Tadashi Kawamata, DVD de la collection Work & Process.
Un geste artistique, ses lieux, sa réception populaire.
Une spectatrice de l’installation réalisée à Evreux déclare que de loin elle ne voyait pas très bien en quoi c’était artistique mais que, par contre, « une fois dedans », c’est à dire jouant le jeu du dispositif proposé, ça la remue, elle se sent à l’intérieur d’une vision poétique, d’une prise de position artistique, elle fait une expérience esthétique. Une grande partie de l’œuvre de Kawamata appartient à cet art dont on se demande si c’est encore de l’art. Plusieurs personnes à qui les reportages donnent la parole dans ce DVD (série Works & Process), sont des témoins ordinaires, pas des spécialistes, et la plupart manifestent une compétence certaine pour sentir et réagir, appréhender de quoi il s’agit, avoir une expérience sensible. C’est déjà intéressant en soi et il était indispensable de faire entendre cette parole de « l’homme de la rue » s’agissant d’un art qui intervient essentiellement dans l’espace public. Et ce, jamais de manière neutre, il va toucher, faire intrusion dans la représentation intime que chaque citoyen développe et entretien avec son lieu de vie, jusqu’à ne plus le voir. Ce travail sur la délimitation des différents espaces que l’on doit gérer, intérieurs et extérieurs, subjectifs et objectifs, privés et publics, commerciaux et gratuits es au cœur de la démarche de Kawamata, en constitue une clef de voûte. Ces espaces distincts qui se recouvrent partiellement, s’affrontent, collaborent, s’associent, s’hybrident se transforment mutuellement tracent les lignes de structures architecturales mentales, entre soi et les autres, l’individu et le collectif, entre la mémoire et le projet, le passé, le présent et le futur. Ces lignes peuvent être conflictuelles, aérodynamiques, réactionnaires, progressistes et affecter ainsi les formes de vie qui s’organisent à partir d’elles. Le documentaire de Gilles Coudert, organisé en une longue séance rétrospective, ensuite en plusieurs stations approfondies sur une série d’installations, montre bien l’artiste dans son mouvement, dans son processus : il marche, traverse des lieux publics, des villes, des sites. Il s’explique mais sans discours analytique très élaboré, juste la base, les intentions premières. Traversant ainsi les espaces et les environnements qui constituent le matériau de base de son travail, on le voit ainsi en marcheur éveillé, attentifs aux ondes et énergies, positives et négatives, qui émanent des organisations sociales. Et si le débat pour savoir s’il s’agit d’art ou non peut toujours avoir lieu, il n’y a pas de doute que son cerveau et son désir fonctionnent à fond comme un moteur artistique, dévorant. Ce n’est pas le moteur d’un sociologue, d’un homme d’affaire ni d’un activiste politique. Son travail sur les favelas, par exemple, n’est pas déclenché par une pensée politique des bidonvilles. Il est avant tout fasciné par ces habitations grégaires, l’ingéniosité humaine pour construire des abris avec trois fois rien et rapidement, comme par génération spontanée (si la police rase tout, en quelques semaines tout est remonté), ce savoir-faire pratique et créatif pour instaurer et maintenir une barrière entre le privé et le public, cette dynamique structurante minimaliste. Après une confrontation réelle avec les favelas, une autre conscience s’installe dans la manière de positionner son travail, les œuvres qui s’en inspirent. On le voit aussi, dans une autre séquence, parcourir les berges de la Seine, ramasser des cartons et mettre au service des sans abris fantômes qui viennent dormir là, le don extraordinaire qu’il a développé pour assembler des abris de fortune, en quelques gestes de survie selon une manière de venir habiter des gestes très anciens. C’est par des coups d’œil de cette sorte que l’artiste se révèle en permanence en train de travailler, de recevoir des signes extérieurs et de les transformer, d’établir des liens, des connexions, des contacts entre différents domaines de la vie, d’échafauder des plans, des structures dévoilantes reliantes. C’est une respiration. Bien entendu, l’impact politique surgit, inévitablement, du simple fait de rompre l’agencement de la place publique : cette dimension politique est dite par d’autres passants qui ne comprennent pas le bien fondé de ce bouleversement de leur contexte de vie habituel. – Si, au fur et à mesure