquis de l’importance avec l’usage et le temps : exemple marquant, le livre annoté, le carnet de notes… Ce sont des objets qui changent, évoluent et nous font changer, ils captent et conservent des données qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Il expose de manière personnelle une idée qui sera beaucoup exposée lors des entretiens : la machine est une carapace, l’important est le traitement et l’accès aux données qui, elles, sont ailleurs, peuvent se localiser où l’on veut. Il dira que les « données sont dans les nuages ». C’est une piste de recherche pour s’affranchir des machines et intégrer la technologie autrement dans l’espace et le quotidien. Des écrans disposés dans le mobilier, bougent en fonction des déplacements et du positionnement de l’usager, peuvent se commander à distance avec une gestuelle très Nintendo. Lui aussi, travaille la technologie en lien avec la musique : l’interface domestique garde en mémoire la programmation musicale en fonction du jour, de l’heure, de la circonstance (souper avec tels amis, soirée intime, réveillon dansant), comme mémoire personnalisée de sa vie musicale, sur le principe de ces carnets de note où l’on consigne des souvenirs sur les contextes. La machine, selon lui, s’apprivoise, prend de la valeur au fur et à mesure qu’elle conserve ce genre de mémoire. (Mais il en va ainsi du disque du où j’archive tous mes textes, mes notes). Il considère qu’il y a une rupture fondamentale dans l’histoire de l’objet : l’objet comme interface, aujourd’hui, n’a plus de valeur propre et cela va s’accentuer avec ce que l’on appelle un peu vite la dématérialisation. Il présente une piste de travail sur la « lumière interactive ». n entrerait alors dans une économie de l’objet résolument différente de celle, fétichiste de l’ancien objet. Dès lors, continue-t-il, pourquoi les posséder, les acheter ? On peut imaginer un système généralisé de location, de mises à disposition par des entreprises (ou de nouveaux services publics ?). À cet instant, et en exposant les futurs, selon lui, du livre numérique, il a une phrase accompagnée d’une image, sur l’avenir des bibliothèques : il montre ce que cela pourrait devenir, comment imaginer et modéliser de nouvelles interfaces de lecture et d’étude pour que les bibliothèques « restent des lieux utiles et fréquentés ». Les données étant « dans les nuages », il faudra confier la gestion de ces mémoires à des sortes de banques. Or, qui dit système bancaire soulève la problématique de la confiance ! Il développe alors quelque chose qui devrait intéresser tous ceux et celles qui planchent sur l’avenir des bibliothèques/médiathèques : il faut un « nouvel art de la mémoire », celle-ci ne peut dépendre uniquement d’une logique bancaire, il laisse ainsi la place pour des intermédiaires de service public, non-marchands entre des opérateurs tels que Google et l’usager. Comme quelque chose qu’il reste à inventer, une nouvelle offre de service. Il plaide pour favoriser des interfaces qui soient des « invitations à réfléchir sur soi-même », ce qui n’est pas la tendance dominante de l’exploitation du consommateur par les nouveaux objets. Tant pis pour la musique. C’est très intéressant et tonique, mais je constate que, en guise de démonstration, la musique reste décidément le cobaye préféré des nouvelles technologies. Et je ne vois pas trop en quoi les propositions des intervenants échappent à la tendance lourde qui consiste à instrumentaliser la musique et nos relations à la musique. Les pistes soulevées restent globalement dans les logiques des industries culturelles qui exploitent la musique pour vendre autre chose, serait-ce l’assuétude involontaire à des « machins » à manipuler, à occuper l’esprit par quelque chose de tout fait. En quoi ce qu’ils étudient ouvrent-il l’accès à un nouveau type de connaissance sur la musique, sur les musiques, sur le formatage musical des cerveaux et du formatage par la musique ? Comment un programme qui consiste, finalement à coder par oui ou non des séries de préférences et d’adéquation (entre tels invités, telles musiques, tel contexte), pourrait-il accompagner intelligemment, faire fructifier une connaissance de la musique, une connaissance de soi à travers la musique ? Ça m’échappe quand on voit la difficulté, certaines fois, à réellement, par des mots et des phrases, clarifier ce qui se passe dans la musique. Il faudrait alors des interfaces qui interrogent autrement la relation à la musique, la complexité de la création musicale et ce qu’elle délivre comme connaissance sur le monde. Mais le numérique peut-il intégrer cette complexité et engendrer des objets favorisant une relation inventive avec cette complexité, histoire de la démultiplier en d’autres devenirs inédits, à explorer, plutôt que de la restreindre à de l’information binarisée, la rabattre sur du connu et des variantes d’usages connus !? Un nouvel âge industriel respectueux de la complexité culturelle ne doit-il pas chercher une tout autre voie de progrès,  analogique !? (PH) – Programme des entretiensPlateforme de consultation des entretiens – Les organisateurs : Cap DigitalL’Ecole Nationale Supérieure de création industrielle /Les AteliersIRI/Centre PompidouLa Métamorphose des objets, le site -

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Une belle rencontre d’amateurs

