Paysages microscopiques, fleurs macroscopiques

Balthasar Burkhard, Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, Mac’s, du 27 février au 29 mai 2011

Le poète, les sentiments. Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, c’est un vers de Verlaine (Green) et la suite ressemble à ceci Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous… C’est offrir à un être que l’on veut toucher et captiver – mais peut-être pas offrir en vrai, mais simplement diriger son regard, l’inviter à regarder autrement des morceaux de nature, en les cadrant de quelques gestes pour qu’ils paraissent destinés à et montrer la voie où se projeter – des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches détachés de leur ensemble, choisis, mais désignés comme parties représentant le tout. Une totalité où il ferait bon vivre de fruits à satiété, de fleurs abondantes et permanentes, une vie caressée et balancée par un univers de feuilles et de branches. Un bouquet de végétation pour faire rêver à une immersion dans la plus colorée et parfumée des vies contemplatives. Et ceci, cette vision d’une vaste végétation variée, jamais ennuyeuse, enchanteresse, où se réunir et se cacher, est ramenée au plus intime, se concentre dans le battement du cœur dirigé vers, dédié. Ces décorations fleuries ramenées de promenade, du lointain, de l’extérieur, n’est-elle pas aussi la floraison intérieure inspirée par le sentiment pour l’autre ? En deux vers qui chantent d’une seule haleine, se bousculent des visions du proche et du lointain, le détail et le panoramique, l’immédiat et l’horizon, la grande nature et son reflet intérieur, l’étranger et l’intime, le familier et l’inquiétant. C’est-à-dire l’autre, à qui il est aussi demandé de ne pas le déchirer, le cœur, l’intime, ainsi disséminé en ces corbeilles de fruits, bouquet des champs, feuillages des forêts parcourus de son battement. Tout le problème d’un paysage que l’on porte en soi, nourri des paysages vus et lus, avec lequel on voudrait séduire, et que l’on voudrait tout aussi bien partager, au sein duquel accueillir voire emprisonner un(e) autre convoité(e).  – Le photographe, de loin, de près. – Toutes tensions et tropismes qui parcourent une grande partie des photographies de Balthasar Burckard. Jeux de séduction passés à la loupe. Des parties deviennent des « tout », comme cette aile de faucon qui ne semble plus être détachée d’une entité animale précise, elle devient une aile autonome, un territoire, un paysage à part entière, un organisme indépendant, il faut la repenser et la ressentir dans son individualité. Quant aux vues panoramiques de Mexico, elles inversent ce rapport. La vue panoramique, l’approche macroscopique de tout le réseau urbain, densité quadrillée de nervures régulières et/ou anarchiques, monstrueuse au milieu du vide désertique, se transforme en une multitude de structures microscopiques. La vue d’ensemble et le sentiment de contempler un grouillement abstrait, déshumanisé, crée un vide qui pousse à rentrer dans l’image, à s’approcher du grand cadre et à plonger dans les détails, regarder comment c’est fait, la ramure urbaine, et ainsi, on passe d’un regard macro à un examen microscopique de ce que la photographie a figé et révèle. Même croisement du proche et lointain dans les paysages à couper le souffle du désert de Namibie. La vue aérienne et la netteté sensuelle des détails – pas une netteté strictement technique mais située dans le rendu voluptueux de cette peau de sable, d’ombres, de poussières, de lignes, de grain -, mêlent l’ivresse de l’altitude et l’exaltation de caresser la nudité jamais vue à ce point des choses, en un seul coup d’œil. Les photos de montagne (Alpes) déséquilibrent aussi le regard. S’agit-il de vues panoramiques ou de détails de certains pic rocheux !? Le cadrage, le jeu entre le noir et le blanc, la répartition des ombres et des lumières, estompées, fantomatisées, comme si on voyait ces montagnes jaillir pour la première fois de brumes aveuglantes, enrichissent la réalité de ces pans immenses de la nature géologique en rendant possible de les confondre avec des versions du même mais selon des consistances fluides, spectrales, gazeuses. C’est autant la montagne bien réelle, muraille de roches et glaces qui barre la vue que la chaîne montagneuse mentalisée, spiritualisée, immatérielle. Une vue de l’esprit. On y voit plusieurs choses à la fois. Voici la montagne, et voici comment elle bat dans mon cœur, comment elle hante mon imaginaire, carrefour de plusieurs devenirs-Alpes (encore Deleuze et Guattari). Inutile de dire qu’il ne suffit pas d’avoir l’intention de représenter cette multiplicité du paysage de montagne et de réaliser des gros plans ou des vues rapprochées. La justesse du cadrage (découper un morceau de nature), la maîtrise du rendu (comment recoller le morceau découpé dans une représentation), inspirés par une longue immersion contemplative de la montagne, sont nécessaires pour obtenir les effets mélangés, qui bouleversent la manière de regarder ces cimes de ténèbres et d’écumes. Montagnes de nuages. La vue macro et micro se combinent et portent le regard ailleurs. Dérive. Que ce soit pour la ville de Mexico, l’aile de rapace, les déserts ou les sommets lointains des Alpes, l’hybridation entre la focale macroscopique ou microscopique