qu’il progresse dans l’élaboration de sa pensée artistique, les structures se rationalisent, ses premiers jaillissements sont des applications du chaos. Pas du chaos qui serait synonyme du n’importe quoi, mais du chaos comme énergie constructive, vision de la matière qui s’organise selon des lois intrinsèques que l’humain n’a pas encore percées à jour, cherchant à avancer dans toutes les directions – spatiales, temporelles – à la fois. Ainsi de ces assemblages réalisés à partir de poutres et planches industrielles (bois de chantier), contre une habitation privée ou un bâtiment public. Même si l’intention de départ est clarifiée par une maquette, ce qui se passe à chaque instant de la réalisation comme imprévus, impulsions infléchissant les gestes et la dynamique des matériaux, irriguant et innervant la plastique de la forme constituée de planches, représente une quantité d’aléas proprement imprévisibles. On dirait un amas farfelu, de bric et de broc, bois et clous à gogo. Pourtant. C’est l’apparition fulgurante d’un commentaire en trois dimensions sur le sens de l’habitat, celui-là en particulier connecté ensuite à l’habitat en général. C’est rappelé l’alphabet élémentaire de toute construction, l’alphabet de la hutte, de la case. Et comme ces assemblages évoquent aussi les traits virtuels de représentations mentales, on dirait que sort des murs, du volume, le fantasme premier de toute maison, les traits archaïques de son désir, son besoin de continuer à se projeter vers autre chose, d’évoluer, de bouger. Il s’agit aussi d’une sorte de bouquet hétéroclite de droites qui prolonge ou entoure le bâtiment d’un agencement d’aspérités, d’antennes, de traits d’union, pour rompre l’isolement de la maison, l’accrocher à tout ce qui l’entoure, représenter son ancrage qui désindividualise, sans la briser ni la critiquer mais en l’enrichissant, la maison individuelle. Tadashi Kawamata travaille cette idée de connecter des lieux, des logiques, des symboles, des mémoires. C’est pourquoi il va se spécialiser dans la conception et l’implantation de passerelles. Leur parcours, ce qu’elles donnent à voir en ouvrant un nouveau point de vue, les monuments qu’elles relient ou le paysage qu’elles modifient, c’est tout ça qui offre, en partage sur la place publique, une expérience esthétique (avec ses pour et ses contre). Les documents rassemblés dans ce DVD soulignent l’importance de l’ingénierie dans la réalisation de tels projets artistiques : Kawamata a toujours dû rassembler des équipes pour monter les œuvres avec lui. Surtout des groupes d’étudiantes. C’est lui qui dirige, qui sait où il faut aller et comment avancer, mais les autres ne sont pas que des assistants, ils peuvent intervenir, suggérer, agir quelque part sur la manière dont tout cela va tenir (parce que la première impression quand on regarde les assemblages de Kawamata pourrait être celle-ci : mais comment ça tient ?). Au fur et à mesure que la stature de l’artiste se développe et que les sollicitions deviennent plus importantes (comme ces installations qui modifient momentanément la physionomie d’une ville ou d’une partie d’une ville), l’ingénierie prend de l’ampleur : des équipes techniques de montage, des services communaux, des entreprises de construction apportent leur logistique sur laquelle se greffe l’équipe d’intervention plus artistique. Mais ça donne une dimension de « travail collectif ». Même l’ouvrier au départ insensible finit souvent par sentir qu’il participe à quelque chose de différent, il contribue à construire un truc qui n’est pas simplement matériel. Il y a une autre dimension. Cette particularité de l’expérience éclate dans le projet des chaises. « Le passage de chaises » à l’Eglise de la Salpêtrière, et « Les chaises de traverses » dans un hôtel de Metz et la synagogue de Delme. Trois lieux distincts dont les significations et portées historiques et religieuses sont mis en résonance du fait de d’accueillir trois parties différentes d’un même travail (à partir de chaises). Il s’agit d’assembler plusieurs milliers de chaises, en une vaste tour spiralée ici, en plafond suspendu là (entre autres). C’est l’idée, le fantasme. Comment passer à la pratique, comment, en fait, inventer la pratique ? Comment ça s’imbrique des chaises, comment ça se noue, selon quelle histoire et quel signe dont elles seraient investies, de manière à donner l’impression que le mouvement avec lequel elle s’agence