février 28, 2009 · 8 commentaires

rdv

Débat en médiathèque. Les chiffres baissent, la fréquentation flageole, les médias s’évanouissent dans la dématérialisation, vont-ils emporter le prêt public dans le gouffre de l’hypermatérialisation et laisser triompher l’analphabétisation des industries culturelles !!!? Il y a de quoi, en constatant les flux de curiosités fléchir dans les espaces culturels de prêt, avoir le moral en berne. Et puis, voici des responsables de médiathèque qui organisent une rencontre avec des « usagers ». Pour dialoguer. Exposer avec le moins de langue de bois possible la situation de la Médiathèque, ses difficultés, leur contexte, les pistes de travail, les ambitions, l’espoir à moyen et long terme d’une mutation réussie. Mutation qui n’ira pas sans, aussi, déplaire aux habitudes de pas mal d’usagers. Parce que, durant un temps, la Médiathèque à l’ancienne va continuer, et continue à rencontrer les attentes de beaucoup d’habitués qui poursuivent leur mode de consommation culturelle comme avant, tout en allant vers d’autres propositions, un autre esprit, un autre modèle d’économie financière et spirituelle qui ne reposera plus sur la circulation de médias physiques… Et voilà que l’on se retrouve devant 13 personnes, de profils divers, âges et centres d’intérêts, mais toutes attentives. Toutes soucieuses de l’avenir de cette association de prêt public qu’ils fréquentent, pour certains, depuis 40 ou 30 ans, ou depuis seulement quelques années. Mais pour toutes les personnes présentes, il se joue là, dans l’avenir de La médiathèque quelque chose de très important, qui importe pour elles, à titre individuel, certes, mais aussi et surtout qui importe dans l’image qu’elles se font d’un futur positif et constructif de la société, du vivre ensemble. La qualité de cette attention, qui émerge de façon beaucoup plus forte, de sourdre ainsi d’un rassemblement éphémère de personnes qui ne se connaissent pas au départ, mais qui se rassemblent bien dans ce souci partagé d’un devenir culturel de qualité, cette qualité est ni plus ni moins galvanisante !! Un des participants, du reste, rappellera que l’atout des médiathèques doit être et rester le contact humain, soit l’échange direct, immédiat, humain, de savoir faire culturel, d’informations, de conseils. Oui, ça doit rester la base, pour laquelle il faut argumenter encore et toujours, il faut insister, pour qu’en éclate l’évidence auprès du politique et des personnes responsables du développement des infrastructures culturelles dans la cité. Le contact humain a été la base du succès de la médiathèque et, pour le dire, vite, ça s’est un peu dilué dans l’ampleur de ce succès. Il faut recapitaliser sur cette valeur, sur le terrain bien sûr, mais néanmoins avec de nouvelles pratiques à inventer, mais aussi en tirant le meilleur parti des outils communautaires d’Internet. (Des réalisations sont déjà en cours, la création de blogs de« médiathècaires , mais aussi un outil de communautarisation des membres de la Médiathèque un lieu de rencontres virtuel et de mise en partage de leurs passions, soit Mediavores que la plupart des usagers impliqués, présents ce vendredi, ne connaissaient pas !) Diversité des questions, un même souci. Et donc, il y avait là, l’usager hyper familier, qui semble connaître la médiathèque de l’intérieur aussi bien que nous et qui nous stimule à trouver le bon équilibre entre « découverte » et « média demandés ». Il y a des questions très précises sur la politique d’achat : pourquoi autant d’exemplaires de certains tubes et d’autres peu représentés ou difficiles à trouver. Ce qui permet de clarifier nos mécanismes de choix, les outils par lesquels nous exerçons notre politique d’achat. Il y a une demande de complément d’informations sur le plan social et l’avenir de certains centres bruxellois transférés ou fermés. Là aussi, on sent l’intérêt dans le bon sens du terme pour l’avenir de l’association, ce sérieux « de petits actionnaires » qui veulent savoir où l’on va. Et c’est un plaisir, sans média interposé, de pouvoir s’expliquer sur cette politique. Il y a l’institutrice soucieuse de voir la Médiathèque se connecter au milieu scolaire. L’occasion de présenter les projets de notre récent service éducatif, exposer le dossier déposé à la commission Culture et Enseignement. Il y a le fan d’Elvis Presley qui explique que notre discographie de Presley est pleine de scorie mais qu’il nous manque une série d’originaux : magnifique occasion de rappeler que la médiathèque ne peut rebondir qu’en captant l’implication des cercles d’amateurs, en fédérant le savoir-faire des amateurs qui peuvent donner ne nouvelle vie à une Médiathèque. Celle-ci pouvant, en retour, amplifier l’influence constructive de ces cercles d’amateurs sur les pratiques culturelles dans la société. En clair, eh bien, ce monsieur peut nous aider à parfaire notre discographie d’Elvis Presley. Avis à d’autres amateurs ! Bien entendu, la question tarifaire qui a été soulevée, avec des positions contrastées, même les plus jeunes ne considérant pas forcément que nos prix soient trop élevés. Mais nous réfléchissons à une autre logique de tarifs, nouveau modèle économique oblige. Il y a l’usager soucieux de trouver des documents audiovisuels peu disponibles dans le commerce et qui semble ne pas toujours trouver son bonheur. Ce sera l’occasion de lui donner des pistes, de lui présenter des outils de recherche dont il n’avait peut-être pas encore la maîtrise… Il y a l’étudiant en musicologie qui souhaiterait bien travailler chez nous, soit y faire un stage, et qui s’interroge d’autre part sur notre offre de téléchargement, sur notre interface informatique peu concurrentielle avec le genre Itunes… Il aura reçu de bonnes nouvelles puisque qu’il aurait des chances de réaliser un stage chez nous et qu’il aura appris que nous travaillons bien à l’amélioration de la navigation sur notre site incluant de nouveaux services offerts par notre base de données. Mais, il faut bien comprendre que la masse d’informations que nous devons rendre fluide sur notre site est plus importante et plus complexe que ce qui se trouve sur Itunes, et que les objectifs de notre dispositif informationnel sont plus diversifiés (et donc complexes) que ceux d’Itunes (vendre uniquement). Il était aussi réjouissant d’entendre par un « jeune » que les propositions de découvertes sur un site comme Itunes (leur fameux algorithme) sont vite épuisées, épuisantes, tournent en rond, air vicié. La parade, ça reste la Médiathèque, si elle bouge (mais déjà, notre site communautaire, Mediavores, élargit le principe de suggestions gérées informatiquement par affinités supposées). Enfin, difficile de résumer et de citer tout ce qui a nourri cette conversation de deux heures, à bâtons rompus, passionnante et passionnée, je retiens surtout qu’elle donne du sens à nos efforts, que ça motive de rencontrer ainsi « les gens » !! La jauge de 13, 15 personnes est idéale pour ce type de conversation, il faut certainement les multiplier… (PH)  Découvrir notre site communautaire MediavoresDécouvrir le blog du personnel du P44 - 

rdv44

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Perec, exemple de curiosité

janvier 31, 2009 · 2 commentaires

Perec, cinéaste écrivain“, par Philippe Delvosalle, Médiathèque du P44, Bruxelles, 30 janvier 09

 perecAvant tout le plaisir de voir s’installer des curieux, amis, collègues, membres du public régulier de la Médiathèque, au milieu du centre de prêt, parmi les bacs de CD, près des comptoirs d’emprunt, et du coup c’est tout le dispositif qui change ! Comme si de cette manière s’exprimait une prise en charge différente de ce qu’est une médiathèque, s’organisait une « occupation des locaux » (comme on dirait en langage syndical), pour marquer l’infléchissement des usages routiniers. Comme un salon qui se transforme en salle à coucher quand on déplie le divan lit !! C’était à l’occasion d’une causerie de Philippe Delvosalle qui introduisait à la personnalité de Georges Perec. En lien avec une actualité éditoriale (DVD) et l’existence d’un patrimoine enregistré (CD), le tout présenté dans le numéro 2 de La Sélec. Perec, une belle figure pour rassembler des fidèles de la Médiathèque, pour convoquer tous les génies de la curiosité primordiale, indispensable à maintenir le désir d’apprendre par l’art, la culture. Il n’a cessé, en effet, d’interroger, de façon tout autant théorique que ludique (les deux imbriqués par système), les relations entre art et quotidien, littérature et art de vivre, comment décrire le quotidien et le réel avec des mots, comment transposer des mots en images de cinéma… Avec « Un homme qui dort », Perec explore le protocole complexe, poétique et implacable, emprunté par un étudiant en sociologie pour se retirer du monde, s’extraire du rythme quotidien et de ses obligations, s’écarter du destin « tout tracé ». Une magnifique déviance. Comment un étudiant, souffrant de l’accomplissement brutal et automatique du train-train, se sent appelé par son double qui dort, qui ferme les yeux pour échapper à tout et devenir lui-même. C’est son chant de sirènes à lui. (Le film date du début des années septante et recoupe donc une tendance hippie encore vivace d’échapper au déterminisme social, de fausser compagnie aux principes de la reproduction sociale. Ce mécanisme a l’avantage d’être traité ici en dehors des clichés, presque d’un point de vue clinique, à partir d’un grain de sable, introduit par l’imaginaire, dans l’horloge biologique.) C’est en jouant sur la bande-son, les objets sonores sériels qu’elle engendre et les concordances biaisées, obliques, avec le rythme des images et celui des séquences des mots, que Perec et Queysanne réalisent une magnifique petite machine à enrayer le temps. Philippe Delvosalle attirera justement l’attention sur le fait que cette fugue se compose avec trois instruments : l’attention aux lieux (en préparer la mémoire pour le futur, un regard qui tend à archiver le plus fidèlement possible), un rôle important dévolu aux objets (là aussi, en lien avec pas mal de philosophes, les objets comme prothèses, prolongements du corps et de l’esprit, méritent d’être considérés comme des partenaires incarnés, ils parlent et nous influencent), et la mécanique des listes, des énumérations. Quelque chose de très profond qui questionne la subjectivité et l’objectivité, comment rende compte du réel, par une interprétation, par un relevé d’huissier ? Ce travail et cette importance des listes (qui n’est pas sans rejoindre le travail de Raymond Roussel, de tous les stylistes qui associent mathématiques et musique/littérature) n’est pas sans lien « politique » avec l’importance des listes administratives dans le gouvernement du monde, des gens, du quotidien. Quelque part, tout est régi pas des listes. C’est une forme basique informative. C’est aussi la part redoutable et impressionnante par laquelle s’écrit des pages d’histoire atroces : par exemple l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. Par l’horreur et l’absurde, cette gestion industrielle de la mort, révèle à quel point la dimension insoutenable est inscrite dans ces listes bureaucratiques, à priori froides, sans affect.(Sans perdre de vue que la pratique de l’établissement de la liste a donné lieu à de belles aventures en art plastique…) On retrouvera le même protocole, avec une attention semblable aux listes et énumérations, dans le documentaire que Perec réalise avec Robert Bober fin des années 70 sur Ellis Island, lieu où la grande administration américaine triait les candidats à l’installation sur le sol américain. En juxtaposant une série d’extraits significatifs, en restituant des échantillons du discours de Perec via les CD disponibles, Philippe Delvosalle aura, je pense, rendu captivant et attirant, cet esprit de recherche poussé très loin par Perec, ses protocoles de travail littéraire et visuel créatifs, dérangeants. De quoi nous inspirer, raviver nos envies d’explorer les musiques, les films, construire nos propres protocoles de curiosité constructive. (PH) – Georges Perec dans les collections de la Médiathèque.

