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Marhaug, All Music at Once, Smalltown Superjazz 2010

Christ, pisse, guitare metal, electronics. – Quand j’écoute ce genre Born Cold, avec des attaques sur-crachées à la guitare grave, sourde, dans un bain acide d‘electronics, sorte d’icône metal s’agitant et se désagrégeant dans un flux corrosif qui réinvente et dissémine l’aura de cette musique, je pense, allez savoir pourquoi, au Christ de Serrano plongé dans l’urine. Il y a des parallèles esthétiques, quant à la matière, à ce qui en altère l’image, au jeu de lumières entre l’idée, ce qui tend à l’incarner et le fluide qui enveloppe ces pôles de représentation. -  Je suis, ceci dit, plus intéressé par le mariage entre voix et noise... – Vocal noise bête d’apocalypse – Dans un climat de tension – de ces pressions qui peuvent faire éclater les circuits de refroidissement, les vaisseaux sanguins, les tuyauteries de régularisation -, l’émission d’une voix et d’une source noise s’attirent mutuellement, se recouvrent, s’interpénètrent. Au cœur de végétations ténébreuses, hérissées, pourries, vibrantes. La voix héberge soudain une meute de multiplicité, se fait déchirer, dévorer, devient la meute. La meute noise se vautre dans la plasticité vocale, latex translucide qui épouse et bâillonne son grouillement de divergences acides, elle devient la voix. Maja Ratkje pose ainsi la langue comme état gazeux, entre l’immatériel et le charnel, où s’opèrent les possessions. Noise et élasticité linguistique diabolique. Jactance qui éructe des résidus d’éléments spirituels, organiques et électroniques (là où réside l’âme des machines qui nous assistent en tout). Jactance où s’allient sagesse ulcérée, colère patiente, évoquant un langage hors de lui et qui commente son devenir, sa catastrophe, une clameur très ancienne qui a à voir avec les tragédies grecques. Toutes les langues, passées et à venir, rassemblées en un jargon bruitiste démesuré, échappant à toute organisation de sens, chœur de la décomposition, excitant les identités inconciliables de ce que les langues ont d’inavouables (leur nationalisme), commentant l’impossible harmonie entre les peuples. Voix et noise coïncident pour produire cette sensation d’un sang fantasmatique qui coule et balaie tout silence. Sang vocal ruisselant à gros bouillons et où s’entend le chant de la Bête, la mémoire du chant de la bestialité (colonisation, esclavage, massacre des peuples, solution finale, délire des races). Quelque chose de ce bruit civilisationnel confus où la bête peut à tout moment resurgir. Avec les coups de griffe de la guitare baryton. – A côté des exercices de la violence, le CD comporte des ruptures calmes, des épanchements morbides, le bourdonnement lent de no man’s land neuronaux qui évolue en trame désagrégée au bord de l’explosion tumorale définitive. – Balancer la purée, toutes les musiques en une fois. – – All Music at Once, c’est une matière, une densité et une vitesse. Un chant congestionné et compulsif de particules sonores à jets très comprimés. Un carsher de décibels qui dessine une danse de lacération. La pression crée une première impression d’homogénéité. En écoutant ce qui passe à l’intérieur de cet essaim redoutable, cette impression se volatilise. Ça vient de partout et ça repart dans toutes les directions. Il n’y a aucune unité. Ce sont des milliers de micros flux qui s’aimantent puis se répulsent les uns les autres, à vive allure. Et c’est ce qui donne cette deuxième impression, alors, de bien sentir défiler, simultanément, en une fois, quelque chose qui évoque toutes les musiques balancées en un seul canal étroit, en purée hystérique. Les multiples galaxies de signaux sonores sont broyées pour tenir dans l’espace-temps le plus réduit, puis pulvérisées giclées sans direction précise. Et tout au fond, bruit sur bruit, noir sur noir, une ligne rythmique diabolique, en boucle, une ritournelle sommaire, zombie, à la guitare baryton. On avance dans ce disque dans une sorte d’obscurité totale au fond de laquelle se distincte de pâles lueurs, des reflets maladifs. L’ouïe s’approche à tâtons et quand elle est tout près des motifs luminescents et qu’elle s’habitude au bruit (comme l’œil doit amadouer le noir), elle découvre des paysages d’une profondeur fascinante ou des monochromes palpitants dont le grain est parcouru de mille nuances de braises grises et rougeoyantes. Un peu comme ces « cibachromes in light box, Blak & white » de David Claerbout, vastes paysages fantômes au bord de l’évanouissement, tout au fond du vide obscur, tellement qu’on les croirait briller faiblement à l’intérieur de la tête, hallucination. (PH) – All music at once, métadonnéesLasse Marhaug en MédiathèqueLe site de MarhaugVidéos avec Marhaug -Lasse Marhaug et M. Ratkje Serrano, Piss Christ Un détour par l’Ilot Bruit d’Archipel s’impose -

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