est sans fin, peut se continuer l’infini, tant qu’il y a des chaises. Un des ouvriers le signalera, la beauté finale de l’œuvre tient à cette impression qu’elle ne sera jamais finie, elle est sans fin, elle peut continuer à monter la tour en spirale (Babel). Mais les chaises, ici, ce sont des personnes, des âmes, une infinité d’individus porteurs de prières, qui s’asseyent depuis des temps immémoriaux pour rassembler leurs prières et les faire monter ou espérer un peu s’élever avec elles. Prières, désirs, ici dans des lieux de cultes, mais ailleurs aussi, chaises accrochées dans des abribus, prières/désirs de déplacements, d’ailleurs au quotidien. La construction avance de manière très rigoureuse, les opérateurs découvrent peu à peu l’image finale, que l’artiste a dans sa tête depuis le début. Le résultat coupe le souffle : fragilité grandiose, cathédrale d’ossatures, montagne de squelettes de prières, et surtout une sorte de dentelle solide où se rejoignent chaos irréductible et ordonnancement artistique dans un respect mutuel, vitrail archaïque d’où s’épanchent une religiosité différente. Le document, sans insister, rend présent encore une fois, le commentaire de témoins plus ou moins extérieurs. Comme cette voisine intriguée, visiblement étrangère à l’art contemporain et qui à force de venir, de suivre les travaux, de chercher à comprendre ce qui se passe dans « sa » chapelle finit par être gagnée par la grâce de l’édifice de sièges imbriqués les uns aux autres, vers le haut. (PH) – Plusieurs DVD seront bientôt disponibles en Médiathèque – J’avais vu une exposition de Kawamata, “Tree Huts”, en juin 2009 -






























Sur les traces de Paula Rego, l’appel des images. Je la connaissais sans la connaître, son nom étant cité par des amis dans des conversations, son œuvre étant évoquée ici ou là, au gré de lecture, de références citées. J’ai vu pour la première fois une de ses œuvres dans le cadre d’Allgarve 09, au musée de Silves, une gravure de la série « Untitled » consacrée aux dégâts de l’avortement sauvage, non encadré, non reconnu et soutenu par la loi, reliquat d’une société archaïque et cléricale. Justement, la technique « ancienne » (dans le sens où on l’associe à un connu assimilé d’une certaine grande histoire de la gravure, gravitant entre Ensor, Rops, Doré…et pour ce qui est des liaisons vers la peinture, de Goya à Lucian Freud…) et le coup d’œil acéré dans sa modernité du sujet, d’une critique toujours actuelle, frappent. Simplement, ce qui surgit, c’est de l’admiration, le fait de se sentir pris de court au niveau de l’émotion sur un terrain esthétique bien balisé, que l’on croit connaître et où de l’inattendu survient, très simplement, par la qualité du savoir-faire, par la force d’une narration engagée et particulière, alors que tout autour, l’art recherche le déclencheur d’émotion dans des dispositifs de plus en plus sophistiqués (pas question de condamner moralement cette sophistication mais de signaler que « cela » peut continuer de venir par des voies anciennes, déjà tracées, l’origine du « cela » restent multiples, peuvent être anachroniques, il n’y a pas de règles exclusives). À partir de la rencontre avec cette image, quelque chose était ferré par Paula Rego. Et j’évoquerais rapidement encore, puisque le terme d’image est lâché avec son poids d’attractivité, le rôle des images tel qu’étudié par Didi-Huberman dans « Survivance des lucioles », au départ de Walter Benjamin : « Organiser le pessimisme signifie… dans l’espace de la conduite politique… découvrir un espace d’images. Mais cet espace des images, ce n’est pas de façon contemplative qu’on peut le mesurer. Cet espace des images (Bildraum) que nous cherchons…est le monde d’une actualité intégrale et, de tous côtés, ouverte. » Par son destin, Paula Rego s’inscrit tout à fait dans cette organisation du pessimisme par production d’images dans l’espace de la conduite politique : née au Portugal, ses parents la préservent quelque peu de l’emprise de la dictature en l’inscrivant à l’école anglaise de Lisbonne. Ce qui ne peut manquer d’encourager la perception d’un dédoublement de l’environnement, une fracture, un point de comparaison schizophrénique. Elle émigrera ensuite à Londres, en y pratiquant une immersion dans la culture anglaise sans oublier de continuer à interroger les origines, les liens à la « culture mère » très détournée par l’emprise phallo-dictatoriale… Il a quelques semaines un livre récent publié chez Phaedon, « 