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Chantier de la médiation culturelle

janvier 23, 2009 · Laisser un commentaire

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Séminaire « Muséologie, muséographie et nouvelles formes d’adresse au public », séance consacrée aux « objets communicants : un lien entre l’espace du musée et les espaces numériques ». Je retiens surtout (en dépit de la perte des notes) des éléments très intéressants de l’intervention de Mme Joëlle Le Marec (ENS LSH). D’abord, les investissements consentis pour étudier et faire avancer les espaces de médiation culturelle semblent importants, réunissant les ministères de la culture, de la communication et des technologies, impliquant les travaux de chercheurs, des acteurs de terrain et des opérateurs privés. De ses diverses expériences et analyses de la perception, par les publics, de l’identité des différents espaces qu’ils traversent et où ils agissent, elle retire qu’il ne faut pas éviter d’engendrer une confusion entre le discours des différents espaces. Une institution culturelle doit avoir un discours d’institution culturelle (ce qui ne signifie pas que cela doit rester un discours inchangé !). Il ne doit pas se confondre avec les espaces du marché, commerciaux, qui s’adressent aux publics de manière complètement différente. Il ne doit pas non plus empiéter sur les espaces privés. Les échanges sont bien venus, pas les confusions. De même, en relatant une expérience de mise au point de matériel d’accompagnement pour une exposition, fabrication d’audio guides et de commentaires consultables par GSM, il est apparu que si le savoir-faire du partenaire privé était bienvenu, il n’était pas conseillé qu’il soit mis en avant. Le public réagissait mal s’il devait payer un « commercial » pour ce genre de service. Par contre, il considérait comme normal de rétribuer ce même service fourni par une institution. Les difficultés rencontrées d’autre part, tout au long de cette expérience, pour faire s’entendre les gens de terrain et les chercheurs sont instructives (conflit engendré par la manière de percevoir le « jargon » des penseurs en laboratoire !) : mais les « dépasser » donne de bons résultats, semble indispensable. Ce travail a permis enfin de battre en brèche la manière de voir du partenaire commercial qui voulait finaliser un produit très propre, fonctionnel, très « vendeur ». Un produit plus touffu, moins « propre », moins directement fonctionnel a plutôt été plébiscité. Le format « émission de radio » a été privilégié, plus de commentaires latéraux, parfois des digressions, plusieurs voix, plusieurs points de vue, voilà qui donne au visiteur une distance sur quoi s’appuyer, prendre un premier recul qui permet de mieux percevoir. – Vincent Puig et Cécilia Jauniau rapportaient les résultats d’une expérience menée à Beaubourg durant l’exposition « Traces du sacré ». Il s’agissait, pour dire vite, de travailler avec un échantillon de visiteurs, depuis l’amateur jusqu’au simple curieux. On leur donnait la possibilité de composer leur propre visite, dans le sens et au rythme qu’il le souhaitait tout en enregistrant leurs propres commentaires. Ces commentaires pouvaient ensuite être déversés sur le site de l’IRI, être consultés, commentés à leur tout… La participation a été faible. Il faut dire que le jeu proposé était sérieux, exigeant. La plupart des personnes se sentent « écrasés » par le commentaire du commissaire, considèrent que la matière de l’exposition était trop riche, trop dense et complexe pour oser s’exprimer, prendre la parole et divulguer ses propos. Ceux qui joueront le jeu ne s’attaqueront pas à la thématique globale mais réagiront à des œuvres isolées. Il y a aussi une certaine inhibition à vaincre : en pleine exposition, parler dans un GSM pour enregistrer ses perceptions, analyses, émotions, ce n’est pas si facile. Même si ce sera reconnu comme un exercice positif, aidant à mieux comprendre l’œuvre, à mieux retenir les émotions. L’espace sera aussi perçu comme mal adapté à ce genre d’exercice d’appropriation : quasiment pas d’espace pour s’asseoir, « respirer » durant sa visite, consulter, lire des notes, parler avec un médiateur, enregistrer un commentaire. L’espace muséologique, en général, est rempli, n’est pas conçu pour la convivialité, pour que le visiteur prenne du temps. Une des conclusions de cette expérience est qu’il est déplacé de faire réaliser d’une part une scénographie par un commissaire et d’autre part d’imaginer une intervention de médiation qui doit se greffer a posteriori sur le travail du commissaire. C’est dès le début de la conception de l’exposition qu’il faut intégrer le dispositif de médiation. La muséologie continue à fonctionner avec des schémas anciens. Bernard Stiegler évoquera à ce propos une exposition phare conçue pour Beaubourg par Jean-François Lyotard, « Les immatériaux ». (Exposition phare, encore régulièrement citée en exemple dans le milieu, mais qui fut un bide commercial.) À une question du public présent sur la distinction à établir entre une médiation à faire dans un musée de type archéologique et un musée artistique (relation aux esthétiques), Bernard Stiegler évoquera les catégories du jugement établies par Kant. Dans le cadre de musée de type scientifique, d’histoire naturelle, d’archéologie, il s’agit de jugement cognitif. En ce qui concerne la relation aux arts, le jugement n’a pas la même assise, il ne délivre pas le même genre de savoir. On est bien dans une autre dimension. Il rappellera à ce propos sa position établie autour de la figure de l’amateur : l’amateur, d’abord, est quelqu’un qui sait argumenter ses choix, argumenter sur les raisons qu’il a d’aimer ceci ou cela (peinture, musique…). Quelqu’un d’incapable d’argumenter n’est pas un amateur. Ce n’est pas pour autant un imbécile, c’est autre chose. Et on peut devenir très vite un amateur. C’est le rôle des institutions culturelles et de leur médiation. Ensuite, un vrai amateur, et cela en restaurant des convictions anciennes, est celui qui pratique. On ne saurait juger « correctement » qu’en ayant une pratique capable d’éclairer le jugement. Ce genre de démarche a certes l’avantage de radicaliser l’attitude que devraient prendre les institutions pour assainir la situation et dissiper une grave confusion : « là où l’on parle des publics culturels, il n’y a pas de public, il y a surtout des audiences, des « publics » qui consomment du marketing culturel, ce n’est pas la même chose. » (En ce qui me concerne, cette approche de l’amateur qui devrait « pratiquer » me dérange un peu : il y a beaucoup de peintres du dimanche, de poètes affiliés à des « cercles », tous étant très honorables mais marinant dans une culture du jugement très conservatrice. Je lis de la littérature, je vois des expos de sculptures, d’installations, de peintures, je regarde des films, j’écoute des musiques variées, comment pratiquer un peu de tout pour avoir une sûreté de jugement en chaque discipline !? Bon, je reconnais qu’avoir une pratique de l’écriture, fictionnelle, poétique, même journalistique, ça aide, même face à d’autres arts. Mais, une pratique de l’écoute, par exemple, assidue, comparative, confrontée à des lectures –théoriques, historiques- développent certainement un autre sens du jugement, rend possible un amateur de l’écoute musicale. Même chose pour la lecture, pour la visite d’expositions…). (PH)

