Le héros est preneur de son

Bertrand De La Peine, « Bande-Son », Editions de Minuit, 122 pages, 2011-03-06

Je ne m’aventurerai pas trop dans la critique de ce court récit taillé sur mesure pour les Editions de Minuit. Le style est impeccable, sans graisse et sans aucune opacité, rien qui puisse déranger vision, audition et entendement. La luminosité est classique et le texte ne présente aucune aspérité, mais aucune surprise non plus, ça déroule, lisse. Je dirais que ça défile comme un roman-photo un peu cousu de fil blanc. (C’est dans la définition même du roman-photo, ceci dit sans aucune nuance péjorative ni mépris. Simplement, le roman-photo est un agencement linéaire de textes et images dont la compréhension doit être immédiate pour faire vaguement rêver en délassant et forcément recourt à des clichés et stéréotypes.)  C’est agréable à lire, par exemple dans le train, l’idéal étant de disposer d’un trajet d’une heure et demie, deux heures maximum, pour rêvasser entre l’un ou l’autre passage (bonne littérature de gare, donc). J’ai beau savoir, en fait, que cette épure linéaire est un parti pris qui exige talent et élégance, cela m’ennuie, elle me décourage, cette linéarité unilingue et comme unilatérale. ( « Les rhétoriques traditionnelles continuent d’être unilingues et unilatérales. Elles ne conçoivent pas les diffractions de nos temps ni les écarts ni les vertigineuses attractions de toutes les langues données. Elles ne se conçoivent qu’en l’exercice d’une seule langue, laquelle a délimité ses périodes dans la linéarité que nous avons dite (avant et après Jésus-Christ). Mais, ô Rabelais, ô Joyce, ô Pound, ô fôlatresques emmêlements. » E. Glissant, Traité du Tout-monde, Gallimard) La bande-son de cette écriture précise et unilingue (même si elle désigne un point multilingue où les sons dissimulés du monde en viennent à chanter) est plutôt le silence grésillant, le blanc gris, le vide habillé, juste un léger souffle qui chavire ici ou là. Je m’y suis surtout intéressé pour l’approche narrative et simple  d’un type de pratique musicale un peu confidentielle (ou parfois gadgétisée), pour laquelle des traités à destination d’u public plus large manquent. En effet, le personnage principal, Sven Langhens, est un artiste qui oblique – révélation du chant des cigales oblige, révélation qui se substitue au gouffre de son impuissance à peintre – vers la peinture sonore. Il devient un spécialiste de la captation des infimes trames sonores qui nous entourent, insoupçonnées. L’intérêt de ces démarches – cette expérience du sensible est bien pointée par l’auteur -, ne réside pas, bien entendu, dans la prouesse technique qui permet d’enregistrer le bruit d’un escargot mastiquant une feuille de salade, mais dans la discipline de l’écoute et de la captation des vibrations qui développent une autre relation au monde, à l’environnement, à la présence des autres, au silence, au bruit. L’oreille s’étant ouverte à ces dimensions de l’inaudible, tout l’être cherche autrement son équilibre, la compréhension du monde. C’est toute une sensibilité avec son vocabulaire particulier. De cet aspect, central dans la trame du récit, peu sera exploré en profondeur, l’essentiel sera énoncé, c’est bien le propre de cette écriture raffinée, épurée, comme appauvrie pour détacher et contourner en frise claire, quelques évidences cachées et s’en tenir aux faits. Mais, mieux qu’un texte technique ou qu’un article pour initié, cette approche narrative est une bonne introduction pour approcher le répertoire de ces créations sonores dont une belle sélection est regroupée dans l’îlot Micro/Macro d’Archipel (projet réalisé par La Médiathèque). Un premier extrait sur l’importance du silence et le surgissement du bruit : « Le silence est présent dans la pièce, palpable. Palpable mais en rien pesant comme il est des silences de menace, des silences d’avant la tempête. Celui-ci fait corps avec la nature, à l’aise à l’extérieur, bienvenu chez soi. Le moindre son humain qui oserait le rompre serait renvoyé d’une pichenette au vide originel. Du reste, il y a longtemps que Sven a appris, dans ces solitudes vauclusiennes, à l’apprivoiser ce silence, à en faire le confident de son existence quasi érémitique. Pourtant, ce matin-là, Sven ne le perçoit pas. Le casque fixé sur sa tête, il est à l’écoute des battements de sa veine jugulaire. Un silence vers soi. Surgit un bruit. Sven sursaute alors que toute son attention était tendue vers l’émergence de ce bruit. Il faut dire qu’entendre le son d’un escargot croquant une salade amplifié plus de trois cent fois a de quoi vous surprendre. Sur un moniteur annexe, Sven suit les modulations du bruit matérialisées par des barres violettes qui enflent et se creusent au gré de la mastication du petit-gris. Au bout d’une demi-heure, il éteint les micros, débranche le jack et laisse l’escargot terminer son repas cet animal se révèle vorace. » Extrait sur une belle carrière d’artiste et aussi sur l’élargissement des perceptions, la technologie et l’organologie ( !) : « Crocus s’épanouissant. Épeire dévorant une mouche. On l’affubla du terme pompeux de « bioacousticien » et il reçut à cette occasion des offres de plusieurs municipalités afin de réaliser des parcours sonores. Ce furent les grottes du Toularastel où le public put entendre, avec une légère appréhension, le froissement d’ailes de roussettes multipliées par cent. Les mines de sel des Milles dans lesquelles les craquements du quartz se réverbérèrent sur les parois souterraines. Ce fut aussi la Biennale de Venise. Ce fut ensuite le salon de Cassel. Ce fut surtout le Moma de New York… En quelques années, la notoriété de Sven Langhens connut un bel essor. Lui, retiré dans la magnanerie des Sannes, poursuivait inlassablement ses recherches dans l’infiniment petit. Il venait de découvrir l’existence des corpuscules de Pacini, ces capteurs sensoriels enfouis sous la peau qui nous délivrent des informations sur les vibrations. L’univers des infrasons s’ouvrait à lui. Ce nouveau champ d’expérimentation permit à son travail de prendre un tournant décisif. Grâce au récent matériel qu’il pouvait désormais s’offrir, il donna à ses enregistrements une dimension tellurique, en prise directe avec les forces terrestres. Il s’en dégageait une impression abstraite et brute. Quelque chose de radical et de chtonien. On était passé aux choses sérieuses. » – (PH) – Faites une promenade dans Archipel : explorez l’îlot Micro/macro Corpuscule de Pacini - Bertrand De La Peine -

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2 réponses à “Le héros est preneur de son

  1. Me voilà un peu éffarée.Je viens de découvrir ce clip vidéo (notamment à partir de la 2eme minute) : http://www.dailymotion.com/video/xpgwm9_nutelle-moi-une-derniere-fois-les-rois-de-la-suede_musik . Comment peuvent-ils ! Pourquoi moquer le Fils de Dieu ainsi ? Que faire ?

    • pourquoi m’envoyez-vous ce genre de message? Je n’aime pas la publicité, aucune, elle moque tout et, selon moi, des choses bien plus importantes que le « fils de dieu », je ne suis pas croyant.

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