L’effet de ces grandes compositions est toujours saisissant (vues la première fois aux Beaux-Arts de Paris, travaux de fin d’année, en 2008). Bluffant. Instantanément l’œil est allumé par le mélange de temporalités et les glissements de codes. Il cherche, il fouille cette impression d’être devant une image archi-connue, de ne pas l’identifier tout en y reconnaissant une foule d’éléments très proches frappés comme frappés d’anachronisme. Il faut quelques secondes (ou minutes) pour bien cadrer de quoi il s’agit et cerner l’origine des sentiments contradictoires (mais exaltés). Il y a quelque chose qui correspond au sentiment de se re-trouver devant de la « grande peinture » (comme on dit ou disait la « grande musique »). Elle resurgit. C’est réellement un retour qui s’effectue. Là où on ne l’attend pas : notamment dans le hangar de la FIAC consacré aux jeunes galeries, aux nouveaux talents. Le premier réflexe est d’évoquer toute une histoire de la peinture, de se rappeler des visites de musées anciens, de convoquer les contours de grandes toiles légendaires, anciennes, des archétypes du patrimoine picturale. Ce savoir-faire existe toujours ? Est toujours d’actualité ? Parce que l’on sent bien que ce n’est pas une manière simplement ancienne, datée, un hommage aux maîtres anciens. La patine y est mais sans recouvrir une actualité qui se marque en premier dans la gestuelle ? Dans quelques détails, des marques, des appareils ? Un parallèle qui opère directement avec toute une imagerie abondante, que l’on connaît bien par les journaux, les télévisions et les fantasmes qui en découlent, les scènes de violences urbaines. (Ensuite, le regard s’y retrouve vite, le travail est aussi très cinématographique et use des jeux référentiels bien exploits dans le cinéma.) Émeutes, casses, racailles, karcher, insécurité légendaire des temps modernes sont des éléments qui accrochent, voire bluffent dans cette iconographie de Guillaume Bresson et lui donne cette aura étrange, fantastique, exagérée, crépusculaire. Aura d’une crise de civilisation. Qu’il ne situe pas tant dans la réalité des violences urbaines présumées mais dans la fabrication des images que l’on en tire pour les répandre. Il montre la violence, la sauvagerie autoritaire des images fondatrices d’une époque, présentées comme universelles, captant le sens profond de la vie sociale, que ce soit aujourd’hui ou jadis. En jouant subtilement d’une perversion bateau des codes de la peinture ancienne (flamande, Renaissance…), il fait apparaître des images lancinantes de l’actualité dans une étrange perspective. La superposition des époques, par l’art de la composition, de la disposition des corps et des fenêtres, invite à penser ce qui se passe aujourd’hui comme une continuation de ce qui a toujours existé – ça a toujours été déjà peint, représenté – tout en l’envisageant comme un aboutissement sombre, quasiment sans espoir. Il n’y a pas de lumière guidant vers un climat plus léger, plus serein. La violence, le désespoir ne sont pas des étapes intermédiaires vers une récompense, des lendemains qui chantent, une résurrection. Aucun bout d’horizon radieux. Une des fenêtres ouvrant sur l’immensité découvre un ciel orageux, un combat de rue… L’autre ouverture égare le regard vers des immeubles déserts, sans vie hormis une scène à un balcon, en ayant au passage effleuré l’absence d’un garçon parlant à son GSM. À l’intérieur, l’inactivité est ténébreuse autour de la table. Les traits, pour la plupart, marqués, creusés (surtout chez les hommes), tourmentés. Les bouteilles sont importantes. Les regards chargés ne se rencontrent pas. Une interaction ratée, échouée. Le GSM est à terre, sous la table… Le regard amusé, excité par cette rencontre impeccable entre modernité (les sujets, les êtres, les mouvements, les fétiches technologiques) et savoir-faire ancien (que certains pouvaient croire perdus) – et qui a un peu de ce mystère des palimpsestes -, plonge, parcourt, invente des bouts de récit, les vérifie, les agence, se raconte dix fois les histoires possibles racontées par cette image, et puis je bute… L’intention pourrait être tout autant assez superficielle : exhiber une virtuosité, actualité des codes passés dans des thèmes urgents. Cela pourrait être une « recette » pour simplement faire du beau en intriguant ? Est-il possible de s’en