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Rêve de salle (musicale).

janvier 11, 2009 · Un commentaire

Sur la piste du chaînon manquant d’une politique musicale en Communauté française. Le comité de programmation de la Ferme du Biéreau (Louvain-La-Neuve) avait la bonne idée d’organiser une table ronde le samedi 10 janvier pour agiter les projets et les concepts susceptibles d’inspirer leurs choix de politique, d’alimenter leurs réflexions. Exercice difficile, néanmoins le genre d’initiative à encourager. Je ne me permets pas de dévoiler le contenu intégral des échanges (ça ne m’appartient pas), je me limiterai au contenu de mon intervention (plus quelques réactions qu’elle a suscitées) qui a toute sa place sur ce blog consacré en grande partie à la curiosité et aux pratiques de l’attention, aux questions de politique culturelle…

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Un constat qui s’affirme. La vision évolue, s’affine, mais depuis que je participe à des débats sur les principes d’une programmation musicale, je creuse plus ou moins dans la même direction (pas uniquement théoriquement puisqu’à la Médiathèque de Mons, en partenariat avec le Centre Culturel, j’avais initié des cycles de concerts « accompagnés » qui, peu à peu, trouvaient leur public). Le manque que, professionnellement, je peux constater en matière de programmation et d’informations sur les musiques, est toujours là, ne fait que s’accentuer. Le constat est de plus en plus grave : les musiques actuelles, dans leur immense majorité, ne sont pas présentées aux publics. Elles sont à l’abandon. On laisse au hasard, au bon vouloir du marché ou au bouche-à-oreille Internet (autre forme de sélection libérale),  le fait de faire émerger tel ou tel artiste un peu différent. La seule manière de remédier à cette carence est de construire un appareil critique qui va permettre de structurer une médiation pour ces expressions. Cet appareil critique (ce n’est pas un gros mot) se décline en plusieurs outils dont certains s’adressent à des publics spécialisés, d’autres à des publics non-initiés. Mais il faut des fondations, il faut provoquer un commencement qui passe par la constitution d’un champ de connaissances qui permettra de ne plus dépendre directement de la manière dont le marché général de l’information maltraite les musiques. C’est un préalable pour structurer un discours différent, une stratégie adaptée à un projet singulier, pour ouvrir des répertoires, désegmentariser les publics. Construire des publics. On ne crée pas des publics, on ne fait pas découvrir, on ne structure pas de la curiosité simplement par de la communication se basant sur les discours des dossiers de presse, ou sur les jugements de valeur « c’est beau », « c’est génial, c’est nouveau, c’est sensible »… Les nouvelles esthétiques musicales ont besoin qu’on leur constitue un environnement de connaissances pour aider à les comprendre et les intégrer dans la vie sociale. L’implication de l’UCL dans ce projet de la Ferme du Biéreau est une opportunité remarquable (relativement inédite, même si, la conjoncture étant en train de changer, les grandes universités vont de plus en plus investir dans les programmes culturels : il y a un créneau à prendre). Construire des programmations sur les nouvelles écritures musicales (à l’échelle européenne et de façon transversale s’agissant des genres et des styles), en impliquant les chaires de musicologie, de sociologie de l’art, d’esthétique, pour forger des outils d’analyse et d’explication de ces musiques, pour organiser un appareil critique qui, dans un premier temps, va ouvrir ces répertoires aux étudiants et ensuite, de fil en aiguille, aux autres publics : avec quelque chose de ce genre, on innove, une nouvelle page s’ouvrirait. Ces programmations ne sont pas à comprendre uniquement au niveau d’un choix de concert : programme prend un sens plus riche et complet, c’est un programme d’expérience collective, de tranche de vie, d’appropriation de lieux et de pratiques, de compétences sociales qui touche aussi bien l’écoute, l’attention, le savoir parler de ses émotions, la constitution du sens critique… Impulser un rayonnement à partir des études, de la population étudiante qui, ensuite, peut devenir médiatrice des programmations, intermédiaires entre ces musiques et le grand public. La médiation culturelle est un nouveau marché qui va « exploser ».  Avant tout, la « médiation culturelle » est à inventer et, pour peu que l’on soit attentif aux problématiques actuelles, on se rend compte que l’enjeu est terrible, tout le monde parle de médiation culturelle. En tout cas, les produits efficaces par quoi l’exercer, la rendre efficace, les modèles économiques qui lui feront prendre racine dans l’économie générale de la culture et des loisirs, tout ça constitue un chantier. Et ça pourrait aussi donner lieu à des recherches et travaux au sein de l’université, colloques, séminaires, cellules de projets, expérimentations avec opérateurs culturels… La presse le sait qui, elle-même, est en difficulté et elle serait très favorable à un projet orienté en ce sens. L’UCL gagnerait beaucoup à être moteur innovant en la matière. Un rayonnement international est accessible. Personnellement, je pense qu’une prise de position audacieuse et ambitieuse sur cet axe de travail serait payante à moyen terme. Pour la visibilité de la salle mais aussi pour des aspects plus essentiels : notre mission d’opérateurs culturels publics d’apporter du sens, via les musiques, dans ce qui fait société (le vivre ensemble). Les responsabilités des institutions de programme, la formation des cerveaux. En concevant des programmations musicales, en étant opérateur culturelle public, nous avons des responsabilités : nous avons à former les cerveaux en les ouvrant à une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons. C’est pourquoi j’attache une telle importance à ces nouvelles esthétiques musicales. Les musiques se créent et se diffusent relativement facilement, elles reflètent (ou non) très rapidement les problématiques de la société. L’autoproduction est mieux organisée que pour la littérature, elle coûte moins cher à produire que le cinéma, le théâtre etc… Ces musiques contemporaines (qui couvrent un nouveau territoire savant entre classique, jazz, rock, électronique, hip-hop) sont très plastiques et informent beaucoup sur la plasticité de notre époque, favorisent la plasticité neuro-culturelle. Diversité culturelle. Les nouvelles esthétiques musicales émergentes sont, de plus, indispensables pour que « diversité culturelle » ne soit pas un vain mot dans notre environnement. Ce sont elles qui sont porteuses de regards, de prises de positions différentes sur notre quotidien, ce sont elles qui pratiquent la subversion créative, les altérations de nos repères dont nous avons besoin pour demeurer réceptifs à la diversité culturelle (Cfr. Les informations sur le colloque organisé par la Médiathèque en 2007 avec l’UCL, l’ULB, Bernard Stiegler, Bernard Lahire …). Il serait, soit dit en passant, regrettable d’imaginer que ces esthétiques sonores sont coupées du reste ! Elles permettent au contraire d’expliquer le reste, elles donnent de la profondeur aux musiques les plus médiatisées, elles complètent l’histoire. En ne connaissant que les musiques les plus médiatisées, il faut bien voir que l’on atrophie l’intelligence musicale des publics et fondamentalement, à long terme, on réduit le potentiel de curiosité. Parce que le transfert des pratiques et des innovations ne cesse de fonctionner entre disons, pour le dire vite, l’underground et le devant de la scène commerciale. C’est palpable avec quelqu’un comme Björk, mais ça se vérifie avec (à peu près) tous. Ne pas travailler cette dimension revient à laisser faire la désinformation musicale.  Un territoire efficace est forcément européen. La dimension européenne est à mes yeux incontournables. Parce que nous avons le devoir d’ouvrir à une dimension européenne de la culture. Rien de mieux de commencer par les cultures émergentes. Les musiciens « locaux » gagneront à avoir des contacts avec les scènes innovantes européennes, pour se confronter, s’informer, échanger. Une politique européenne active ne peut s’effectuer qu’avec des partenaires, en débouchant sur des partenariats, des pratiques participatives, « nos » musiciens gagneront certainement des possibilités d’aller jouer ailleurs. Accueillir ici est le meilleur gage de pouvoir envoyer ailleurs ! L’appareil critique, l’éducation, la construction de la curiosité. Le postulat de l’éclectisme n’y suffira pas (l’éclectisme n’ouvre pas forcément la curiosité, l’éclectisme, aujourd’hui, est trop tributaire de la segmentation des publics que le marché a intensifié et rigidifié. Désegmentariser est indispensable à rendre l’éclectisme un peu efficace !)  