La suite du reportage sur ces artistes qui se cachent au fond des jardins pour fuir les galeries et détournent le végétal, ce qu’ils trouvent sous leur main qui jardine, en installations éphémères, peut-être visibles uniquement du ciel (parce que les gestes qu’ils posent sont des marques qui dérangent la représentation du sol, ce sont des œuvres inscrites dans aucun cadastre). Reléve rapide de trois œuvres. – Bâtons-phares ou bois-minarets. – Ce sont des bouts de branches, fraîchement coupées, plantées dans la terre retournée du potager, comme repères d’alignement. Ils indiquent une route, des directions. Ils symbolisent la solitude du montreur de chemin. Et puis les graines germent en levant les yeux vers leur cime et les légumes poussent en s’alignant. Il arrive qu’eux-mêmes prennent racine et bourgeonnent. Ils ne prêchent pas dans le désert. – Le terril-buis. – Un double hommage, aux terrils composés des entrailles terrestres remontées par les mineurs, au buis, ce végétal inlassablement taillé pour qu’il pousse dru et entoure les parterres de murailles vertes très denses. Dans l’un comme dans l’autre cas, la montagne matérialise de l’invisible : ce qu’il y avait dans le sol d’une part et ce que serait les buis s’ils n’étaient pas continuellement taillés. L’artiste a procédé de la manière suivante : au fil des jours et de la taille interminable des buis, les tiges, les feuilles, les branchettes sont ramenées sur le tas en forme de terril. Quand il déverse le fruit de la tonte sur le sommet de la butte, on dirait un remake de l’installation de Boltanski au Grand Palais. En plus énigmatique. Au fil des semaines, on voit apparaître des couleurs différentes : les premières couches jaunissent, brunissent, la matière se décompose, le terril commence à chauffer à l’intérieur (comme un vrai). Dans une deuxième phase, le terril est déplacé, l’œuvre montre son deuxième visage : l’impact du terril sur la vie, la marque qu’il laisse à même la mémoire de tous ceux qui ont contribué à son édification, une blessure, une zone où le vivant est maladif, s’habitue péniblement à la lumière du jour et retrouve très lentement ses droits. – Cellules-lumières – Avec des tiges et des graines d’oseille, une composition entre le vitrail et le candélabre. Un organisme dont les cellules captent le soleil matinal, le stockent dans leurs membranes, se transforment en pastilles de cristal lumineux. La lumière n’existe que de circuler de pastille en pastille, sans fin, en courant continu. Il y a toujours au centre de chaque cellule une zone opaque, un noyau sombre, noir, cœur d’antimatière qui impulse la dynamique lumineuse. L’organisation est réticulaire et évoque les circuits informatiques ou des grappes neuronales quand les allument une bonne idée ou un souvenir flamboyant. Tissu rare fabriquant de l’énergie régénérante. Il suffit d’un passage nuageux pour que tout s’éteigne et d’un rayon solaire dardé pour que tout scintille. L’installation joue avec cette alternance haletante, épine dorsale de toute expérience de la vie. (PH) – Première partie du reportage sur L’Art jardinier -
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