assurer en ressassant toutes les informations que recèle la toile ? Technique, perspective, couleurs, vêtements, personnages, leurs rôles et attitudes… ? En décide-t-on simplement par l’envie ? C’est pour moi question difficile à trancher. J’aurais tendance à dire que cela représente un travail trop conséquent, fastidieux dans son esthétique anachronique, avec un approfondissement visuel trop sérieux des thèmes du combat, du corps-à-corps, du massacre inscrit dans la culture des beaux-arts, pour n’être qu’un procédé à impressionner. Ces manières “classiques”, “académiques” sont travaillées pour en faire des révélateurs de ce que l’on ne voit plus dans les images abondantes et clichées… !? À creuser (c’est bien ça, être attentif !). (PH) – 



Au sortir du chapiteau de la FIAC, étourdi par la surabondance, l’art jeté en vrac et en pagaille, la chaleur, la foule semblant souvent même piétiner là par principe, le regard ne sachant plus où se poser, après quelques déambulations rafraîchissantes, quel bonheur de passer devant une galerie animée et d’être happé par le travail d’un seul artiste, un ensemble cohérent et dense ! Là, il y a de quoi se poser. C’était, à la galerie In Situ, le dévernissage de l’exposition « Le Brouhaha (1999-2009) » de Patrick van Caeckenbergh. Et si, prétextant le manège tournant au ralenti de Cartsten Höller exposé à Beaubourg, Libération titre « L’art fait la foire », la vraie kermesse délirante – ce passage reliant et chavirant le bas et le haut, le trivial et le sublime, la vie et la mort – elle était là, dans toute sa substance humaine, mystique, métaphysique, religieuse, structurée en un savoir hors normes, non officiel, à rebours. (Avec les documents mis à disposition par la galerie, dont quelques livres exceptionnels, on peut jauger du statut important de l’artiste mais en ce qui me concerne, je le découvre, j’y jette le regard pour la première fois.) L’ensemble tient de la chapelle loufoque, brillante, bigarrée, scintillante célébrant l’imagination, la créativité dans les représentations du monde, le bricolage populaire, les objets dont l’âme façonnée par les hommes donnent pourtant l’impression d’être une porte vers des ailleurs habités, des échappatoires. L’ensemble a quelque chose du vaste abri grégaire, archaïque : ce qu’engendre la connaissance humaine en observant la nature et les sociétés de choses et de bêtes étant forcément éphémère en soi et élaboré pour s’abriter de l’inconnu, gérer les tensions entre le tout et les parties, repousser l’abîme s’il le faut avec des élucubrations arbitraires. Du coup, l’exposition est un labyrinthe, un chemin de croix animiste, entre différentes niches et recoins, évoquant des coins de bistrots, des stations au cimetière, des classes scolaires aux leçons surannées et pourtant toujours fondamentales, des ateliers d’artisans, des arrières salles pour jouer, des alcôves, les chambres d’une marelle. Le tout est séparé par des paravents, des étoffes tendues, un bazar néanmoins bien organisé, comme le chiffre d’une révélation cachée. On y croise le firmament dans sa version aux ailes repliées, parasol immobilisé tel un immense oiseau prêt à s’envoler, à se déployer pour peu qu’il soit réveillé et porté par nos croyances. Une présence qui évoque aussi les chauves-souris, les vampires inséparables de certains lieux hantés. Par association d’idées, tout ce travail est d’ailleurs hanté par le ciel, le besoin d’avoir le regard emporté, lavé par les cieux lumineux. Recherche de lumière. Tout autant que par le contraire : les squelettes prosternés qui prient, intercèdent avec le haut. Pas loin du château de cartes, hymne à toutes combinaisons que les cartes ont inspiré pour déjouer le hasard, prédire l’événement, pyramide, tour de Babel des coeur-piques-trèfles-carreaux… C’est une formidable convergence entre, d’une part, les savoirs paysans, populaires, villageois - les registres, les affiches de fêtes, les noms sur les monuments mortuaires, les réalisations atypiques de l’artisan du coin, l’instrument de musique du bal, les jardins, les reliques et scapulaires, l’éternité sous globe, les ex-voto, tout ça est outil de connaissance, balise le territoire entre le connu et l’inconnu, aménage l’abris précaire de la vie ordinaire – et, d’autre part, l’art contemporain qui s’y ressource, y plonge des racines par le biais de Dada, récupérant les notions d’installations, de conceptualisation de