Autour d’une programmation dotée d’une vision ambitieuse et inédite quant à la découverte, il me semble que plusieurs partenaires aux missions pédagogiques (au sens large) peuvent s’impliquer dans la promotion du projet, en recoupant les axes forts de leurs contrats programmes. Les pistes sont concrètes et les savoir-faire existent, il fat les organiser. Publications, émissions radios, podcast thématiques, démos dynamiques dans les auditoires, animations, pré-concerts, utilisations de films et de musiques enregistrées pour « préparer » les publics aux concerts à venir, interventions dans les milieux associatifs et dans la culture WEB. Jeunesses Musicales, Médiathèques, UCL peuvent travailler sur des outils originaux (c’est du concret et sur ce point, j’ai fait une offre de services à peine voilée). Planifier des interventions dans les écoles, les Académies… Tout ça pour donner une chance qu’émerge un comportement structuré et évolutif favorable à une réelle curiosité et à l’ouverture de concerts différents. Ceux-ci, une fois passé la barrière psychologique (« on ne connaît pas, ça ne nous dit rien, donc ça va nous faire chier ») vont procurer énormément de plaisirs et ça va se savoir assez vite. (Je me souviens d’avoir programmer Stanley Beckford au festival Cap Sud. Cette star jamaïcaine du mento, prédécesseur du reggae –et donc l’occasion d’élargir le champ des amateurs de Bob, travail sur la mémoire- n’étant pas connu par ici, pas évident de faire passer ce choix ! Mais une fois le public devant, manifestement, ce n’était que du bonheur pour tout le monde.) Médiation et université. Les concerts doivent être accompagnés : non seulement un exposé préalable (mélange d’accueil et d’informations intéressantes, de celles qui éveillent l’appétit, qui donnent l’impression que le plaisir d’apprendre est infini), mais aussi présence de plusieurs médiateurs pour engager le dialogue avant et après, recueillir les impressions, dialoguer et expliquer, écouter et retenir les avis. Cultiver l’art de la parole et de l’échange sur les musiques et les émotions est la meilleur manière d’agir sur les comportements, de faire évoluer les manières de « prendre du plaisir », d’initier aux modes d’appropriation. … D’où, encore une fois, l’implication utile d’étudiants, d’animateurs : s’ils ont été impliqués au préalable dans l’élaboration de tout l’appareil critique et pédagogique, ils auront à cœur d’en être les ambassadeurs. C’est un travail de terrain qui peut ouvrir des perspectives à des formations universitaires spécialisées sur la « médiation culturelle », l’étude des publics, etc… Quand le pointu revient au galop comme retour anxiogène du refoulé ? Je n’ai jamais utilisé les termes « pointu », « underground » (…). J’ai brièvement parlé de la nécessité de construire un programme d’explication des esthétiques musicales émergentes, transversales et européennes, à destination du grand public. Ce programme réunissant pédagogie, production d’informations, concerts, rencontres avec les artistes…Les quelques noms qu’il m’a été demandé de citer à titre d’exemples n’étant pas particulièrement familiers, la déduction qu’il s’agissait de choses « trop pointues » s’est imposée automatiquement chez certains. Et par la même occasion, le discrédit que l’on attache à ces expressions en arguant des publics restreints que cela intéresse. La suite (connue) étant d’embrayer avec l’accusation d’élitisme. Il me semble que c’est un bel exemple d’intériorisation des valeurs du marché et des industries de programme : ce n’est pas connu, médiatisé, donc ça n’a pas forcément reçu le label « bon pour le public ». (Rappelons au passage que l’élitisme consiste à jouir de biens culturels de grande qualité et de tenter de les garder pour soi.) Les autorités prescriptives se révèlent ainsi bien du côté des industries de programme et prédominent même dans les manières de penser du côté de ce qui devrait équilibrer leurs influences : les institutions de programme. Or, justement, en ouvrant remarquablement la réflexion quant à la nature de la programmation, dans une salle à vocation de type « opérateur public », l’urgence est de construire une stratégie contre ces jugements qui ruinent toute autonomie des politiques culturelles publiques. L’équation simpliste « pas connu du public = chiant = pas vendable », exprimée de façon plus soft, masque les points aveugles des métiers culturels et la peur du refoulé : « ah mais si c’est ça qu’il faut présenter, ça concerne plein de valeurs pas encore maîtrisées, pas maîtrisables, déstabilisatrices là où, en général, programmer un musicien relève plus de l’affirmation de ses bons goûts et non d’une pratique d’apprentissage, alors qu’en fais-je ? » . Mais une mauvaise perception du potentiel de séduction de ces répertoires « pas connus » est bien plus généralisée, et c’est dommage parce que, sans doute, cela fait intervenir des a priori, l’absence d’un examen objectif, le manque d’approche intelligente dont on devrait pouvoir se passer. Le  plus bel exemple à citer, à l’endroit même où se déroule la table ronde réside dans l’attitude à l’égard de « l’autre ferme du Biéreau », celle de l’Ecurie, gérée par une petite asbl, considérée comme marginale, certes utile, mais bon, ça n’ira jamais très loin. Une meilleure connaissance des répertoires, des esthétiques actuelles et des publics potentiels devrait, normalement, modifier cette perception. Cette petite asbl de bénévoles a présenté des musiciens qui sont vraiment des pointures internationales. Entendons nous : pointure ne signifie pas vedette médiatique !! Mais pointure dans leur pratique, dans leur invention, dans leur maîtrise de la musique qu’ils produisent et reconnus comme tels par leurs pairs et des professionnels du monde entier. Ne prenons que Jeffrey Lewis qui a joué là plusieurs fois avant de passer à l’AB. Ce musicien, qui est aussi illustrateur, a été tout récemment publié dans le New York Times ! Programmation obscure et trop barge !?? Euh !! Il y aurait, au contraire, de belles collaborations à établir entre les deux Fermes, en tirant parti des compétences et de savoir-faire complémentaires. Mais encore une fois, le sens de mes propositions allait dans le sens d’un axe de travail à développer, parmi d’autres, pouvant coexister avec d’autres types de concerts. Le travail sur les goûts, l’éducation. Au centre de ma proposition esquissée, un large accord s’est exprimé sur cette nécessité d’éducation. Avec une nuance importante à souligner de la part d’un intervenant : les publics ont aussi beaucoup à nous apprendre, notamment sur des genres et des styles considérés comme « sous-culture ». Maintenant, à partir de ce sentiment partagé, une fois que le débat entre dans les détails, devient explicite sur ce à quoi on entend éduquer, en glissant des noms d’artistes supposés étayer la démarche, les passions se délient, les échanges s’échauffent ! C’est toujours un exercice passionnant et périlleux ! Une des raisons en est que, sur cette question des goûts, aucune professionnalisation ne s’est organisée. Ça reste le règne complet de la subjectivité ou tout le monde peut avoir raison, aussi bien l’organisateur-programmateur qu’un membre du public. Aussi bien quelqu’un qui écoute des musiques de façon structurée depuis 25 ans, lit et s’informe parallèlement sur les courants musicaux que l’auditeur qui écoute son premier CD ! Et entre opérateurs, il n’y a pas de raison que ça se soit vraiment différent ! Cette question des goûts et donc du bagage culturel est complexe au sein même de ce genre de débat. Chacun est impliqué dedans, à la fois à l’intérieur (comme individu) et à l’extérieur (comme organisateur, opérateur). Du côté des psys, on ne peut pratiquer l’analyse qu’après avoir suivi soi-même une analyse. Au niveau d’un travail de médiation sur la vaste question de la formation et éducation des goûts culturels, tous les acteurs de la politique culturelle publique devrait suivre ce que Bourdieu appelait (si mes souvenirs sont bons) une socio-analyse de ses propres goûts !! (PH)

