Il y a peu, je parlais de ces pommes vouées à la pourriture immédiate, tombées au sol suite aux attaques des parasites, du vent, de la pluie. Elles lâchent prise, s’abîment et, dans un univers où nous sommes tellement habitués à voir des fruits nets, parfaitement calibrés, des fruits culturistes, gonflés à l’hélium, elles cessent de ressembler à des pommes, au risque de ne plus éveiller l’appétit. Finalement, une histoire de conditionnement, de réflexe, de normes et de geste. Je n’en disais pas grand-chose, finalement, par impuissance. J’aurais pu évoquer l’âge du maraudage intense, activité qui ne semble plus avoir la même vogue du fait que manger des fruits n’est pas la nourriture la plus convoitée des jeunes, et où l’important n’était pas tellement de trouver des « beaux » fruits mais de cueillir sur l’arbre, de manger à la source, dans la nature, de se nourrir à l’œil, avec l’illusion de subsister sans rien devoir à personne, dans un verger nous appartenant provisoirement, par effraction. On apprenait, par la même occasion, que les fruits les plus juteux et sucrés ne sont pas les plus resplendissants. Et puis, au détour d’une page de « Miette », roman de Pierre Bergounioux (Miette est le nom d’une femme), je tombe sur ce passage : « Il est arrivé quelques instants après, alors que je peinais à extraire mon bois dans l’azur et l’or. Il portait au creux du bras un panier d’osier, de ceux que sa mère avait laissés. Il l’avait rempli de pommes dont il travaillait, avec son couteau, à ôter les parties gâtées. Il ne restait pas lourd quand il avait enlevé la peau, expulsé le vers et gratté la pourriture. Mais personne n’aurait pu tirer quoi que ce soit de ces fruits tardifs, à demi sauvages, et lui en obtenait de jolis petits morceaux de chair blanche, nacrée, qu’il croquait dans l’après-midi luxueux. J’ai admiré la précision de la main. J’ai été un peu surpris de tant d’application à quelque chose qui, pour moi, n’en valait pas la peine. Plus tard, j’ai compris que j’avais vu un geste, aussi ancien que les mauvaises pommes, que Miette avait confié, avec le panier, à son benjamin. » Cette célébration littéraire des mauvaises pommes dont se régale la résurgence d’un geste qui vient de loin, transmis héréditairement, et qui se conclut en bouts de chair nacrée à croquer dans l’après-midi luxueux, a, fugacement, la saveur de ces paradis perdus où l’on peut voir fugacement de semblables gestes travailler et honorer des fruits qui n’intéressent plus personne, dont plus personne ne se préoccupe. Ça reviendra un jour ou l’autre sur quelques tables étoilées où, la manie de nommer une recette par l’énumération de tous les ingrédients qui en rythment la saveur donnera quelques choses du genre « nacre de pommes nettoyées de ses vers sur Parmentier de boudin ». (PH) – Tarte aux pommes -
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