l’objet, de détournements et recyclages, de coups d’oeil vers les dimensions humaines inexplorées et entrevues par les arts primitifs, les arts bruts… Dans les effets de ces convergences s’entend le brouhaha. À l’instar de la psychopompe qui enchante longtemps. Soit l’exposition des cœurs symbolisants penseurs, poètes, écrivains importants, rangés dans une armoire à scapulaires. Une petite fenêtre par cœur battant, immortel. L’action de tous ces petits cœurs s’exporte alors vers une immense jarre métallique au fuselage de fusée, aux anses de ces amphores mythiques servant à verser le vin des dieux, ouverte en son ventre fécond et offrant au regard un vaste cœur universel, le nôtre, le vôtre… L’ensemble vibre réellement, insuffle amusement, enthousiasme, énergie comme une collision burlesque entre l’ancestral (la jarre, vieil objet rare issu de Chine) et l’actuel. Esprit de collage à la puissance x, traversant de multiples dimensions et matériaux, utilisant pas seulement les savoir-faire de l’artiste mais aussi du géographe, de l’anthropologue du biologiste… renouant avec les débuts tâtonnants et créatifs de ces sciences où il puise la fraîcheur générale qui se dégage de son œuvre. On croirait être entré dans un immense grimoire, mêlant carabistouilles, faits scientifiques, ethnologie et œuvres d’art, l’ensemble sur un pied d’égalité comme étant tous utiles au bien être humain, immense grimoire comme ces livres en relief avec personnages, paysages, châteaux et fantômes qui surgissent dans l’espace quand on tourne les pages ou offrant plusieurs versions de cartes au trésor. Exactement à quoi ressemblent les livres objets d’art que confectionne Patrick van Caeckenbergh. Encyclopédiste brillant de l’imaginaire passé, présent et futuriste, non pas l’imaginaire comme quelque chose de totalement arbitraire, mais comme un territoire méritant une science à part entière, (la manière de construire une charrette-berceau en forme de nid aujourd’hui, par exemple, est liée à toute une tradition, ne se dissocie pas d’un passé, de l’histoire imaginaire du nid, de diverses déambulations rituelles liées à la célébration de la maternité et naissance, du rôle nomade dans la société, c’est vraiment riche d’enseignements, farfelus et scientifiques à la fois !).Ça mérite plus d’attention, d’y revenir, de suivre Patrick van Caeckenbergh à la trace… (PH) – 









Dans le cadre de l’exposition sur le graffiti à la Fondation Cartier, NP77 (référence de batteries Sony utilisées pour les caméscopes ?) expose une grande fresque de papier collé, en noir et blanc, à l’intersection de la rue Oberkampf et Saint-Maur. Ça évoque le squelette d’une ville fortifiée, à l’ancienne, profilée sur le mur dans son intemporalité, comme un croquis pour une leçon d’histoire. En s’approchant, on plonge dans une drôle de dynamique. Archaïque et post-catastrophe de la modernité. Une ville en train de s’autodétruire, de s’auto emporter dans son auto déluge de déchets, de flots d’égouts qui l’entourent de douves noires, épaisses. Une ville en train d’être emportée, glissement civilisationnel vers le chaos. Ce qui ressemblait à des fortifications et remparts se révèlent être des embouteillages figés, enchevêtrés, à la dérive. Véhicules inertes, rejetés par un tissu urbain qui en est mort. Au centre, trône un stade sportif mais surtout, rayonnant, pavoisé, un vélodrome presque encore en fête, lui vient peut-être à l’instant d’être déserté (expression d’une admiration avouée pour Lance Armstrong !? personne n’est parfait !). Les parties qui résistent le mieux sont les cités dans une majesté presque antique. À leur pied, les hangars des transports en commun et leurs rames fossilisées. Au pied des remparts, la plage, une vie grégaire de cabanes, de subsistances bricolées, le peuple de glaneurs. La composition est séduisante, joue habilement de la catalepsie et du mouvement. Les référents sont riches et diversifiés, la réalisation impeccable. L’image est idéalement placée au bout de cette place ombragée, aux terrasses agréables. Vision de Lutéce post-hip-hop, plaisante à détailler, image pour errer du regard tout en sirotant son verre… NP77 expose aussi jusqu’au 14 novembre à l








Première indication du off du off, à la sortie du métro, une petite annonce en papier collée sur un poteau avec de petites languettes à détacher pour contacter l’initiatrice de la démarche, jeune artiste (
