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Le chef et le philosophe, 2 systèmes de soins

décembre 20, 2008 · Laisser un commentaire

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Je me suis offert une pause dans un bistrot de chef (un des premiers à avoir lancé cette formule), « Chez l’Ami Jean ».  L’établissement ne paie pas de mine, un vieux bistrot de quartier resté tel quel (70 ans). Vieux bois, local un peu sombre, exigu, quelques objets basques accrochés ici ou là, une photo de rugby, une affiche sur la ville de Ramuntcho, un gant de boxe dédicacé, ça fait cantine sans façon… Un premier contraste avec le look adopté pour le site Internet. Le deuxième contraste est dans l’assiette : ce qui est présenté est bien plus charnel que ne le laisse présager la présentation virtuelle, stylisée. Le raffinement promis est au rendez-vous et le palais explose de plaisirs, tout l’appareil gustatif jubile, matières grises et tripes comprises, au rythme d’un service impeccable, attentionné même s’il est rapide, voire heurté. Mais on est bien dans un esprit bistrot en contraste avec cette cuisine quasiment étoilée. (À certains moments, je doute : n’est-ce pas aussi bien que chez Darroze ?) Pour être plus explicite : en entrée, mis en forme dans à l’emporte-pièce, de l’écrasé de topinambour au beurre demi-sel assemblé avec deux épaisses languettes de saumon au sel, surmonté d’un léger gratin et de pétales de légumes craquant, d’une fine languette de lard croustillant. Les saveurs du tubercule (terre) et du poisson (mère) se conjuguent subtilement. En plat (photo) : coquillettes, joue de veau, émulsion blanche et râpé d’orange, avec une sauce garnie de pleurotes. À chaque fois, l’équilibre des saveurs et des consistances ravit. Tout est juste, pensé en profondeur. Le dessert : mousseline de citron jaune avec un sirop de réglisse…. Mais, en ces temps difficiles, j’aurais mauvaise grâce de ne parler que de bouffe ! Il y a en plus, le spectacle des cuisines. Elles sont plutôt petites et il y a 4 ou 5 personnes qui y travaillent sous la direction du chef (Stéphane Jégo, breton d’origine, formé à la cuisine basque), bien présent, aux premières lignes. C’est un extraordinaire ballet de gestes emmêlés, coupés, recoupés, de corps s’esquivant, louvoyant, sans jamais se percuter et rompre le mouvement du corps collectif qui travaille vers le même objectif : partir de tous les ingrédients dispersés, disparates, préparer, les rapprocher et rendre tout disponible, selon les commandes, pour que le chef finalise, dans chaque assiette, les mets rassemblés selon ses idées (dosage, épices, esthétique). Une tension palpable, très forte, jamais d’énervement. Le chef donne ses ordres, accélère le mouvement, anticipe telle ou telle préparation, contrôle tout sans en avoir l’air (tant le résultat que ce qui y conduit, soit la durée, le temps, le tempo, comme pour la conduite d’une œuvre musicale). C’est le plus impressionnant et détermine l’aura de ce qui arrive dans l’assiette ! Cette capacité à suivre le déroulement de plusieurs plats, plusieurs cuissons, plusieurs agencements culinaires, sur plusieurs fourneaux, pris en charge par plusieurs assistants (chacun leur partie), avoir dans la tête la partition complète et détaillée de l’ensemble des commandes et des plats, avoir le contrôle de tous les savoir-faire qui permettent de mener à bien tout ça dans les temps ! Cette force d’organisation et de concrétisation de quelque chose d’abstrait -une recette, une conjonction de goûts et de saveurs, étant avant tout une sorte de concept, d’idée- est prodigieux, dégage une énergie euphorisante, comme si j’étais en train de me réchauffer à un foyer de forces positives réunissant, rassemblant en quelque chose d’homogène ce que la vie extérieure, médiatique et virtuelle tend à disperser, disjoindre. Ce qui ressemble beaucoup à une autre prestation à laquelle j’assisterai le même soir, celle d’un philosophe jonglant avec des concepts pour proposer précisément une façon d’organiser la compréhension de ce qui traverse notre époque (Bernard Stiegler, séminaire d’organologie, séance sur les nouveaux réseaux de socialisation, Facebook & Cie). Ainsi, même sans tout comprendre, qu’il s’agisse de cuisine ou de philo, côtoyer physiquement un tel chef ou un tel penseur, a des vertus thérapeutiques par « ce qu’ils dégagent » !

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Le soir, donc, au Collège de Philosophie, Bernard Stiegler animait une nouvelle séance de son séminaire. Le voir penser en direct, selon le plan établi de son exposé, puis selon les questions posées par les participants (notamment un Anglais qui cherchera à définir l’angle mort de la pensée de Stiegler, peut-être du côté du concept de « nature » ?),  procure le même confort que la prestation du chef dans sa cuisine. Même si, bien entendu, il travaille des termes, des concepts, des outils bien connus de ses lecteurs, sur la durée, l’impression n’est pas d’entendre la même chose que ce qu’il y a dans ses livres, mais cet effort pour, dans l’instant, cherche à dégager une avancée dans ses idées, aller un peu plus loin, faire surgir une meilleure explication, un agencement plus convaincant. Comme si cet exercice de parole instantanée avait pour but de faire sortir aussi l’imprévu, l’accident, et qui s’infiltre plus facilement dans l’oral, faire surgir tout ce qui peut mettre en danger une pensée arrêtée. Le côté thérapeutique provient d’assister à une tentative d’organiser, dans un appareil conceptuel tournée vers l’action et l’engagement, une foule d’informations qui saturent l’espace public, l’espace médiatique. Informations présentées comme constituant la consistance de l’air du temps, les forces qui déterminent ce qu’il faut devenir. Ces informations, notamment sur les technologies de socialisation ou d’accès à la culture, nous harcèlent de façon autoritaire, jamais expliquée, jamais médiatisée mais toutes entières dans le marketing. Elles harcèlent en ordre dispersé, brutalement, chacune comme un absolu à prendre tel quel. Cette dispersion totalitaire rend difficile la pensée, la réplique, l’échange avec l’environnement et ses outils de contact. La première chose à retenir de ce séminaire est la distinction entre « fait technique » et « tendance technique », c’est tout bête, mais… Généralement, des « faits techniques » nous sont présentés comme équivalant aux « tendances techniques ». Ce qui élimine toute distance, toute capacité de penser en termes de tendance et participe de la « prolétarisation de l’esprit ». Son sens de l’organisation intellectuelle, Bernard Stiegler le pratique comme l’emboîtement des poupées russes, mais ce qui l’intéresse est ce qu’il y a entre chaque poupée, le frottement, la transmission (ou non), la connivence (ou non), la transformation (ou non)… Les nouvelles technologies de socialisation, comme Facebook, ne sont pas critiquées par Stiegler de façon conservatrice, stigmatisées comme le diable. Mais dans le fait technique « facebook », il explique une tendance à provoquer  l’hyper désajustement que ces techniques introduisent entre systèmes techniques et autres systèmes sociaux.  Ce qui est tout le contraire de ce que l’on nous vend. La façon dont ces choses se vendent et se répandent présente des risques importants d’hyper conflit entre les différentes fonctions de l’intelligence humaine. Dans la foulée, il expose sa façon d’expliquer, sur les trente dernières années, le désinvestissement de l’état au niveau du long terme, de la prévoyance, du projet de société, de la stratégie et de l’imaginaire industriel. Toutes choses à restaurer si le but est bien de résoudre la crise qui s’installe comme apothéose d’une économie anti-système de soins. Rien n’est à prendre tel quel, mais entendre ce travail de la pensée qui ramasse, rassemble, organise, s’éloigne des faits pour parler de tendances, c’est stimulant, ça inspire des lignes de conduite pour son propre boulot. (Séminaire enregistré, disponible sur le site d’Ars Industrialis.)