crée l’impression de découvrir ce que l’on n’y voyait pas jusqu’ici, l’intérieur de la matière – la matière-ville, la matière-aile, la matière-désert, la matière-montagne -, et l’organisation de ses surfaces. Cette source vive est-elle minuscule ou géante, prise avec un objectif macro ou grand angle, et sa sensualité est-elle bien en correspondance avec une autre photo de l’artiste, L’origine du monde ? – Paysages, micro-macro – Ces principes de composition sont illustrés à merveille par certains grands paysages (grands pour la taille des photos). La zone embrassée est en général bornée étroitement, c’est un fragment de paysage plutôt situé dans des contextes de clairières où le regard est vite limité par des lisières de forêts, des sous-bois envahissants. Dans ces espaces, un rocher émerge, un promontoire couvert de lichens multicolores, et des fleurs sauvages à profusion, une diversité rare et enchanteresse que l’on ne retrouve que dans ce genre d’endroits écartés et qui fait que, quand on y débouche par hasard, on s’y trouve retenu, arrêté, on veut absolument s’asseoir et rester. Parce que l’on se sent enchanté, sentiment que l’on sait rare et fugace, une sorte d’oubli où l’on va communier avec un infini. L’espace est réduit, il y a peu de dégagement, pas d’horizon majestueux, rien de franchement spectaculaire, ce sont plutôt des paysages confinés, enfermés et protégés dans d’autres paysages (à la manière des poupées russes). Ils ont quelque chose de secret, le genre de lieux qu’on croit, quand on les quitte, pouvoir garder pour soi. Comme ils sont en fait réduits, encerclés et assez banals, ils sont aussi très difficiles à photographier dans leur magie. Il y faut une grande familiarité, rester à l’affût pour saisir le meilleur moment et un dispositif technique, j’imagine, bien pensé, adapté. Ce sont des coins de paysages que l’on peut très bien traverser sans ressentir aucune vibration mais où, aussi et à d’autres moments, l’on peut avoir le sentiment d’y avoir rendez-vous avec quelque chose d’infini, une révélation, ils sont habités par ce qui peut venir combler un manque insatiable (ce qu’exprime Laurent Busine d’une manière un réductrice en invoquant, là, la présence des nymphes). Personnellement, j’ai souvenir d’être resté dans pareils lieux et de m’y être dilaté délicieusement, de m’y faire oublier en m’y réinventant, produisant une interprétation alternative du vécu (théâtre idéal pour école buissonnière). Cet instant rare, on peut l’approcher dans les photos de Burckhard. La vastitude de ce qui peut s’y passer est perceptible malgré le peu d’éléments concrets identifiables dans la composition photographique. Un rocher, quelques fleurs, l’ombre d’une branche, le sombre de quelques troncs. Parfois, le miroir extatique d’une flaque d’eau. Quelques détails de clairière, un fragment de causses, trois fois rien au fond, et voilà l’insondable, la réinvention d’un monde. Les liaisons en tous sens entre les fragments, les éléments et leurs ensembles sont ainsi éclairés, stimulés de manière lumineuse. La connaissance de ce que l’on voit quand on regarde un paysage est alors ouverte, remise en question, dans cette dynamique cognitive très ancienne qui consiste à confronter le proche et le lointain, sonder leurs correspondances, leurs différences et étrangetés. Par contre, les regards assurés qui cherchent le confort de ce qu’ils connaissent déjà, ici, ne verront rien. Ils fuiront aussi le vertige délicieux qui naît devant ce sous-bois fleuri, un infini de taches blanches courant en tapis épais sans motif rationnel vers le tronc de quelques arbres, aux écorces squameuses qui donnent du chaotique au noir dense de ces fûts jaillis d’une mer de fleurs. – Des individus fleurs. – Les portraits exceptionnels de fleurs placent la botanique en abîme. Sont-ce des photos de peintures ou des peintures d’après photos ? Où est la frontière entre l’observation scientifique et le regard scientifique depuis le début du regard de l’homme sur les plantes? Rarement une série de photos florales aura rendu cette sensation avec autant de force : cela fait des siècles que l’homme regarde et étudie les fleurs, une science du regard qui n’a pas encore été complètement expliquée. À quoi il faut ajouter celle-ci : ces portraits de fleurs se regardent comme des portraits d’ancêtres lointains ou de personnalités importantes immortalisés dans leurs costumes d’apparat, d’autorité. (Penser à ces portraits de la peinture flamande, notables ou religieuses, guindés, illuminés par leur costume sombre et leur collerette de dentelles.) Voici l’autorité des fleurs, un peuple dont notre équilibre dépend. Ce n’est pas telle ou telle espèce qui est représentée, mais, dirait-on, issus de ces espèces, des individus distincts, avec leur personnalité propre, leur langage. Profondeurs et reliefs sidérants. Comme pour d’autres séries, ces fleurs sont présentées en héliogravures et en tirages photographiques sur aluminium. L’héliogravure est infiniment plus troublante, sans âge, patinée, comme si le réalisme de la photo se diffusait dans la masse, la technique disparaît au profit d’un effet authentique d’apparition. Ces fleurs viennent de loin et ne battent pas que pour nous. (PH) – B. Burkhard – Images - Mac’s -

 

 

 

 

 

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