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Catégories : Cuisine/Gastronomie/ Restaurants · colloque
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Réenchanter l’école (la culture).

novembre 16, 2008 · Laisser un commentaire

Considérations sur la crise systémique de l’éducation et ses conséquences pratiques – (Séminaire Ars Industrialis, Destruction et formation de l‘attention, 3) – Avec Jean-Hugues Barthélémy, Julien Gautier, Guillaume Vergne et Bernard Stiegler. Théâtre National de la Colline, Paris, 15 novembre 08

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Il ne s’agit pas d’une conférence de Bernard Stiegler mais d’une intervention d’Ars Industrialis, association constituée pour éviter de penser seul, pour élaborer un terrain social de mise à l’épreuve des idées, bref un dispositif politique et critique pour réintroduire de l’intelligence dans la manière de penser le monde en connectant conceptualisation et travaux pratiques. Bernard Stiegler présentait et organisait les débats entouré de trois intervenants, certes impliqués par ses travaux et ses hypothèses, mais d’un point de vue de praticiens. Trois enseignants qui sont au contact avec les jeunes générations et exercent leur rôle de pédagogue en phase avec les problématiques de société actuelles, en puisant dans les livres-outils de Stiegler de quoi résoudre les obstacles à la fonction d’enseignant (commencer par produire une analyse, une compréhension, un diagnostic costaud). Face à la crise de l’école, qui se développe de façon larvaire depuis 10 ou 20 ans, lentement, comme une bombe à retardement (dont la date d’explosion se rapproche), nous entendons bien et beaucoup les discours dominants de « retour aux anciennes méthodes pour en revenir aux socles de compétences de base ». C’est une prise de position le plus généralement conservatrice voire réactionnaire qui ne conduira qu’à accentuer le décalage entre la mission première de l’école et la réalité (c’est à dire une construction du réel qui impose une certaine formation des cerveaux qui n’est pas celle que l’Etat est censé inculquer a priori), ou pour le dire autrement : une prise de position qui conduit à placer l’école en phase avec ce que la réalité de la société de consommation entend faire des cerveaux, se substituant de la sorte aux institutions publiques de formation  des esprits (pour en finir avec l’école).  Ars Industrialis entend traiter de la crise de l’école, réel nivellement vers le bas, mais de façon progressiste et d’abord en prenant le problème dans toute son ampleur, tous ses tenants et aboutissants. Ce qui est primordial. La visée étroite favorise le conservatisme. C’est fondamental, tant ces matières-là, de par la structure même des technologies de l’information, sont examinées selon des mises en équation équivalent à de faux débats. On se trompe d’emblée de question. Il est réjouissant d’entendre dire que les réformes successives des programmes scolaires a contribué à ôter le « goût du savoir » et que l’école, par là même, a participé à une « organisation méthodique de la perte de saveur » des savoirs, des actions d’apprentissage de l’esprit. Réjouissant d’entendre qu’il faut « réenchanter l’école pour réenchanter le monde. » (« Réenchanter n’est pas restaurer, ce n’est pas un retour en arrière ». Là où la volonté de reprise en main réactionnaire d’une dérive d’autorité entend imposer des règles et des punitions, ici on parle de faire comprendre l’autorité. D’autorité naturelle. Ce qui n’est possible que dans un ensemble où le désir d’apprendre est réinstauré, simuler, l’amour de s’élever par les connaissances largement partagé et compris. Dans l’autre cas, appliquer les sanctions d’une sévérité vide de sens ne pourra avoir que des conséquences encore plus négatives. Il sera largement question de saturation informative et cognitive qui altère les capacités d’attention et de fixation des nouvelles compétences critiques dans l’acquisition des savoirs à l’école. Saturation qui équivaut souvent à une stagnation, le marché de la consommation vendant, revendant et recyclant toujours le même. Stagnation qualitative. Cette tendance a été suivie et renforcée par l’école : les manuels scolaires ont appliqué les logiques de zapping, bel exemple où, en s’imaginant s’adapter au temps de la commercialisation des plaisirs et loisirs, on ne fait qu’en accentuer les tendances et on scie la branche sur laquelle son se trouve. (Ce sont des cas insidieux de détournement des missions éducatives que l’on connaît bien sur le terrain des opérateurs culturels.) L’école a eu tendance à se modeler selon le temps de la société de marketing alors qu’elle doit, au principe, bien s’en distinguer. Et cette distinction est indispensable à la continuation du désir d’apprendre, de s’élever. À l’inverse, en se dédiant de plus en plus au formatage des esprits selon les attentes du marché (culture d’entreprise, culture du management) l’école a sapé les réelles motivations culturelles, elle a tiré vers le bas les aspirations à la connaissance (quand in dit de cette façon générique “l’école”, c’est bien entendu l’école pensée par les pouvoirs politiques successifs depuis 20 ans) Ainsi, la préférence pour la lecture d’auteurs moyens et franchement secondaire, soi-disant plus en prise directe avec l’imaginaire des jeunes, tendance qui s’est considérablement généralisée comme allant de soi, a certainement ruiné le désir des formes intellectuelles les plus élaborées et affaibli l’éducation au beau, encouragé la loi du moindre effort en faisant perdre le désir de comprendre l’autre. La pauvreté d’intervention scolaire en tant qu’accompagnement des nouvelles technologies de l’information et de la communication a aussi laissé un boulevard pour l’usage de ces technologies vendu par les industries de programme et pour la prédominance des moteurs de recherche pensés par ces industries, ce qui représente une certaine main mise des entreprises privées et du profit sur l’accès aux connaissances. La configuration serait complètement différente si le moteur de recherche prédominant était “public”, élaboré et financé par des institutions préconisant le “temps long de l’intérêt” et de la curiosité culturelle. Il y aura des témoignages de terrain, ceux d’enseignants fatigués qui eux-mêmes perdent l’amour du métier face à quelque chose qui les prive d’initiative et d’impact : les enfants deviennent infects, pas méchants, mais infects involontairement, incapable d’attention suivie, n’offrant aucune prise. De plus en plus de jeunes, au cours d’histoire, se désintéressent en disant : mais, m’sieur, j’étais même pas né ! » Apprendre un peu plus que ce qui est nécessaire à consommer ce que l’on propose d’acheter et manipuler comme objets occupant les pulsions, semble parfois à la plupart du temps perdu. Ce qui est rappelé est surtout le rapport de force entre institutions de programmes (pouvoirs publics investis dans l’éducation et la culture) et entreprises de programme (industries culturelles). C’est un rapport de force sur lequel le politique évite de se prononcer, ce n’est inscrit dans aucun agenda. Lors de la journée de réflexion du Conseil de la Jeunesse (Bruxelles) pour rassembler quelques idées à soumettre au politique, c’était le premier point que je soumettais : il faut que le politique prenne conscience et position sur cette question, sans quoi toute politique culturelle publique sera de plus en plus vide de sens. Et au moment où le G20 se réunit pour donner l’impression que le politique entend réguler la finance à l’échelle mondiale, il est illusoire de croire que l’on régulera le capitalisme financier sans agir sur le capitalisme industriel, l’un et l’autre travaillant ensemble aux mêmes objectifs de la marchandisation de toute matière humaine. Pour l’action que l’on tente de lancer à la Médiathèque pour redonner sens aux pratiques culturelles domestiques (avec La Sélec, dispositif critique qui renouvelle le goût d’écouter et d’entendre), ce genre de séminaire permet surtout de prendre de l’énergie. Celle d’une cellule militante qui fournit idées, arguments, outils de réflexions, pistes de propositions. Textes, enregistrements seront disponibles sur le site d’Ars Industrialis

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Culture et générations.

octobre 23, 2008 · 2 commentaires

Le Conseil de la Jeunesse d’Expression française organisait le 22 octobre un colloque sur l’accès des jeunes à la culture, au théâtre Le Public. Une matinée pour ouvrir la réflexion et une après-midi d’ateliers thématiques dont l’objectif est d’alimenter une boîte à idées pour les décideurs politiques. Je n’ai malheureusement pas pu entendre les interventions du matin, je suis juste arrivé quand on donnait la parole à la salle. Je voudrais néanmoins réagir à certaines choses entendues lors de cet échange. Monsieur Jean-Marie Lacrosse (sociologue) et Madame Sabine De Ville (Culture et démocratie) ont plusieurs fois insisté sur le fait qu’il n’y avait plus de culture savante et de culture populaire, que ces distinctions n’avaient plus de sens, qu’il fallait en finir avec ces clivages. Dans le même temps, leur discours évoquait la nécessité d’émanciper, d’apporter l’autonomie culturelle aux jeunes, d’ouvrir des portes, de faire accéder à d’autres dimensions de la culture, de percevoir d’autres significations… N’est-ce pas là tous des termes qui parlent bien de hiérarchie ? M. Lacrosse rappellera qu’il vaut mieux, avec les jeunes, partir de ce qu’ils connaissent : une série télévisée, par exemple, en leur proposant une méthode d’analyse qui valorise le contenu et le fait de regarder ce genre de production. Et, ensuite, frayer un chemin, rendu familier par ce préambule, vers d’autres productions, la littérature, un autre cinéma… Je crois qu’il y a là une certaine confusion. Au niveau de la pratique d’animation, il vaut mieux ne jamais se présenter face aux jeunes, face à quelque public que ce soit, avec des a priori méprisants à l’égard de telle ou telle attitude culturelle. Face aux jeunes, il vaut mieux pouvoir faire sentir qu’on n’est pas né de la dernière pluie et que l’on connaît « leur » culture et pouvoir, avec plus ou moins de subtilité, éclairer les origines de « leur » culture, soit les passerelles entre ce qui fait référence chez eux et tout un héritage qui a permis à ce qu’émerge ce qui les fait vibrer, ce sont des histoires qui leur plaisent. La question de nier la hiérarchie entre différents types de bagages culturels est plus complexe. Je crois qu’il s’agit d’une attitude qui a peut-être eu son utilité mais qu’elle est aujourd’hui dangereuse et nocive (mais, sur la question, il sera plus productif de s’inspirer des travaux de Bernard Lahire/ “La culture des individus”). Elle profite surtout à ceux qui ont le plus intérêt à faire croire que l’on accède au meilleur de la culture facilement, rapidement, sans effort : soit les industries de programme et leur marchandisation de la subjectivité. Or, c’est tromper le monde. Et tous les travailleurs sociaux et culturels le savent et s’épuisent à se sentir impuissants face à ce nivellement de la culture qui dénature leur travail et lui ôte toute perspective. « S’il n’y a plus de différences entre cultures, à quoi je sers encore ? ». D’autre part, toutes les enquêtes objectivent la réalité d’une fracture culturelle et l’impuissance de l’école à la réduire. S’il y a fracture culturelle, il y a bien différence de constitution dans les capitaux culturels des uns et des autres. Face aux industries culturelles et leur nivellement vers le bas, il faut affirmer haut et fort qu’il y a une hiérarchie des valeurs et des biens culturels, qu’il y a une hiérarchie des pratiques et comportements culturels. Non pour classer les gens selon leur position sur cette hiérarchie et les y enfermer : ce que fait le système actuel soi-disant égalitaire. Mais en étant clair sur l’existence de cette hiérarchie, il devient aussi plus « simple », plus franc en tout cas, d’en traiter les conclusions sociales. Aujourd’hui, il devient honteux de parler en termes d’élévation. C’est pourtant de ça qu’il est question et on use d’euphémisme (citoyenneté, autonomie, se trouver, mieux se comprendre). Nous avons besoin de cette possibilité d’élévation pour donner envie de se cultiver, pour rendre attractives des politiques culturelles exigeantes et ambitieuses, pour placer le désir au centre de la culture. La perspective de s’élever, de gagner de la hauteur, reste un moteur de désir. On l’oublie un peu trop. Pourquoi aller vers une politique culturelle publique qui, grosso modo, tient le même discours que les industries culturelles en proposant un peu moins bien ? Pourquoi adhérer une offre culturelle publique si elle n’apporte aucun gain du côté de ce qui élève en se cultivant ? Dans l’atelier où j’étais invité à intervenir, atelier censé apporter des pistes de solution au niveau de l’accès à la culture (au moins de débroussailler la matière afin d’établir un cahier des charges avec des décisions éventuelles à prendre), très vite, dans la discussion, on a pu ressentir l’ampleur de l’impasse. La plupart des acteurs de terrain rendent compte d’un travail de fourmi à soigner les innombrables plaies culturelles, avec des énergies individuelles énormes (mais pas infinies), des moyens microscopiques, des résultats infimes (et pourtant tellement gratifiants). En écoutant les témoignages des uns et des autres, je pensais à ce que Bourdieu disait de ce milieu associatif qui s’échine à réparer les dégâts du système et qu’il nommait la « main gauche ». Il n’y a aucun gadget (genre « gratuité » ou « carte jeune ») qui semble pouvoir apporter une solution au mur contre lequel on travaille. L’école, l’éducation : oui, mais à condition de donner d’autres moyens, d’autres missions. Toutes les mesures importantes et décisives le sont en amont des opérateurs de terrain. En ce sens, mon intervention était orientée vers les suggestions suivantes : 1/ Proposition au politique est de travailler à un diagnostic plus clair de la situation et de formuler une orientation plus à même de motiver tout le secteur de la culture et de la jeunesse. Il faut un positionnement clair à l’égard des industries de programme et aller vers une régulation du capitalisme culturel. Le flou sur ce positionnement désoriente les travailleurs du secteur, leur donne l’impression de se battre seul. 2/ La culture est un accès au savoir (savoir ne rime pas avec chiant) et il n’y a pas de savoir sans transmission entre générations, toute approche de la problématique de l’accès à la culture doit être intergénérationnelle. La culture est la dynamique pour construire la société ensemble. Le marché s’en fout qui préfère isoler des tranches d’âge pour les exploiter au maximum au risque d’en compliquer les relations. 3/ Il faut une position claire sur les nouvelles technologies d’accès aux biens culturels. Celles-ci recèlent des possibles intéressants mais, dans l’ensemble, elles sont pour conséquences de détériorer plusieurs compétences utiles à une politique culturelle utile à la société : le dialogue en chair et en os et l’attention. 4/ Les institutions de programme organisent des équipes éducatives avec des moyens souvent riquiquis. Ces moyens doivent être étendus et ces équipes doivent pouvoir travailler ensemble sur des programmes communs, tranversaux, transdisciplinaires, incluant animations événementiels, publications, outils numériques au service du développement de toutes les compétences sociales indispensables à la bonne réception d’une offre culturelle publique. 

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